Lors du dernier concert de Massive Attack à Paris, nous nous faisions la réflexion suivante : la musique peut-elle être en contradiction (flagrante) avec d’autres composantes satellites, comme sa mise en scène ? Alors que la musique désespérément froide du groupe occupait la salle, sa scénographie (certes, dark), soutenue par des messages de paix et diverses allocutions du groupe, semblait parfois en porte-à-faux, d’un humanisme sélectif vaseusement militant, naïvement empêtrés dans tous les marronniers du moment (Gaza, Ukraine, Trump, etc.). Nous vient alors une autre réflexion, plus inconvenante encore : une musique peut-elle être en contradiction avec elle-même ? C’est tout le problème que pose le second album URGH de Mandy, Indiana, portée par la voix de Valentine Caufield.
Pas drone du tout…
Cela commençait presque bien. Débarqué en plein Sevastopol (c’est la liste de titres qui le dit), ça grésille et brûle à tout point, sentant le jus de serveurs. Très vite, on apprécie les différents mouvements que prennent les pistes en cours de route, déviant intérieurement. Puis en lisant un Magazine, rubrique “faits divers”, on suit les pérégrinations de la Jodie Foster de The Brave One (À vif, en VF), mais en version sado-maso, plus acrimonieuse, et au milieu de la piste, on ne sait plus si on est dans cette fameuse bacchanale de Sérotonine impliquant un chien (sans Houellebecq) ou alors – re-gloups – dans un snuff movie (avec Michel, du coup). On se dit : “ok.” Le malsain en mode déversoir, c’est marrant deux minutes, mais peut-on aller au-delà ? D’habitude, on refuse de s’attarder sur les paroles (ou cris, spoken word oblige) d’albums aux sonorités électroniques, mais celles de Mandy, Indiana, se voulant si dénonciatrices, plombent tellement l’album qu’on ne peut taire cela. L’horreur gît partout, à commencer chez soi…
Chez URGH, le malaise est là, mais pas exactement où le groupe voudrait. Mais d’abord, parlons du choix du français pour un groupe anglais (signe n°1 #bourgeoisiveté) ; mais quelle erreur ! qui plus est scandé par une voix si blanche et asthénique, rappelant les enfantillages de Rebeka Warrior ! Mais plus encore, c’est le Kompromat que nous inflige Caufield : “Est-ce que tu veux qu’on se souvienne de toi comme quelqu’un qui a applaudi leur pluie de bombes ? / Tiens-toi prêt car lorsque ton tour viendra, nous n’te pleurerons pas, nous danserons sur ta tombe / Lève-toi et marche ! (x8)” La fameuse mécanique gauchiste de la harangue et du chantage, rodée et huilée depuis 68 et que Pasolini aurait (con)chiée. Évidemment, sans la fureur multidirectionnelle, véritablement anar’ d’un Costes ou l’humour narquois de groupes alter et ruraux comme Chevals Hongrois ou Poupard, sur le plancher des vaches, eux. Consultons. D’après Paso, les forts en gueule aux accents autoritaires sont rarement ceux accompagnant la parole à l’action exhortée. Piste 9 : “Je danse en attendant que le monde disparaisse“. Patatrac. “Mes pas sur les pavés prouvent que je suis vivante.” Eh merde, on a retrouvé Mathilde d’Alternatiba au micro…
Chercheurs de noises ?
C’est l’histoire d’un oisillon découvrant que la vie, c’est pas aussi beau que dans son nid… “On est tous à la recherche de quelque chose / Et j’avais juste envie qu’on me regarde / J’aurais préféré une vie plus monotone” (signe n°7 #bourgeoisiveté). On n’a rien contre les frustrations tristes, et notre sentiment premier serait la compassion ; mais le fait d’encarter violemment ces propos restreint la portée, porte ouverte à toutes les incohérences cognitives. Par exemple, on n’était pas contre l’idée que l’héroïne se venge expéditivement d’une agression, sentiment grisant par essence. Mais que dire quand ceci voisine l’idéalisme de chiards gâtés en pleine rage de dents ? “L’avenir nous appartient et notre humanité / Vaut plus que leurs mensonges et leurs bombes et leur haine / [… et] Détruira leurs idéologies mortifères.” Il faut tenir sa ligne, sous peine d’un retour à l’envoyeur. On en vient à espérer que toutes les guerres cessent un jour pour en finir avec l’opportunisme musical, afin que s’arrête cette parole performative faisant leur beurre, donnant un va-tout à la bêtise la plus éclatante. Ils se croient damnés, alors que du bon côté du manche.
En contradiction avec ses sonorités, la voix diminue la musique des trois musiciens, la parole annihilant le flot d’images psychiques que peut générer cette musique, la coinçant dans un entonnoir. Et c’est un constat d’impuissance, tant en regard des moyens déployés, il ressort peu de ces morceaux. La musique reste relativement monotonale, tablant sur la brutalité bourrinne d’un gueuloir d’ultras féministes. Mais si celle-ci se regarde composer, elle peut se montrer intéressante. Sicko!, avec le rappeur billy woods, donne l’impression de subir une radiation de photons, tançant – voilà enfin un adversaire redoutable – l’industrie pharmaceutique. Là, on Sextile un peu, enfin : voilà un titre en adéquation avec sa musique, conférant un tournis, un dégoût du monde, qui plus est… sans Caufield. On reste néanmoins loin du pouvoir évocateur de Throbbing Gristle ou de Cabaret Voltaire, encore moins de l’infernalité de Maria & The Mirrors. Il faudrait juste que les musiciens trouvent le courage de quitter leur parolière pour rendre le propos à leur musique.
URGH est à l’image de son titre, une purge d’une vulgarité assommante, obscène non par nature, mais par ses manies facilement alignées ; un album de petits malins faussement transgressif. Heureusement, la chose ne dure qu’une demi-heure.
| Tracklist |
Liens | |
| 01. Sevastopol 02. Magazine 03. try saying 04. Dodecahedron 05. A Brighter Tomorrow |
06. Life Hex 07. ist halt so 08. Sicko! (ft. billy woods) 09. Cursive 10. I’ll Ask Her |
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