Memorials / All Clouds Bring Not Rain [Fire Records]
En concert au CALM (Limoges, avril 2026)

9.2 Note de l'album
9.4 Note du concert
9.3

Memorials concert Limoges

 

Memorials - All Clouds Bring Not Rain1) D’abord reconnaitre, humblement, qu’on est passé complétement à côté de Memorial Waterslides, un premier album sorti il y a deux ans et rétrospectivement déjà assez ingénieux et passionnant ; on l’avait pourtant bien lu ce compte-rendu de La Route du Rock 2025… 2) Comment dès lors mettre en place un efficace mécanisme de surveillance du flux d’infos et de nouveautés pour ne plus passer à côté d’un prochain Memorials alors que l’on parsème ici, de ci de là, à intervalle régulier, des références aux indispensables Electrelane ? Sur ce coup-ci, on aura bien été aidé par les réseaux sociaux qui, de temps en temps, font encore très correctement leur office mais on serait de nouveau passé à côté, ça aurait été la même chose. 3) S’en remettre : il n’y a pas mort d’homme, l’essentiel est préservé et va s’avérer au fond absolument excitant : découvrir au même moment, sur scène puis à peine rentré sur disque, un groupe déjà important et son deuxième album, All Clouds Bring Not Rain que vient de publier Fire Records.

Direction Limoges donc, comme chante l’autre, pour profiter une fois de plus de l’excellent travail de l’antenne locale de la Fédération Hiero qui parvient régulièrement à agripper des artistes chéris mais trop rares (ISAN, Laetitia Sadier, Cool Sounds pour n’en citer que quelques-uns qui ont valu le déplacement) pour leur offrir une date limousine, un peu à l’ancienne, comme on les adore : petite salle type MJC ou ici le CALM pour Comme A La Maison, le chouette lieu de vie des étudiants de l’Université de Limoges, tarifs plus qu’abordables rappelant que l’inflation démesurée en matière de prix de billet de concert est tout sauf une fatalité et, cerise sur le gâteau, des horaires afterwork très appréciables quand il s’agit de faire 1h30 de route pour rejoindre cette discrète ville de rock et de pop déjà mise à l’honneur il y a quelques jours avec le nouvel album de Doggy.

Memorials concert LimogesMemorials non plus ne fait pas dans la fioriture. Le duo composé de Verity Susman (Electrelane donc) et Matthew Simms (Wire, mais pas d’origine) tourne léger avec un backline qui loge dans le coffre d’un monospace quelconque, mais largement suffisant pour reproduire sur scène toute l’intensité remarquable que porte sa musique. Un clavier, un sax ténor et une flûte à bec d’un côté, une demie batterie et une guitare de l’autre et des effets, beaucoup d’effets. L’électronique n’a rien ici d’une fin en soi mais est un véritable réseau de circuits imprimés, de potards et de câbles mis à disposition des deux musiciens pour servir leur œuvre magistrale, amplifier, triturer, déformer une matière sonore rendue plus vivante que jamais. Memorials propose un grand voyage dans le cosmos de l’histoire de la pop, embarquant une folle somme d’influences, s’inscrivant dans la plus passionnante des branches du rock anglais ; la filiation, au fur et à mesure que les noms s’égrènent, force l’évidence. On pense à Electrelane évidemment, Stereolab aussi ou encore Broadcast. Quand, lors de rares répits, face à la scène, l’esprit se libère de l’emprise du duo, revient en mémoire ce tournant de siècle absolument palpitant, cette soirée avec Laïka ou cette déambulation au cœur de Brighton au cours de laquelle on avait croisé la même nuit Novak, Turn On, Pram et Movietone. En repensant à tous ceux qu’on n’aura jamais vus, les Ganger, Quickspace ou Moonshake, on se dit qu’on est bien content d’être là, d’avoir découvert et vu Memorials le même soir.

Memorials concert LimogesVerity Susman et Matthew Simms ont à la fois ce flegme, cette distance un peu froide et timide qui ne s’exprime que par de rares mots et des sourires épars mais francs, mais aussi ce grain de folie et d’ingéniosité qu’ils ne vont avoir de cesse de traduire en une musique passionnante, près d’une heure et demie durant. Memorials captive, c’est peu de le dire. Par sa musique évidemment, puissamment enivrante, psychotrope parfois, mais aussi par la gestuelle faussement spontanée mais résolument précise du duo, en particulier celle de Matthew Simms, véritable maitre rythmique motorique, discret vocaliste mais aussi guitariste délicat et sorcier des effets, triturant de claquements secs son petit magnéto à bande, cliquant d’une semelle précise son rack d’effets en multi-instrumentiste virtuose. Debout à ses côtés, Verity Susman fait tournoyer à deux mains les claviers familiers des albums d’Electrelane en livrant une performance vocale d’une belle précision, se laissant parfois aller à quelques effets incantatoires, quand la voix devient matière sonore à part entière, celle qui se travaille en direct en une vaste alchimie électronique. Précisément le sort réservé aux quelques notes de flute à bec ou au plus présent saxophone qui berce autant qu’il emporte dans sa folie free. Les gestes sont élégants et précis, la mécanique du duo rodée. C’est qu’il en faut de cette rigueur artistique pour transposer sur scène à deux, tout le maelstrom organisé que porte en elle la musique de Memorials. On s’étonne voire regrette l’absence de bassiste sur scène tant l’instrument, et l’album le confirme, structure puissamment la plupart des mélodies de groupe, notamment les plus enlevées ; va pour la bande alors. De toute façon, le duo est maitre de ses choix artistiques mais aussi (et surtout) logistiques lorsqu’il s’agit de tourner.

