Si on continue d’écouter les livraisons des Carseat Headrest avec beaucoup d’attention, on peine à se souvenir de l’époque (pas si lointaine) où l’on tenait les Américains pour le potentiel plus grand groupe de notre/leur génération. C’était il y a dix ans toujours alors qu’on découvrait Teens of Denial (2016) et Twin Fantasy (2018), deux chefs-d’œuvre de lo-fi punk qu’on situait maladroitement à l’époque aux côtés des premiers Pavement et autres emballements slacker. De l’eau a coulé sous les ponts depuis et l’enthousiasme est un peu retombé. Juste un peu en définitive car si Will Toledo et les siens sont rentrés dans le rang (le son est plus commun, plus propre) leurs dernières productions se situent assez largement au dessus la moyenne des groupes indés à l’image d’un Making A Door Less Open que beaucoup ont boudé mais qu’on avait beaucoup aimé il y a déjà cinq ans. Pour les observateurs, le groupe a vieilli et sa musique a évolué vers plus d’ambition, plus de maturité pour se tourner vers une forme d’alt.rock (alternative rock), typiquement américaine et qui, vue de France, présente toujours un petit côté déceptif.
Leur nouveau disque The Scholars prolongera pour pas mal de monde ce désamour, voire l’amplifiera parce qu’il a en plus le bon goût de se présenter comme un opéra rock, c’est-à-dire la forme la plus honnie de l’histoire, le truc que personne ne réussit jamais et qui s’effondre souvent sous un concept foireux et des couches de guitare amplifiées poisseuses. Les Carseat Headrest ont mis cinq ans à composer ce disque dont une bonne partie a été consacrée à soigner la santé vacillante de leur leader. Après une petite pause, le groupe s’est réuni de nouveau et a commencé à jammer autour d’un canevas narratif qui présente (accrochez vous) l’opposition séculaire de deux mouvements, l’un représenté par une université de style oxfordien, rigide et assise sur ses principes, l’autre ce qui passe pour une école de clowns et de saltimbanques, libre et libérée. Les deux s’opposent et questionnent à travers ce rapport de forces (?) le sens de la vie et leur rapport aux règles et à la norme sociale. Vous en voulez encore ? Nous, pas vraiment. On a pu lire d’autres “détails” sur cette trame qui ne présente globalement aucune espèce d’intérêt, ni beaucoup d’importance. Mais elle constitue en creux le fil rouge du disque puisque les chansons évoquent des “personnages” qui resteront obscurs et sans trop de consistance pour nous, en même temps qu’elle oriente les thèmes. Cette histoire n’est pas un atout pour le disque, même si elle confère à l’intention du groupe une “ambition” qui n’est pas négligeable. On doit pourtant assez vite se rendre à l’évidence : le narratif ne fonctionne pas. Le disque est trop court et le tout n’est pas très bien empaqueté si bien que rien n’est lisible et qu’il est quasi impossible de s’identifier à qui que ce soit dans cette affaire.
Reste malgré tout les chansons prises à l’unité et dans l’ensemble qui viennent rattraper l’affaire et faire de ce nouvel album un disque à la fois passionnant, bien bizarre et beaucoup plus cool qu’il en a l’air. Le format opéra permet à Toledo de faire absolument n’importe quoi et de produire des plages chansons qui dépassent bien souvent les dix minutes, autant dire de contenir deux ou trois chansons en une, et de proposer des “séquences” d’une liberté excitante et qui renvoie vraiment à l’ADN du groupe. Cela commence par un CCF (I’m Gonna Stay With You) qui prend son temps, incorpore un chant choral (en solo) aux sonorités africaines, soutenu par des rythmiques tribales inattendues, avant de se déverser au bout de trois minutes dans une chanson rock électrisée et pompière qu’on aime beaucoup. Les paroles sont assez hermétiques mais célèbrent à leur façon le départ du cocon familial et l’entrée dans une vie faite de liberté et d’expérimentation. C’est un peu lourd, voire pâteux, mais d’une belle amplitude et sublimé par une bascule en mode semi-acoustique après quatre bonnes minutes qui est d’une belle élégance. La voix de Toledo est magnifique et le rebond final fait de ce morceau une très très belle entrée en matière.
