De Rocky à Creed II : retour sur une odyssée musicale

RockyLa sortie ce jour de Creed II, suite de la suite (et probable fin) donnée à la série des Rocky initiée en 1976 par Sylvester Stallone, est à sa manière un événement (il paraît que le film est bon) qui nous donne l’occasion de revenir sur la dimension musicale d’une saga cinématographique et pugilistique qui est aussi une vraie aventure musicale. Car, il n’y aurait sans doute pas eu tout ce foin et un tel succès pour le boxeur de Philadelphie, si les émotions nourries au rêve américain et interprétées avec un talent indéniable par Sly, n’avaient été depuis quatre décennies (ou à peu près) accompagnées et sublimées par des chansons emblématiques et des compositions instrumentales de premier plan. Retour en extraits.

  1. Bill Conti – BO de Rocky (1976)

Compositeur mal aimé des musiques américaines, aujourd’hui âgé de 76 ans, Bill Conti reste quasi définitivement associé aux films de Sylvester Stallone avec lequel il rencontre ses premiers succès. Stallone et lui se rencontrent au milieu des années 70. L’acteur l’impose à la composition de la musique du film dont la réalisation est assurée par John G. Avildsen, réalisateur qui le réemploiera notamment à la composition des musiques de la saga Karaté Kid. D’emblée, le score de Bill Conti pour Rocky s’impose comme un modèle du genre héroïque, symphonique et tourné vers des crescendos émotionnels qui rythment le moral en montagne russe et la formidable énergie vitale du personnage phare. Si Rocky se relève, s’entraîne tout au long du film c’est autant pour les beaux yeux d’Adrian que parce qu’il est porté par les flonflons des morceaux de Conti. On a rarement vu une telle adéquation illustrative entre une BO et son sujet.

Parmi les titres de cette BO initiale figure comme une évidence le désormais légendaire thème de Rocky, chanson composée par Conti et écrite par Carol Connors et Any Robbins, Gonna Fly Now. Le morceau est épique, grandiose, délicat et bénéficie d’un dosage subtil qui fonctionne des décennies plus tard avec la même efficacité pour suggérer le courage, la dignité et la noblesse d’âme. Adopté par les… Grosses Têtes (qui en font leur générique), Gonna Fly Now est un titre splendide et qui contribue fortement à la mythologie du boxeur qui ne cesse de se relever.

2. Bill Conti – Rocky I (1976)

Pour le plaisir et sans en dire beaucoup plus, difficile d’échapper à cette autre séquence mémorable, elle aussi composée par Conti et qui intervient dans la célèbre scène où Rocky gravit les escaliers de Philadelphie en footing matinal. On retiendra ici la simplicité vintage de la composition, très seventies et synthétique (une des marques de fabrique du compositeur). Les sonorités sont très funky et disco pour l’époque. Un bel exemple de plage intermédiaire un peu datée mais qui fonctionne parfaitement en association aux images.

3. Survivor – Eye of The Tiger (1982)

La BO de Rocky II ne laisse paradoxalement pas de traces mémorables. C’est Rocky III, en 1982, qui vient nous offrir un nouveau jalon essentiel de l’univers Rocky avec l’apport essentiel du groupe américain Survivor, au travers du combatif et électrique Eye of The Tiger. On n’est plus si loin du Final Countdown de Europe (1986), titre qui enterra définitivement la crédibilité du hard rock. En 1982, Survivor est encore un jeune groupe, originaire de Chicago. Ses deux premiers albums, à succès mais pas retentissants, attirent l’attention de Stallone qui les appelle pour composer la chanson-titre du volet 3, qui met en scène un Rocky champion du monde embourgeoisé et en passe de se perdre. Au deuxième round, Rocky se fait massacrer par un boxeur qui lui ressemble avec quelques années de moins et perd surtout son entraîneur historique. La chanson de Survivor vient illustrer le retour aux valeurs pionnières d’un Rocky qui décide de réagir et tente de reconstruire sa grinta légendaire à coups d’exercices de muscu et de frappes dans des sacs. L’Oeil du Tigre désigne le retour de flamme et s’impose comme une expression populaire jusqu’à aujourd’hui. La chanson est elle-même un bel exemple de chanson hard rock tardive, partiellement synthétique (une direction qu’empruntera le groupe ensuite) et plutôt laborieuse, mais qui s’appuie sur le talent de son chanteur et une interprétation particulièrement appliquée.

