Sophia – Holding On / Letting On
[The Flower Shop Recordings]

9.4 Note de l'auteur
9.4

Sophia - Holding On / Letting GoOn y va comme on entrerait dans une cathédrale. Le regard balaie d’abord le dallage, rustique et poli par le passage, puis s’élève pour prendre la mesure du décor : les voûtes hautes et découpées, le vitrail coloré au bout du monde et l’autel qui déborde d’accessoires, nu et empli d’une étrange présence qu’on espère plus qu’on ne la ressent. L’impression de majesté et de grâce vient avec cette pochette, ces ronds de couleur qui rappellent les couleurs du vivant mais aussi celles qu’utilisent les peintres pour donner vie à un monde de fantasmes et de souvenirs. Elle se prolonge avec l’ample et magnifique Strange Attractor qui ouvre le nouvel album de Sophia. On croit d’abord être confronté  à une ouverture instrumentale, inquiète et imposante, avant que Robin Proper-Sheppard n’ouvre grand les bras et ne nous témoigne, de sa bienveillante indécision.

De quoi le monde est-il fait ? Quelle en est la substance profonde ? Quelle place occupe-t-on en son sein ? Le grondement des guitares électriques soutient un questionnement métaphysique énoncé de la plus belle et de la plus explicite des manières. As We Make Our Way (Unknown Harbours) était en partie le disque de la contemplation, le disque des réponses. Holding On/Letting On est le disque des questions, du doute et de l’indécision. Le monde est déposé à nos pieds d’emblée. Tout est dénoué et défait. Undone. Again. en expose le désordre, l’apparence dévastée avec un aplomb qui impressionne. Le narrateur contemple le champ de ruines sans trembler et avec la sérénité apportée seulement par son “ancre” amicale, la femme parmi les femmes, qui est là depuis toujours. On retrouvera cette figure tout du long, à la fois ancienne maîtresse, devenue confidente, mais aussi figure-miroir du fan fidèle et qui justifie, par son amour et son attachement, la vie qui continue malgré tout.

Holding On/ Letting On est un disque plus costaud et ferme que le précédent, disque mouvant et marin. Il s’en dégage une force irrésistible, terrestre, soutenue par un groupe resserré et qui a fait ses armes en tournée. La puissance des guitares agit comme un réconfort sur le chanteur et comme un baume pour transformer le tourment en tourmente. Lorsque le chanteur se tait sur Wait, les doutes s’éteignent et laissent place à un final musculeux et viril. La beauté de l’album repose sur la façon dont l’écriture musicale vient contrecarrer et neutraliser la propension à la détresse et à l’explosion du chant. Entre le sax mélancolique d’Alive, la production ultra classique, s’infiltre un formidable appétit de vivre, élémentaire et primitif. Plus le temps passe et plus l’expression de Proper-Sheppard est claire et limpide. L’amour passe de l’une à l’autre, comme le feu se propage, transmettant dans un présent étiré jusqu’au ridicule (le solo de sax en fond), des particules de bonheur absolu. Tout est ici affaire de tempo, comme si en ralentissant à l’extrême la manière dont la chanson se développe, on laissait aux protagonistes la chance d’arracher quelques satisfactions à l’infortune. Alive est une chanson vivante qui défie la mort le temps qu’elle dure. L’étirer n’est pas seulement une nécessité, c’est le seul moyen de survivre et de respirer encore. S’impose au fil des chansons, par delà la beauté des titres, ce sentiment troublant de faire face à un disque qui, par delà le cours du monde, maintient en vie et permet de s’accrocher aux branches.

L’ivresse qu’on peut ressentir à l’écoute de Holding On/Letting On est à l’image de son titre, comme un sentiment de vie ou de mort, un choix entre deux états : s’accrocher ou laisser filer. En mode alternatif et sans qu’il s’agisse tout à fait d’un choix entre la défaite promise ou un triomphe hypothétique. S’accrocher ou laisser filer. This is the question. Proper-Sheppard est comme le chat de Schrödinger : il est enfermé dans une boîte et on ne sait pas dans quel état il se trouve. Les deux à la fois ou ni l’un ni l’autre. Il faudrait soulever le couvercle pour vérifier. Mais on sait que le simple fait de l’écouter/le voir peut affecter l’état dans lequel le chat/le chanteur se trouve… Il n’y a pas d’autre solution dès lors que d’écouter à nouveau et de laisser l’hésitation nous gagner. Gathering The Pieces est un bon exemple du basculement qui s’opère ici en permanence. Ramasser les pièces est-il seulement possible ? Est-ce qu’en faisant ça on contemple le désastre ou est-ce qu’on le répare ? Est-ce un geste triste ou heureux ?

