The Flaming Lips / American Head
[Bella Union]

7.9 Note de l'auteur
7.9

The Flaming Lips - American HeadIls sont revenus vivants. De toutes les aventures, de toutes les outrances, de toutes ces histoires de licornes, de robots et d’étoiles, de toutes ces liaisons fumeuses avec des fwends déroutants, les Flaming Lips sont rentrés chez eux et font de nouveau, après la réédition réédition enchanteresse et live de leur Soft Bulletin, un disque de pop next door, un vrai disque pour les gamins abandonnés et rêveurs qui se passe à quelques kilomètres de chez nous et aligne les chansons comme une ligne de sucreries ou d’ecsta sur la table de campagne. Il y a une simplicité et une beauté dans le concept d’American Head qu’au contraire des précédents projets du groupe, n’importe qui peut comprendre en quelques secondes. Wayne Coyne a redécouvert à travers un documentaire réalisé après la mort du chanteur Tom Petty que celui-ci, avec son groupe Mudcrutch, avait passé un certain temps à Tulsa, au milieu des années 70 avant d’aller faire la carrière qu’on connaît à Los Angeles avec les Heartbreakers. Avec son comparse Steve Drozd, Coyne a imaginé que les Flaming Lips n’avaient jamais quitté leur Oklahoma originel. Ayant cédé aux dealers locaux (dont le propre frère de Wayne, emprisonné et mort jeune), les Lips auraient traîné eux aussi jusqu’à croiser, coincés dans cette bulle temporelle imaginaire, tendre, triste et naïve, la route de Petty en route vers le grand monde succès.

C’était mieux avant

American Head est le récit de cette échappée dans l’antichambre du succès, dans ce qui précède la musique sérieuse et l’âge adulte. A cette idée fantastique renvoie un disque de pop originelle, belle comme une pop de concours, virginale et bien entendu psychédélique. American Head propose à la fois une plongée dans la jeunesse de Coyne mais aussi une exploration carollienne d’une adolescence américaine qui carbure aux drogues et à sa propre mythologie. Le disque est une réussite à courte vue, un pur disque de chansons qui renoue avec la fébrilité magique de The Soft Bulletin et les récits enfantins tels que celui de l’enfance de Superman. Les chansons naissent avant le spectacle et l’envie d’en jeter, c’est ce qui fait leur charme infini et constitue leur limite : il n’y a pas encore de tubes évidents ici, pas encore besoin de nourrir la machine à surenchère, quelques tics qui s’expriment déjà. Sur Flowers of Neptune 6, The Flaming Lips déroulent gratuitement leur formule habituelle, un clavier, un chant désaccordé et une progression qui s’enferre autant qu’elle s’élève. En introduisant la figure omniprésente de son frère Tommy, le Peter Pan dealer, Coyne procure à son disque un supplément d’émotion et d’âme qui s’exprime d’emblée avec la splendide ouverture Will You Return/ When You Come Down. Il s’agit bien d’effacer le passé et de faire revenir les morts et les souvenirs sur terre.

Tout ceci est raconté avec un sens de la reconstruction et de la fiction prodigieux. Wayne Coyne rêve au retour des dinosaures sur l’onirique Dinosaurs On The Mountain. C’est fait avec beaucoup de sincérité et un brin de naïveté concon que d’aucuns trouveront surjouée, mais les harmonies à la Beatles fonctionnent et on se prend au jeu comme lorsqu’il s’agissait de suivre les Lips dans le cosmos. Leur rock psychédélique est ample et suggestif, la voix de Coyne déraille sur le gentillet At The Movies On Quaaludes. Le rythme s’oublie parfois et les redites musicales sont légion mais l’émotion est omniprésente. Les anecdotes supposément tirées de la vie de Coyne sont vives et marquantes. Le chanteur raconte comment il a dû avouer à sa mère avoir pris du LSD. « I’d thought it would set me free. But i think it changed me. Now I see the sadness in the world» C’est de toute beauté : cet enfant qui désormais voit la tristesse du monde. Plus loin, un jeune couple écoule de l’herbe en parfaite harmonie, faisant de ce moment (forcément illégal) le sommet d’une relation fusionnelle et passionnée. C’est dans ces évocations légèrement décentrées, et ici accompagnées de motifs western, que Coyne vient régénérer son américanité et purifier son sentiment d’anormalité. Tandis qu’il meurt sur le magnifique Mother Please Dont Be Sad, Coyne se prend pour John Lennon. On pourra se moquer de ce titre (il reprend le récit d’une agression de jeunesse qui heureusement a bien tourné pour lui), mais c’est tout l’esprit de ce disque qui y est résumé : un fantasme, un what if sublime et naïf où les possibles impossibles et les vies alternatives se mêlent. Est-ce que les Lips auraient pu être autre chose ? Est-ce que le présent est autre chose qu’un passé réussi parmi des milliers d’autres ?

