Cosmopaark / And I Can’t Breathe Enough
[Howlin’ Banana / Flippin’ Freaks]

9 Note de l'Auteur
9

Cosmopaark - And I Can’t Breathe EnoughPlus jeune, on s’est juré de ne pas regarder (trop) en arrière et plus vieux maintenant, l’important est de s’y tenir. Il ne s’agissait pas de renier les créateurs majeurs d’une époque révolue et non vécue, musicalement parlant en tout cas (les 60’s et 70’s) mais bien de l’idée de vivre avec son temps et de grandir, vieillir avec lui, conspuant au passage celles et ceux, de la même génération, qui passaient leur temps à vivre les yeux dans le rétroviseur. On a bien fait : les années 80, 90, 2000 et jusqu’à maintenant ont toutes apporté leurs lots de satisfactions musicales créatives et inventives. Avoir vécu en leur temps les premiers soubresauts de cette pop bruyante sous les coups de butoirs soniques d’un Darklands ou d’un Isn’t Anything a pour les gens de cette génération autant de valeur que les antiques Sgt. Pepper’s, Pet Sounds ou Tago Mago.

Mais alors, quel crédit apporter en 2023 à des jeunes gens tout entiers tournés vers ces bruyantes années 90 au lieu de vivre eux aussi leur instant présent ? La réponse est forcément complexe et non dénuée de contradictions. Déjà, n’en déplaise à ses pourfendeurs qui la voient comme un genre mineur et dérisoire, cette pop bruyante s’est imposée au fil des décennies comme un mouvement durable avec pour meilleure preuve sa capacité à ne pas vivre sur la seule image de ses héros passés mais à convaincre et convertir les générations successives les unes après les autres depuis toutes ces années. Des jeunes générations qui ne se trouvent peut-être que peu inspirées par des sonorités un peu trop stéréotypées de leurs contemporains, des modèles formatés et pervertis par l’influence d’un monde profondément transformé par l’ultra-capitalisme et les dérives des réseaux sociaux. Difficile, impossible même de leur en vouloir alors de se tourner vers nos hérauts d’un autre temps, encore actifs pour certains d’ailleurs. Soyons clair, il y a même une certaine fierté à découvrir un Cosmopaark soufflant de sa jeunesse insolente sur les braises d’un mouvement inextinguible pour revigorer une passion pourtant intacte. Merci aux passeurs (une grande cousine, un tonton, un papa) qui ont rendu ceci possible.

And I Can’t Breathe Enough, premier album du trio bordelais qui sort en co-production avec le label parisien Howlin’ Banana et celui de Flippin’ Freaks, le collectif auquel ils appartiennent, sans oublier les lyonnais de Stellar Frequencies pour la version cassette est donc de la trempe de ces albums qui démontrent avec maestria que la noisy-pop n’a rien perdu de son incroyable pouvoir d’attraction. A vrai dire, ça n’est pas une surprise. Une première partie plus que convaincante d’un Ride sur le retour plutôt en forme combinée à la découverte d’un premier EP que l’on pouvait qualifier fort justement de « prometteur » laissaient présager de toutes ces belles choses qui arrivent à présent. Mieux, le juvénile Clément Pélofy portait en lui l’ensemble des gènes des têtes de gondoles du mouvement : la belle gueule aux cheveux longs de Mark Gardener, le look post-ado, la voix éthérée, languissante et bien évidemment les incontournable Fender qui vont bien. Mais au-delà des apparences, il porte avec ses acolytes l’héritage parfaitement exécuté de plus de 30 années d’une histoire pas seulement écrite sur les couvertures dégoulinantes d’encre bon marché sur fond de rivalité entre le NME et le Melody Maker au début des années 90.

Il n’est jamais ici question de feindre quoique ce soit et en même temps, Cosmopaark n’a à rougir de rien du tout et surtout pas d’un excès d’influences ou même de plagiat. Disons-le tout net, ce procès n’aurait aucun sens, sauf à remettre en question 99,9% des productions musicales au prétexte qu’elles n’inventeraient plus rien et que, par extension, c’était donc forcément mieux avant. Quelles que soient les directions prises, And I Can’t Breathe Enough est un album déjà très personnel qui s’inscrit à la perfection dans le monde tel qu’il est en 2023. Il porte en lui, jusque dans son titre et ceux de ses 9 morceaux les doutes, craintes et malgré tout aspirations d’une jeunesse que l’on se plait à accompagner dans ce quotidien morose, mais comme il l’a toujours été pour tous les jeunes de 20 ans depuis des années, ce qui n’a jamais empêché personne de s’amuser ni de jouer, dans un groupe ou sur scène en l’occurrence.

Sur ce premier album, Cosmopaark explore de multiples possibilités et sans s’être encore complétement trouvé, a depuis longtemps dépassé le stade de la recherche. Comme le laisse présager l’âge de ses membres, il s’affirme dans un entre-deux souvent passionnant parce qu’hédoniste et relativement déresponsabilisé, le temps de l’expérience et de la créativité. Un temps ou l’on est capable de se retourner sur le passé pour en retirer le meilleur tout en s’inscrivant dans une démarche actuelle, moderne, collective. Ce meilleurs, on le devine facilement à l’écoute d’And I Can’t Breathe Enough et il n’est pas utile de faire l’affront à qui que ce soit de l’énumérer en détail. Quand la vidéo de Can’t Wait reprend à son compte les codes graphiques de My Bloody Valentine (sur les clips de Swallow, Soon ou To Here Knows When), ça n’est bien évidemment pas dans l’idée que, bof, ça passera, personne ne le remarquera (MBV, quand même…) que pour rappeler que cette esthétique évanescente et psychédélique est encore complétement d’actualité pour une jeunesse qui en prend plein la tête comme rarement depuis longtemps (pandémie, guerre, crises financière, environnementale, sociétale…) et dont les besoins d’évasion sont on ne peut plus légitimes.

Comme il se doit, l’album explore une bonne partie des territoires que l’on connait déjà par cœur, mais que l’on revisite chaque fois avec la même envie gourmande tant ils sont plaisants. Alternant entre le calme et d’explosion, la fouge et la tranquillité, que ce soit en passant d’un titre à l’autre ou à l’intérieur d’un même morceau, l’album ne souffre d’aucun temps mort. Joliment structuré, l’album joue sans cette sur cette opposition entre une rythmique omniprésente, avec ce qu’il faut de puissance pour faire dodeliner les têtes et les parties mélodiques portées par des guitares alternant comme il se doit le chaud et le froid, l’étincelant et le bouillonnant et un chant juvénile inspiré qui s’envole à chaque refrain. Avoir la recette et les ingrédients est une chose, maitriser la confection en est une autre : And I Can’t Breathe Enough, homogène, attrayant et passionnant est un premier essai particulièrement réussi. Cosmopaark, meilleurs apprentis de France.

Tracklist
01. Concrete Plans
02. Haunted House
03. Suffocating
04. Far
05. Sorry
06. Can’t Wait
07. Big Boy
08. Not Fixed
09. Try
Liens

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