Là où le précédent album du groupe paraissait prendre partie, parfois dessiner un espoir, laisser entrevoir une lumière, un bout de ciel marin, Holding On/Letting On nous laisse comme suspendu entre la beauté et la vie, entre la mort et l’amour. Il n’y a rien à en tirer. C’est ce territoire de l’indécision et de l’entre-deux qu’explore le disque d’une manière extraordinaire. Le sens qu’on peut trouver ici à ces points de passage, ces lignes fines : Avalon, Road Song. La vie est un sas, un transit. Proper-Sheppard est un funambule. Il tombe et se rattrape. Il se rattrape et ne tombe pas. Il dérape et il flotte. La souffrance est un marqueur du temps qui passe, l’amour, même moribond, la main qui empêche de glisser dans le précipite, qui retient et qui caresse. “Cant you see this hold you have on me/ Cant you see this hold you have on me/ Even if it hurts i couldnt leave.

Holding On/ Letting On n’est pas pour autant un manifeste de haute philosophie ou de théologie séculière. C’est un album de rock rudimentaire, un disque accessible et au son parfois mainstream. Le plus direct, lourd et simple qu’a jamais composé le groupe sûrement. Days est un joli tube FM. La profondeur de champ est ajustée pour plaire à toutes les oreilles et le titre presque ordinaire. Sophia réalise par intermittence son rêve de normalité, d’inclusion dans un quotidien qui n’est certes pas reluisant mais qu’on supporte plus qu’il n’accable. Sur la route (Road Song), les sentiments s’effacent et l’on ne fait qu’accélérer et s’aveugler. La rythmique l’emporte et accompagne la montée d’un questionnement frontal et finalement plus convenu qu’à l’ordinaire sur le sens de la vie. On retrouve cette volonté d’aller droit au but et de se confronter avec une certaine simplicité aux enjeux portés par l’existence dans le tonitruant, We See You (Taking Aim). D’aucuns diront que Proper-Sheppard renoue ici avec la violence de ses premières années au sein de The God Machine. Ils n’auront pas tort. C’est cet air là, hargneux et incisif, brûlant et électrique qu’on respire à nouveau, mais avec quelques décennies de plus. On avait vu repointer quelques chansons de cette autre époque sur le set de la dernière tournée. Le groupe est taillé pour ça et on est ravis de retrouver cette forme (rarissime) de philosophie à coups de marteau qui caractérisait les Américains. Holding On/ Letting Go ne fait pas dans la dentelle et s’inscrit ainsi dans une différence de ton assez nette avec l’album précédent. L’irruption de cette colère sonique rend le disque un poil moins cohérent esthétiquement que le précédent, plus hésitant et chaotique mais aussi plus sensible et riche d’une certaine façon. Sophia met les choses au clair et décrit un état qui n’est plus seulement apitoyé mais aussi bagarreur, songeur et versatile.

Holding On/ Letting On est un autre genre de chef d’œuvre que As We Make Our Way, ambivalent et moins directif, un chef d’oeuvre à double face qui ne conclut rien mais constitue la plus belle introduction qu’il soit possible de façonner pour aborder le monde qui vient. Celui dont le disque parle bien entendu mais aussi le monde de maintenant, avec lequel il s’entrechoque. “Call me when your sky is falling. I’ll be the last one standing.” Robin Proper Sheppard est le Connor Mc Leod du rock indépendant. Il ne peut en rester qu’un. Tous les autres auront la tête tranchée. Venu. Défait.

Tracklist
01. Strange Attractor
02. Undone. Again
03. Wait
04. Alive
05. Gathering The Pieces
06. Avalon
08. Days
09. Road Song
10. We See You (Taking Aim)
11. Prog Rock Arp (I Know)
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