Cette chronique n’aura qu’un seul objectif : répéter que ce n’est pas parce qu’un artiste propose toujours peu ou prou la même chose qu’il faut accueillir ses productions successives avec ennui, facilité ou lassitude. Cela fait maintenant des décennies qu’Eels évolue à un niveau pop assez stratosphérique. Cookie Happened est, selon le décompte officiel, son 16ème album, ses productions depuis l’indépassable Beautiful Freak étant espacées de deux ans en général. Il succède à Eels Time ! qu’on avait adoré, parce qu’il était teinté de cette simplicité et de cette efficacité enfantines et cartoonesques qui caractérisent la pop de E à son meilleur.
Cookie Happened relève de la même catégorie. Ce n’est ni un album expérimental, ni un album qui vient bousculer nos habitudes. Il n’est ni plus rock, ni plus blues que d’autres, juste une belle collection de douze chansons qui s’inscrit dans la peinture monumentale de l’artiste visant à représenter l’homme abattu, fragilisé, à travers les âges. Le disque s’ouvre d’ailleurs avec l’impeccable Clobbered, un adjectif que le chanteur pourrait se faire tatouer sur le coeur et qui signifie “écrabouillé”, “battu à plate couture”, “anéanti”. C’est cette mythologie du type que le sort, la mort, la déveine mettent à genoux et qui, malgré tout, se relève plus ou moins vivant et continue à chanter, qu’E nourrit et construit album après album. Elle lui donne une stature héroïque dont on ne se lasse pas et qui nous émeut à chaque fois.
So that didn’t work
That was my last chance
Thought I had a pretty good shot
Ten years’ time
Ain’t what it used to be
And I’m not what I thought I was
Make way, I’m on a tear
Got clobbered and laid bare
There’s nothing left to lose
I’m coming through
I know it’s crazy
But I built this house on crazy
I should’ve gone to reboot camp
Ten years’ time
Will hand you back your ass
If you think you know it all
On sait que rien ne va jamais comme il faut avec Eels et c’est ça qu’on aime. Le nouvel album est un mélange d’abattement et d’espoir, une succession d’avanies que le prodige musical change en opportunité. On pourrait se contenter de reproduire ici ou là quelques vers et constater à quels points ils sont précis, complexes et élégants. Sur New Story, presque au hasard,
Time for a New Story
The old one was a bore
Get out of the rut now
Don’t matter anymore
Don’t you know there are holes in them
Gotta step on some screws
Isn’t it tragic
The time that I waste
The things I ignore
That I should face
E a la déroute glorieuse. New Story invente la pop qui va avec son texte, une pop qui fait rêver et aide à relever la tête. Il y a toujours une histoire qui vient après une histoire (triste). Des douze chansons qui composent le disque, on peut trouver, en ragnagnant, que Bamboozled Again est écrite au savoir faire et manque un peu d’intérêt. Les onze autres sont remarquables, délicates, bien fichues et réellement impressionnantes. Cookie Happened est un disque qui gagne à s’écouter titre à titre, comme s’il était une sorte de best of et pas vraiment un album. En procédant ainsi, on tombe interdit face à la beauté de CHAQUE titre et on évite de banaliser le miracle d’écriture qu’il y a derrière. La voix de E est unique. Elle gratte, elle éraille, elle déchire. All Forgotten est une chanson sublime, mélancolique et qui envisage la vie après l’amour disparu. Lost And Barking, dans un registre plus rock, avec une ligne de basse qui conduit les débats, est encore meilleure. On retrouve sur ce morceau une orchestration conquérante et qui rappelle les flonflons de l’époque Blinking Lights. Le mélange de tristesse, d’apitoiement et de légèreté formelle fonctionne avec toujours autant d’efficacité, servi par une qualité d’écriture extraordinaire.
Congratulations To Me est un modèle du genre. La chanson est intelligente, délicate, faussement détachée pour évoquer… la mort. One Razzle, One Dazzle n’est pas non plus dans un registre mi pop mi bluesy ralenti. On peut danser un slow sur ce titre, ou préférer se balancer sur le splendide The Way I Was Made final, chanson de l’entre-deux suspendu où E s’étonne de ses “dons” et la charge/des efforts qu’ils lui imposent. L’accompagnement est minimaliste. On peut sans doute trouver deux bonnes douzaines de titres parmi les albums précédents qui ressemblent d’assez près à ce morceau mais, ici posé en conclusion d’un disque à la fois joyeux et triste, virevoltant et plombé, The Way I Was Made sonne comme un morceau inédit et réellement enthousiasmant. Cookie Happened fait référence d’après la feuille de presse au Cookie Monster de Sesame Street. Trente ans tout juste après ses débuts, Eels n’est finalement jamais sorti de son rôle d’outsider magnifique, de monstre gentil et de poète doux amer. Sa musique est éternelle. Ses chansons sont bouleversantes. Cookie Happened est dans ce registre précis où on le préfère : confessionnel et faussement triste. Sur le disque précédent, E avait failli y passer (un arrêt cardiaque). Sur celui-ci, il savoure le fait de chanter et d’être en vie. Ça fait une sacrée différence. Il rayonne. On ne s’en lasse pas.
Tracklist :
01. Clobbered
02. Cap In Hand
03. All Forgotten
04. Bamboozled Again
05. Lost And Barking
06. Taking Pictures
07. New Story
08. Congratulations To Me
09. One Razzle, One Dazzle
10. I’m On A Standby
11. Dum Dums
Liens :
Le site officiel de l’artiste
L’artiste sur Facebook
L’artiste sur Instagram

