La Phaze / Pungle Roads
[Bruillance Records / Atypeek]

8 Note de l'auteur
8

La Phaze - Pungle RoadsArrivé dans la brousse comme venu de nulle part
J’assure ma survie à coups de machette dans le brouillard
Ma femme s’appelle Jane et c’est moi qui la Ken
Mon posse sur la pirogue jusqu’à Delhi c’est ti-par

Je suis un jungleman, je vis comme tarzan – tarzan
Je vais de liane en liane, poursuivi par les caïmans
Je suis un jungleman, je vis comme tarzan – tarzan
Si tu cherches de quoi mé-fu, j’ai fait main basse sur la came

Dans un monde idéal, Pungle Roads, le premier album de la Phaze aurait été un carton international et aurait déclenché en France un raz de marée hip-hop, jungle et ragga punk aussi puissant que le mouvement de métissage qu’avait entraîné l’irruption de la Mano Negra sur la scène française à la fin des années 80 et la reconversion de Manu Chao en Roi du world. Dix ou douze ans plus tard, c’est avec la même énergie, le même esprit de synthèse et la même jovialité rebelle, que le groupe angevin emmené par Arnaud Fournier et Damny Baluteau, au départ honnête combo électro, se transforme avec Pungle Roads en une formidable mécanique à nouveautés, mêlant dans un même mouvement des riffs de rock alternatif, de la musique électronique cadencée (jungle) et des influences reggae/ragga. Le résultat est stupéfiant et agit d’emblée avec l’admirable EP Cushy Time, sorti chez les incontournables Jarring Effects.

Mais c’est évidemment avec leur premier album, sorti en 2002, Pungle Roads que le groupe décolle et trouve sa formule magique. Le DJ Mouf vient en renfort et apporte sa science des scratches au cocktail de beats et de sons assemblé par Damny. La musique de La Phaze garde du punk une capacité d’engagement hors norme, une haine tenace de l’extrême droite et une combativité étonnante. Ca pétille, ça cherche des noises et ça s’amuse à tout va : l’esprit de la Phaze fait écho à l’esprit d’ouverture de groupes bien plus anciens comme The Brigades (en 1983-84) ou encore à la micro-carrière de Mega Reefer Scratch, le premier groupe fusion français, qui émerge (pour un album unique) au début des années 90. C’est dans ce contexte jovial et furibard que La Phaze rencontre un certain succès underground et ressuscite un milieu alternatif miné par les dissensions et qui a explosé depuis longtemps. Sur le plan musical, Pungle Roads est une immense réussite. Le reggae de Johnny Jamma est formidable. Punglist ressemble à une version ragga du NTM, inventive, puissante et décontractée. La production est vive, le contenu politique et critique. Le groupe livre avec R.A.S un classique des musiques anti-FAFs qui rend hommage au répertoire des Béruriers Noirs. Le mélange des genres est équilibré avec soin et traversé d’éclairs nostalgiques qui rappellent la date de fabrication du morceau. Nervous Health est zébré de riffs monstrueux à la Rage Against The Machine et s’attaque au capitalisme américain.

La poésie n’est pas absente de Pungle Roads. Uniday pourrait être un instrumental perdu de The Smiths bricolos et Tatiana est une vraie chanson d’amour cachée sous une évocation de la misère sociale d’une jeune femme.

Viens avec moi, viens faire un tour pour de bon
J’voulais pas te laisser toute seule devant la télévision
Avec tout c’qui passe en bas j’ai bien peur que tu ne respires plus
Reste dans mon asile, tu seras jamais perdu
Come on ! Come on ! Viens faire un tour à la zonzon
Va pas caner comme une conne entre deux poubelles, ma belle
Avec c’qui traîne comme maladies, j’ai peur que tu ne respires plus
Reste dans l’asile, tu seras jamais perdu

D’aucuns considéreront que la musique de La Phaze est quelque peu datée et qu’on ne ferait plus les choses ainsi maintenant. Ce n’est clairement pas une bonne raison de se priver d’une telle magie et d’une telle fantaisie. On peut privilégier les pièces les plus expérimentales (l’impeccable Consumatory, sec et toxiqueet aller se confronter à l’électronique affectueuse et insoupçonnée du final El Sol (l’éclipse). Ce seul morceau est un miracle, démarré comme une chute de studio de Prodigy et qui s’envole vers une mélancolie mélodique insoupçonnée.

La réédition de cet album de La Phaze donne envie d’aller voir ce qu’ils ont fait depuis. Après avoir été embarqués dans les bagages de Manu Chao à l’international et avoir signé une poignée d’albums, La Phaze a fermé boutique en 2012-2013 avant de reprendre vie en 2017, avec un nouveau morceau. La tournée du retour qui devait démarrer en mai est évidemment compromise mais on espère quand même pouvoir déguster leur nouveau EP (prévu début mai) à la maison. Lorsqu’il s’agira de ressortir, on aura bien besoin de l’énergie et de la lucidité légendaire de la Phaze. C’est dit.

Tracklist
01. Jungle man
02. Johnny Jamma
03. Punglist
04. R.A.S
05. Nervous Health
06. Uniday
07. La Grande Question
08. Tatiana
09. Contexte
10. Le Transfert
11. Consumatory
12. Injury
14. Elsol (l’éclipse)
Liens
Ecrits aussi par Benjamin Berton

Cult Figures roule un patin nostalgique

Les Cult Figures reviennent de loin. Né en 1977 (bon sang, il...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *