De tous les Dominique A qu’on a vus… : concert à Allonnes (6 décembre 2022)

Dominique A live 2022De tous les Dominique A qu’on a vus depuis 25 ans ou un peu plus maintenant, on aurait bien du mal à choisir celui qu’on a préféré. Il y en a qu’on a pas appréciés du tout, trop abstraits, trop lumineux ou trop sophistiqués d’autres qu’avec le recul on idolâtre peut-être trop, les fragiles et les vacillants du début. On se souvient avec nostalgie des Dominique A de la grande époque variété, des fringants de Si Je Connais Harry et la Mémoire Neuve (c’est nous qui étions alors à notre apogée) mais aussi et surtout des moments électriques de la période Remué, des poétiques, des orchestraux. La carrière de l’artiste est désormais si longue (15 albums, 30 ans) qu’on ne sait plus trop lequel est venu avec qui, ni lequel a chassé l’autre. Dans le flou et le flux de notre mémoire ancienne, l’artiste a changé à chaque fois de peau de manière à garder intact ce qui, en lui, ne variait pas : une voix qui module à l’identique et en deux temps sur chaque vers, une écriture terre à terre et poétique à la fois ainsi qu’une forme de sincérité absolue mise en jeu sur chaque titre de chacun des enregistrements ou des versions live rendues depuis trois décennies.

A Allonnes (Sarthe) en décembre, le Dominique A du soir est accompagné d’un ensemble jazz où la contrebasse remplace la basse et où une flûte, sur le côté droit de la scène, vient napper de fantaisie (parfois dissonante et pas toujours agréable) les compositions.  Comme souvent avec Dominique A, l’ensemble réuni pour une tournée correspond (ce qui n’est pas surprenant) à la meilleure façon de rendre les titres du moment. Et comme ceux-ci sont excellents et particulièrement soyeux, l’ambiance est non seulement feutrée mais aussi intimiste et chaleureuse. Dominique A ne parle d’abord pas tant que ça, se contentant d’occuper l’avant scène de son physique familier, fortifié et en même temps amical. L’homme est chemisé de noir, cintré et musculeux, sur boule chauve qui reflète la lumière chaude d’un éclairage discret. Le public est atrocement âgé et attentif. Les demi-siècles se comptent à la pelle. Les cheveux sont gris quand ils tiennent encore. Autour du chanteur, les cinq musiciens font le travail avec soin et en prenant garde de ne jamais déborder du bord. La formule exécute, à l’entame, les titres du Monde Réel d’une manière assez remarquable et qui situe d’emblée la barre très haut.

Dominique A live 2022

Dernier appel de la forêt fait forte impression. L’Océan (tiré d’Eleor) et les Roches, joueur et impeccable, lui succèdent, précédés d’un simple « on continue avec les éléments » qui suggère que tout ceci est très logique et ordonné. La composition du groupe, qui n’a pas forcément l’agilité d’un groupe de rock, implique que la setlist évolue assez peu d’un concert sur l’autre et qu’il s’en dégage une forme d’assurance et de sérénité quelque peu écrasante. Le dispositif (basse/batterie notamment et cette flûte très présente) tend à lisser un peu les divergences et à nimber l’ensemble de préciosité. Cela fonctionne parfaitement bien avec les nouveaux titres qui offrent une première partie de concert remarquable et puissante. Avec les Autres est magnifique, lancé par le toujours curieux Bowling qui vient rappeler que sous ses grands airs, Dominique A a été aussi un auteur amusant et anecdotique. La salle est presque silencieuse, comme hypnotisée quand on passe à la gravité et à la majesté de morceaux comme le Monde Réel, Désaccord des Éléments ou à notre préféré et single, Nouvelles du Monde Lointain.

Dominique A place entre les lignes quelques pièces venues d’ailleurs et qui ajoutent au ravissement. On pense à cette belle version de Et Tout le monde Comme des Toupies (pas le texte qu’on préfère), très bien menée et inspirante, ou à l’Horizon, moins vive mais plus solennelle et épique que l’original. Le dernier album laisse la place à des titres venus d’un peu plus loin que le chanteur interprète dans une forme nouvelle et qui leur donne une toute autre allure. Immortels, devenu l’un des tubes du chanteur, y perd un peu en profondeur, alors que Vers le Bleu en sort grandi et constituera (à nos yeux) le moment de plus haute intensité du set.

Mais comment vais-je faire pourTe faire passer le goût du feu?Mais comment vais-je faire pourPour te ramener vers le bleu

Le titre s’affirme dans toute sa dramaturgie fraternelle triste, sublimé par l’instrumentation. Dominique A accompagne ses interprétations de pas de danses et d’amples mouvements de bras. Les moulinets chassent les ombres qui chassent les moulinets. Le set propose un vrai crescendo émotionnel en alignant des titres complexes et émouvants comme Corps de ferme à l’abandon et le Manteau retourné de l’enfance. L’interprétation est juste, habitée mais ces titres ne sont pas parmi les plus réussis du chanteur, ce qui gâche un peu la fête, si bien que le set principal se referme sans qu’on ait l’impression que Dominique A ait dégainé ses meilleures armes.

« C’est maintenant qu’on joue ce qui fait plaisir« , promet le chanteur lorsqu’il revient sur scène, avant de se lancer dans un enchaînement Eleor (très beau)/ Antonia (qu’on a toujours détesté) suivi par le Bruit Blanc de l’été pas tout à fait décisif. Le Courage des Oiseaux soulève l’enthousiasme d’un public acquis à la cause mais la version désarticulée dans son format et ses intentions désarçonne et désamorce la détresse et la fragilité qui émanaient des versions antérieures. Le spectacle s’achève au confessionnal avec le dépouillement d’Au Bord de la Mer Sous la Pluie, joyau du Monde Réel, qui vient éteindre toute velléité du public de s’enflammer. Le rappel s’achève là-dessus, dans une beauté un peu désolée et frustrante, mais aussi le sentiment d’avoir assisté à un concert professionnel jusque dans ses maladresses.

Chaque rencontre avec Dominique A résonne comme une épiphanie, faite de petites déceptions, de variations subtiles, et d’émotions contenues. Les moments d’extase, cette fois un peu rares et finalement concentrés dans la première moitié du concert, cotoyent des chutes d’attention et des choses moins réussies qui, par contraste, renforcent le caractère précieux des premiers. C’est dans cette alternance de temps forts et de temps plus faibles que l’émotion naît et qu’on entre dans l’intimité de l’artiste, dans le creux d’un concert humain, fragile et de nature toujours artisanal, malgré l’inflation des moyens. Dominique A reste comme ce frère jamais totalement assagi de Vers le Bleu, infiniment vivant et surprenant. Il va sans dire qu’on y retournera demain comme on allait jadis à la messe.

Dominique A – Le courage des oiseaux – Cesson-Sévigné

Photos : Rakaï Shavi pour SBO

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