dEUS / How to Replace It
[PIAS]

7.7 Note de l'auteur
7.7

Deus - How To Replace ItUn peu plus de dix ans après la sortie surprise de leur album Following Sea, les Belges de dEUS reviennent avec un How To Replace It qui s’impose d’emblée comme l’un des fleurons d’une discographie exigeante, adulte et au moins aussi complexe qu’elle en a l’air. Formé en 1991, le groupe a connu son apogée critique (et populaire) en 1999 avec la sortie d’Ideal Crash, album qui reste plus de vingt ans après, l’un des disques les plus solides et bluffants parus sur la période. How To Replace It n’a probablement pas la puissance immédiate de ce disque majeur. Il est moins efficace, moins direct, mais accentue les qualités des Belges pour l’expérimentation et la sophistication rock. On a toujours pensé que le Velvet Underground aurait pu sonner comme la troupe de Paul Barman s’il avait tenu jusqu’à aujourd’hui et assoupli sa formule jusqu’à atteindre une décontraction complète. dEUS est en effet le groupe rock post-moderne par excellence, rock et jazz à la fois, usant du collage, du refrain rentre-dedans. Le groupe a assimilé le rock FM, mais aussi le rock underground. Il a une palette musicale qui n’a pas de limites et utilise à la perfection « les ressources de l’époque » qu’on parle d’effets, de séquençage ou d’astuces de production. Le troisième morceau du disque A Man of The House fait penser à un morceau de rock standard. On pense à un titre perdu de Mike Scott des Waterboys mais le final est d’une finesse incroyable qui exploite à merveille les possibilités mélodiques du morceau.

Sur 1989, Barman chante comme un crooner dérivé de Leonard Cohen et c’est tout simplement magnifique. La chanson évoque la chute du mur de Berlin sous la forme d’une balade archétypale, soyeuse et nostalgique.

Oh back in 1989
You must have been there at the time
To feel the weightlessness of old
Failing history in class, you could smile at that I guess
If you think it happened
Some still have a piece of wall, or aimed too high before the fall
Others simply failed to show

On ne sait pas trop pourquoi Barman chante là-dessus maintenant mais c’est le pouvoir de la musique de dEUS que de nous projeter dans une historicité qui lui est propre, pas celle de 2023, mais celle d’un groupe qui a ses propres objectifs et une dynamique qui lui appartient. Les disques de dEUS sont souvent assez disparates et c’est le cas ici. On passe de deux premières pièces plutôt solides et rock dans l’âme à un Faux Bamboo qui, malgré sa structure en tiroir, est un titre très accessible avec une voix « nettoyée » de sa gravité et une sorte de vibe soul qui contraste avec ce qui a précédé. Barman embraye, dans un registre complètement différent, sur un spoken word ou quasi rap, déposé sur une instrumentation électro avec un Dream Is A Giver singulier et remarquable. dEUS ressemble à ce moment là à un cousin belge de Massive Attack ou au Archive période Craig Walker. Le titre exprime la peine et le désarroi. C’est un titre merveilleux en soi mais qui rend à peu près impossible la mise en place d’une dynamique de l’album.

Les Belges n’en ont rien à foutre et propulsent leur musique de nouveau sur un territoire new-yorkais avec l’excellent Pirates, et le plus discutable Simple Pleasures. La voix de Barman se teinte de magie noire et la musique de dEUS lorgne aussi vers l’univers d’un Rodolphe Burger chez nous, cousinage qu’on retrouvera sur le dernier morceau chanté en français, fascinant et ridicule à la fois. Never Get You High est un peu faiblard mais agréable à l’oreille, avant qu’on aborde un dernier tiers d’album bigarré, inattendu et passionnant.

Entre le jazz funk bien balancé mais totalement anachronique de Why Think It Over (Cadillac), l’exceptionnel Love Breaks Down, la plus belle chanson du disque sans hésiter (sans rapport avec le When Love Breaks Down de Prefab Sprout) et son final démentiel en français, le Blues Polaire, on termine ébloui et étourdi par une telle audace. Le texte est érotique, grave comme une confession de Philip Marlowe ou risible comme du Mike Hammer. On pense étrangement au Bowie de Outside et à cette sorte de variété cryptographique qui n’a jamais existé vraiment en langue française.

dEUS est un groupe bizarre et des confins. Il les explore en même temps qu’il les crée. Il arrive qu’on n’y comprenne rien mais aussi qu’on soit saisi par sa capacité à dévoiler des schémas qu’on ignorait, à dessiner des lignes de fuite entre les genres et les sons. How To Replace It est le pas de côté dont on avait besoin.

Tracklist
01. How To Replace It
02. Must Have Been New
03. Man of The House
04. 1989
05. Faux Bamboo
06. Dream Is A Giver
07. Pirates
08. Simple Pleasures
09. Never Get You High
10. Why Think It Over (Cadillac)
11. Love Breaks Down
12. Le Blues Polaire
Écouter dEUS - How to Replace It

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