Le titre n’est pas exceptionnel mais fait frissonner et, encore une fois (ce qui fait tout l’intérêt des musiques de Rocky), s’intègre parfaitement bien aux images qu’il illustre au premier degré. La technique consiste à proposer un crescendo émotionnel qui correspond au redressement du boxeur et l’affaire est dans le sac. On soulignera, en passant, la qualité du texte qui se pose là également : simple, efficace et explicite. C’est du grand art.

Risin’ up, back on the street
Did my time, took my chances
Went the distance, now I’m back on my feet
Just a man and his will to survive
So many times, it happens too fast
You trade your passion for glory
Don’t lose your grip on the dreams of the past
You must fight just to keep them alive
It’s the eye of the tiger, it’s the thrill of the fight
Risin’ up to the challenge of our rival
And the last known survivor stalks his prey in the night
And he’s watchin’ us all with the eye of the tiger

La musique renvoie aux enjeux de vie et de mort qui sous-tendent le film, renvoie à cette idée très américaine du héros qui saisit la seconde chance et renoue avec ses propres racines. Les ficelles super-héroïques tirées par le personnage de Rocky sont vieilles comme la boxe et comme l’Amérique elle-même. Elles prennent avec Stallone une dimension sacrée (on retrouve ce même mouvement chez les Born Again) qui fonctionne jusqu’à aujourd’hui à merveille et que l’acteur remettra en application dans son autre saga phare, celle des Rambo.

4. Survivor – Burning Heart (1985)

Après le succès de Rocky III, Stallone confie à Survivor la responsabilité de composer le titre clé du film qui met en scène l’iconique personnage d’Ivan Drago (Dolph Lungdren), monstre soviétique incarnant la méchanceté d’une URSS lancée dans une escalade agressive et nationaliste en pleine guerre froide. Le groupe revient avec un titre Burning Heart un peu terne et moins décisif que Eye of The Tiger mais qui rend bien l’essoufflement progressif de l’élan initial animant Rocky. Burning Heart vise plus à entretenir la flamme qu’à l’initier. C’est un titre plus lent, qui se veut plus émotionnel et intériorisé que le précédent. Rocky vieillit et devient peu à peu une certaine idée de l’Amérique, un porteur de valeurs, de moins en moins un homme véritable. C’est avec Rocky IV que le boxeur s’efface pour devenir un concept, politique et humain. La dimension psychologique s’épuise et est remplacée par une sorte d’image marketing ou de mythe qui nuit globalement à l’intensité des scénarios.

Trop démonstratif sûrement, Rocky IV n’en reste pas moins d’un immense intérêt pour comprendre l’époque dans laquelle il intervient. Avec Reagan, l’ambiance se refroidit. La tension règne. La photographie est sinistre. La musique est plus mécanique, plus froide, plus technique, moins symphonique et emphatique que dix ans auparavant. C’est pour cette raison, sûrement, qu’apparaît à la direction musicale générale Vince DiCola, lequel remplace Bill Conti sur cet opus.

5. Vince DiCola – Training (1985)

Beaucoup ont oublié l’apport de Vince DiCola dans cet BO tant son rôle a été éclipsé par la force des chansons composées par Survivor, d’une part, et James Brown, de l’autre (on en parle juste après). Vince DiCola a 28 ans à peine quand il commence à travailler pour Rocky. Il a signé deux ans avant, en toute discrétion (là aussi, éclipsé par les titres légendaires des Bee Gees), la BO de Stayin Alive (film réalisé par Stallone, rappelons le). DiCola amène sur la BO de Rocky IV une vraie révolution technique en utilisant des techniques jusqu’alors inédites de séquençage et un recours généralisé aux synthétiseurs. Il est le premier notamment à travailler officiellement avec le Fairlight CMI (un synthé de l’époque) et un Synclavier, autre synthé pionnier de ces années là. Dans l’extrait qu’on a retenu, DiCola est à son meilleur composant une bande son atmosphérique et 100% digitale à la sacro-sainte séance d’entraînement de Rocky dans la toundra russe. La composition est un mélange harmonieux (et daté maintenant) entre une sorte d’ambient et la musique post-symphonique. Le rendu est glacial et s’établit en rupture profonde avec l’esthétique musicale de Bill Conti. Par contraste, la musique de DiCola met en relief les aspects les plus show-offs d’une bande originale tirée par la locomotive Living in America.

