June Bug / A Thousand Days
[Atypeek Music]

8.1 Note de l'auteur
8.1

June Bug - A Thousand DaysS’il fallait décerner un prix à la découverte du premier trimestre 2018, on l’offrirait sans trop de discussion à June Bug pour ce premier album remarquable, après quelques années d’existence tout de même, et d’une belle originalité. Duo anglo-lillois mené par la jeune chanteuse Sarah June, June Bug opère dans un genre que faute de mieux ils identifient sur leurs supports de communication comme de l’anti-folk, dénomination qui ne veut rien dire mais qui désigne généralement une musique d’obédience post-hippie ou country slack inspirée du folk (entendre pas trop sonore) et intégrant des sonorités modernes de nature électronique. Débrouillez-vous avec ça. La chanteuse a effectivement l’air fringuée à la cool tandis que son compère Béryl Benyoucef arbore une barbe et une tenue de hipster qui peuvent inspirer la méfiance au premier abord (on rigole). Dans les faits, June Bug livre en 11 morceaux une véritable leçon de savoir-faire-pop dans un écrin sophistiqué et mélodique où se mêlent guitares, sonorités électro et tensions mélodiques irrésistibles.

A Thousand Days démarre sur une balade traditionnelle et bien fichue, Now, qui vise certainement à amadouer l’auditeur et à le détendre. La voix de June Bug rappelle les grandes voix anglaises de la folk à la Fairport Convention, tendre et agile à la fois, sensuelle mais aussi ordinaire de « fille d’à côté ». L’accompagnement est subtil et sans afféteries, ce qui est toujours gage de qualité. Il est toujours plus facile d’ajouter des choses que d’en enlever et June Bug gère tout du long ses effets avec beaucoup de modestie. Il faut attendre le troisième morceau, Reasons, pour être bousculé dans la perception qu’on se faisait du groupe. La musique se fait moins offensive et plus menaçante, tandis que la production millimétrée renforce l’arythmie portée à la fois par la voix et l’accompagnement. La chanteuse change de registre et injecte un brin de folie dans sa scansion, égrenant de grandes considérations morales qui, à force d’être enfilées comme des perles, prennent une résonance proche de la folie douce. « Never lose, always learn. If you play, never cry. » Reasons augure d’une séquence plus rock qui se prolonge sur le chouette Freaks, mélange de Fleetwood Mac et des Throwing Muses. La sensation laissée par l’écoute des morceaux est assez troublante. La musique de June Bug sonne en effet à la fois très familière et accessible, alors qu’elle est embarquée dans un écrin étonnamment spectaculaire et complexe.

On ne sait pas trop à ce stade s’il s’agit d’une musique commune remarquablement bien emballée ou alors d’une musique savante mais qui recèle d’un potentiel populaire bien réel. Le reste de l’album nous convainc qu’il y a là quelque chose de très précieux dans cette affaire-là, de séduisant et de mystérieux. On ne se lasse pas des chansons d’amour chantées par June Bug. Mama est magnifique. By The Fire ressemble à une veillée 2.0 au coin du feu avec les clappements de mains rythmiques, des sonorités métalliques post-industrielles et des harmonies vocales à la Emilie Simon en beaucoup moins horripilantes. Les arrangements interviennent pour bousculer l’économie et l’agencement des séquences chantées, en les déplaçant dans un territoire mouvant et inquiétant. C’est ce dérangement créé pour désorganiser et faire glisser les chansons qui fait la véritable valeur du tout. Les boussoles se brouillent et on ne sait plus dès lors à quoi on a à faire. La voix de Sarah June elle-même se retrouve parfois décentrée, passant de son registre folk naturel à des accents soul blues qui déplacent encore le centre de gravité du tout. On croirait entendre sur Psychose une sorte d’Olivia Ruiz qui aurait enfin cesser de cabotiner et cela donne l’un des meilleurs morceaux du disque.

Le mixage est assuré par Vincent Pereira qui avait travaillé récemment avec les Margaret Catcher. On y retrouve l’idée et la sensation qu’on va atteindre une pure harmonie pop par la voie la plus complexe possible. On doit tirer notre chapeau à un morceau de la trempe de Let It Rest, probablement le morceau chanté par une voix féminine le plus cool et le plus classe qu’on ait entendu cette année. Ce titre est une démonstration de savoir-faire qui mêle la légèreté, l’évidence et la beauté plastique. L’utilisation des claviers/synthé est remarquable et sert la voix féline de June. On se retrouve un peu bêta d’avoir dit tant de bien de Belly et de son retour il y a quelques semaines alors que dans un registre qui n’est pas si dissemblable, June Bug propose quelque chose de cent fois plus excitant et innovant. On risquerait d’en faire trop en vantant la progression de basses sur Does It Matter comme un truc à montrer dans les écoles de composition, mais tout est si bien fait qu’on ne s’en remet pas tout à fait. Heureusement pour nous, l’assez mainstream Silenced qui referme l’album nous ramène un peu les pieds sur terre. Tout n’est pas parfait ici.

Après une telle entrée en matière, il reste au groupe à gagner en visibilité et à tenter de faire connaître son potentiel. Des concerts sont prévus le 22 mars à Tours, le 23 à Angers, le 24 et le 31 mars à Paris, à Lille et Creil ensuite pour vérifier tout cela sur place et sur scène. June Bug est une petite bêbête qui monte qui monte. On espère qu’elle passera le printemps et l’été au chaud et à l’huile.

Tracklist
01. Now
02. Paper Guns
03. Reasons
04. Freaks
05. Left Out
06. Mama
07. By The Fire
08. Psychose
09. Let It Rest
10. Does It Matter
11. Silenced
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