Possibles impossibles

Les Flaming Lips évacuent avec ce disque le sentiment d’inévitable…cul-de-sac qui s’empare d’un groupe qui a maintenant plus de quatre décennies d’activité. Qu’est-il possible de faire après ça ? Peut-on simplement encore faire de la musique ?

La production est épatante, mi-folk, mi-pop, et avec cette texture sophistiquée et chargée en effets qui caractérisait The Soft Bulletin. Si le disque le plus connu du groupe était avant tout une exploration de l’infini en l’homme, le récit du dépassement de l’individu, American Head est une belle tentative de réduction du champ à sa seule humanité. Assassins of Youth est une chanson ratée et modeste, qu’on imagine chantée par un groupe qui n’aurait jamais dépassé les bornes de son quartier. Le son est commercial et transformé par les effets du temps. C’est un mirage horrifique, dessous lequel on distingue les traits du dernier grand groupe américain. Sur God And The Policeman, duo entre Coyne et Kacey Musgraves, les Flaming Lips d’aujourd’hui émergent enfin : amis des stars et comme rattrapés par leur destin. Le policier qui les choppe doit les mener vers l’âge adulte et leur accorder une forme de pardon pour les rêves qu’ils ont assassinés et semés derrière eux. C’est Dieu qui fait rêver mais le Policier suprême qui habille les destins. Les Flaming Lips sont devenus autre chose. Ils sont partis au loin. Le final My Religion Is You est légèrement en dessous du par : c’est une chanson idiote et horriblement œcuménique. Qu’est-ce qu’on peut faire avec ça ? Pas grand-chose. My Religion Is You. C’est le fin du fin du final : un clavier guimauve et un message de tolérance imbécile qui ne fait pas oublier d’où l’on vient, ce monde tordu et envoûtant de l’Amérique aux Américains.

American Head est un bel album. Ce n’est pas un album de vainqueurs et encore moins un album ambitieux. Il fait penser à ces trucs qu’on retrouve dans des malles et qu’on avait oubliés, voire qu’on avait jamais vraiment écoutés avant. Ces machins pas si bien foutus et un peu simples, qui, à des années de distance, font notre ordinaire et nous donnent le sentiment d’avoir été jadis bien mieux qu’aujourd’hui. Il faut se raconter des histoires pour survivre. Il faut revisiter sa propre histoire et se donner le beau rôle à rebours. C’est une bonne (une autre) définition de la pop. Que les Flaming Lips y reviennent avec cette simplicité dans l’intention est une bénédiction. Amen.

Tracklist
01. Will You Return/ When You Come Down (feat. MIcah Nelson)
02. Watching The Lightbugs Glow
03. Flowers of Neptune 6
04. Dinosaurs On The Moutain
05. At The Movies On Quaaludes
06. Mother I’ve Taken LSD
07. Brother Eye
08. You N Me Sellin’ Weed
09. Mother Please Dont Be Sad
10. When We Die Whan We’re High
11. Assassins of Youth
12. God and The Policean (feat. Kacey Musgraves)
13. My Religion Is You
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