6. James Brown – Living in America (1985)

Faut-il présenter ce morceau ? Dans le film, James Brown intervient pour lancer le combat mortel entre Apollo Creed et Ivan Drago. Le morceau sort en single en décembre 1985 et se placera en 4ème place des charts avant de cartonner en appui du film. Techniquement, c’est le dernier titre à succès composé par le légendaire chanteur américain et un morceau qui illustre à la perfection sa vitalité surnaturelle.

Le texte est un programme à lui tout seul qui nous balade dans une Amérique fédératrice et fédérale en empruntant de longues autoroutes nationalistes. La mise en place dans le film renforce le côté cocardier et célèbre à sa manière la transformation de Rocky, personnage humble et ouvrier à ses débuts, en icône nationale. Living in America est l’oeuvre de Daniel Hartman et de Charlie Midnight, deux jeunes compositeurs. Le titre est flamboyant et kitsch, pétillant d’arrogance. Il est si exubérant, par contraste avec le tableau qui est fait de l’ère soviétique, qu’on en viendrait presque à aimer les Soviets.

Super highways coast to coast just easy to get anywhere
On the trans continental overload; just slide behind the wheel
How does it feel when there’s no destination that’s too far
And somewhere on the way you might find out who you are?
Living in America, eye to eye, station to station
Living in America, hand to hand across the nation
Living in America, got to have a celebration!
I live in America
I live in America
You may not be looking for the promised land
But you might find it anyway
Under one of those old familiar names, like
New Orleans
Dallas
Detroit City
Pittsburgh, P.A.
New Orleans
Dallas
Detroit City
Pittsburgh, P.A.
New York City
Atlanta
Kansas City
New York City
Atlanta
Kansas City
Chicago and L.A.
Living in America, eye to eye, station to station
Living in America, hand to hand across the nation
Living in America, got to have a celebration!

7. Rocky V – MC Hammer (1990) – Feel My Power

La musique perd de son intérêt après ça. Rocky V témoigne d’une volonté de rajeunir le public de la saga avec une bande originale qui s’oriente vers le rap et délaisse le rock et le hard rock des débuts. C’est MC Hammer qui s’y colle principalement, même si Bill Conti est de retour pour ce dernier film officiel de la sage Rocky.
Le rappeur recycle notamment ce Feel My Power dans une nouvelle version et surfe sur le succès de son troisième album, Please Hammer, Dont Hurt ‘Em. D’un point de vue hip-hop, les contributions de Mc Hammer sont tout sauf mémorables. Le gaillard signe au même moment des choses plus intéressantes pour les Tortues Ninja, au point qu’on le soupçonne d’avoir pris cette commande par dessus la jambe. Il reste néanmoins à cette époque précise la principale locomotive d’un genre (le rap) qui se démocratise et pénètre toutes les couches de la société. En cela, le virage artistique mis en oeuvre par Rocky V n’est pas neutre et montre l’attention portée par Stallone à la pertinence sociale de ses films et de ses BO.
D’un point de vue musical, sans doute trouve-t-on ici la dernière tentative du grand homme de créer quelque chose d’original. Avec Rocky Balboa, Stallone fait dans l’autocitation et recycle une sorte de best-of de ses BOs. Aucun titre ne surnage et on est bien en peine d’en dire quoi que ce soit. Les motifs héroïques reviennent mais sans marquer les esprits. La saga se conjugue au passé et s’amuse avec sa propre mythologique musicale.

8. Future – Last Breath (2015)

La BO de Creed, l’héritage de Rocky, renoue avec une certaine ambition qualitative, rap cette fois, et compile une sélection de titres  qui sortira chez Atlantic Records et qui regroupe quelques grands noms du genre comme The Roots, Tupac Shakur ou Nas. Cette version de Future est intéressante parce qu’elle incorpore un sample du Gonna Fly Now de Bill Conti. Là encore, la BO devient une sorte de mécanisme autoréférentiel mais qui bouge encore.

9. Asap Rocky – Running (2018)

Avec Creed II, Stallone (à bonne distance et qui pèse beaucoup moins que jadis dans les choix) confirme Ludwig Göransson, un suédois ultratalentueux oeuvrant entre le rock, le rap et les musiques de film, aux manettes de ses musiques. Pour l’anecdote, on mettra en avant ce Running d’Asap Rocky, qui figure en bonne place dans la sélection actuelle. Si la saga rencontre un certain succès, elle n’a plus, comme sa musique, depuis bien longtemps le même impact qu’hier.

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