On est un peu moins convaincus par le Devereaux qui suit, plus balourd et qui introduit le personnage principal, un étudiant à la sexualité interlope qui est tiraillé entre l’académisme et l’appel des rivaux de l’Ecole des Clowns. Sur cette chanson, il semble faire appel à ses aïeux, interrogeant ses parents et grands-parents sur les valeurs qu’il doit lui-même adopter. Incapables de percer le sens de tout ça, on se raccroche à la musique et aux textes pris mot pour mot. Lady Gay Approximately, chanson à laquelle on ne comprend rigoureusement rien, est paradoxalement très très réussie avec son refrain magnifique :
Still I could not let your go
Before you knew the way back home
Something happened to me before you were born
Même chose ou presque avec l’assez génial The Catastrophe qui marie un son surf rock glorieux et emballant et un sens mélodique remarquable. Will Toledo est à son meilleur ici, inattendu, surprenant et virtuose, suivi par un groupe qui répond au doigt et à l’oeil et déroule les cinq minutes et trente secondes du morceau à toute berzingue. Les chansons répondent à une construction plutôt classique du rock US depuis les Pixies avec une dynamique lent/rapide alternée, à l’image d’un Equals impeccable et du premier single tiré de l’album Gethsemane qui concentre sur ses dix minutes l’ensemble des qualités et des défauts du disque. C’est stimulant, bavard, enluminé, plein d’audace mais aussi complètement hermétique. Les voix se mêlent et les paroles sont difficiles à cerner. On ne sait pas trop qui ici s’exprime et on a tendance plutôt à capter des vers/slogans à la volée et à leur prêter un sens. Il y a des trucs qui ressemblent aux Doors (le début), à REM, à Pink Floyd, avec un ensemble sur lequel on se balade en toute liberté comme si on faisait du surf avec des maboules en roue libre complète. La sensation de suivre un flux de conscience pas si bien dirigé est plutôt enivrante à condition qu’on ne cherche pas trop à comprendre ce qui nous arrive. La sensation de lâcher prise est encore plus essentielle avant d’aborder la pièce majeure du disque qu’est Planet Desperation. Ethan Ives et Toledo se partagent le chant et cela fonctionne plutôt bien. Les presque vingt minutes du morceau sont remarquables et renvoient dans leur construction étagée aux grands cycles plus ou moins réussis/ratés des Beach Boys période Smile. Est-ce que le rock est vraiment fait pour ça ? Peut-on sortir à ce point du format chansons sans y perdre en efficacité ? La réponse n’est clairement pas définitive et nos multiples écoutes du disque nous conduisent à une réponse de normand : il arrive qu’on se laisse envoûter et qu’on trouve à cette longue plage un charme fou et une capacité d’immersion extraordinaire; il arrive d’autres fois qu’on trouve ça longuet, pompier et barbant. C’est au choix et selon l’humeur. On ne peut pas reprocher à Toledo de ne pas suivre son idée jusqu’au bout. Mais l’effet produit par ce The Scholars aurait clairement été renforcé si le groupe avait porté plus de soin à marquer les personnages et à accompagner “l’intrigue” de quelques clés de compréhension qui nous manquent pour éprouver en profondeur et émotionnellement ce dont il parle.
True/ False Lover, la dernière chanson, nous conforte dans cette idée. C’est un titre solide mais qui ne nous parle pas suffisamment.
Au final, The Scholars reste une belle construction (sans doute) émaillée de séquences réellement passionnantes et qui comptent parmi les meilleures du groupe mais qui, faute d’être tenues par une structure solide et surtout partagée avec son public, nous laisse souvent en dehors de ce qu’elle cherche à apporter. La forme séduisante et souvent excitante prend ainsi le pas sur un fond qui nous échappe, nous coupant de toute émotion. Dommage…
02. Devereaux
03. Lady Gay Approximately
04. The Catastrophe (Good Luck With That, Man)
05. Equals
06. Gethsemane
07. Reality
08. Planet Desperation
09. True/ False Lover
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