Memorials concert LimogesSi All Clouds Bring Not Rain est un album conduit par une ligne directrice et artistique on ne peut plus claire, ça ne l’empêche nullement de nous entrainer dans d’admirables variations de tempo, d’ambiances et de genres et la grande force du duo est certainement de parvenir à reproduire cela sur scène, sans (trop) recourir aux artifices du studio et en gardant la main sur leur instrumentation. Alors que Memorials enchaine les sorties et les projets parallèles, ce sont bien leurs deux albums et évidemment surtout le dernier qu’ils sont venus défendre sur scène qui composent le corps d’une setlist bien équilibrée. Si le concert est haletant, il est aussi régulièrement ponctué de moments plus calmes même s’ils ne sont parfois que temporaires. Dans cette cavalcade endiablée, nombreux finalement sont les havres de paix et de tendresse comme Reimagined River ou Widly Remote. Quand I Can’t See A Rainbow s’achève dans un magnifique mouvement soul de toute beauté, sur le superbe Lemon Trees, on savoure une très belle partition de guitare qui monte en douceur pour s’achever lacérée d’éclairs électro-free brillants. En réalité, dès l’introductif Life Could Be A Cloud, le duo livre la plupart des clés de son œuvre en un seul morceau : une entrée en matière paisible et sensible qui va gagner en tension électrique de laquelle émerge petit à petit une rythmique krautrock absolument irrésistible, une pause, un redémarrage, une mélodie pop efficace et des effets qui habillent le morceau de façon ingénieuse tel un cabinet de curiosités sonores.

Memorials concert LimogesMais sur disque comme sur scène, Memorials donne avant tout aux amateurs de danse de Saint Guy de multiples occasions de vibrer à l’unisson, de tournoyer au rythme de leurs abondantes chevelures. Les claviers tourbillonnent, ici en bourdonnant (Cut Glass Hammer), là en accompagnant une explosion de sens au moment d’un refrain imparable (Bell Miner). Résolument moderne, la pop du duo nous fait pourtant traverser les époques, osant un jerk 60’s irrépressible (Watching The Moon), s’enfonçant dans les limbes psychédéliques 70’s sur Holy Invisible ou osant même le funk sombre et mécanique des 80’s sur un In The Weeds particulièrement puissant. Mais le meilleur reste encore à venir dans cette compagnie de haute tenue tant l’hypnotique Mediocre Demon, indubitable morceau de bravoure du disque, à la puissance folle, force à elle seule le respect en convoquant le plus libre des jazz modernes, absolu condensé que tout ce que les déjà brillants ainés de cette scène anglaise ont produit de plus intéressant. Et que dire, enfin, de ce formidable Dropped Down The Well, sans équivoque possible LE tube que Stereolab n’arrive plus à écrire depuis tant d’années.

Auteur d’un All Clouds Bring Not Rain véritablement passionnant de bout en bout, combinant tout ce que la pop a de mieux à apporter (du respect de l’histoire et des ainés pour écrire la sienne en traçant sa propre voie, pleine d’ingéniosité, d’emballement, de sensibilité, de voix qui transportent et de mélodies habitées), Memorials parvient sur scène à retranscrire brillamment, à deux seulement et sans user démesurément d’artifices numériques un univers singulier et passionnant. S’il y a bien des façons différentes et personnelles de vivre sa passion pour les musiques, l’épisode rappelle qu’il n’y a sans doute rien de mieux et même de plus excitant que de découvrir un groupe dans l’exercice du live, qui, à de rares exceptions près, est l’essence de ce qui les a un jour amenés à se réunir, composer, jouer et enregistrer. Sentir le public vibrer devant la scène, communiquer mutuellement cet enthousiasme non feint, donner d’un côté, recevoir de l’autre à coup de sourires, d’applaudissements nourris et de Wouuuhouu!, Ouais! ou autres exclamations primales. Puis, timidement, s’avancer vers la table du merch’, échanger quelques mots convenus et repartir deux albums sous le bras ; toujours la plus cool des postures. Ce soir d’avril, quelques jours à peine après la sortie de son deuxième album, Memorials a fait une entrée fracassante dans une discothèque et même une vie ; et bien d’autres en réalité.

Tracklist Album
01. Life Could Be A Cloud
02. Cut Glass Hammer
03. I Can’t See A Rainbow
04. Dropped Down The Well
05. In The Weeds
06. Reimagined River
07. Mediocre Demon
08. Bell Miner
09. Lemon Trees
10. Watching The Moon
11. Wildly Remote
12. Holy Invisible

Liens
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Le site du label

Photographies: Olivier Henry

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