Essaie Pas / Demain Est Une Autre Nuit
[DFA / PIAS]

Essaie Pas - Demain Est Une Autre Nuit Essaie Pas, le duo canadien composé de la superbe Marie Davidson et du mystérieux Pierre Guerineau avait réalisé il y a quelques années un mini-album Nuit De Noces qui ne nous avait pas complètement convaincu. On en avait retiré l’idée que ce groupe avait décidément quelque chose d’unique, une habileté assez inédite à tisser des ambiances en noir et blanc et à évoluer entre les époques qui méritait l’attention, mais nous avions éprouvé alors des difficultés à entrer dans leur « narration » et à ne pas être régulièrement propulsé en dehors de leur univers avec une sensation mêlée de déjà vu et d’artificialité. S’il y a une réussite à saluer sur ce nouvel album, Demain Est Une Autre Nuit, c’est son extraordinaire force immersive, sa capacité incroyable à vous happer et à ne plus vous lâcher. L’album est compact (8 titres), d’une rigueur implacable et d’une homogénéité troublante.

D’emblée, impossible de refuser le voyage qui s’ouvre à nous comme on rentrerait dans un vieux film noir : Demain Est Une Autre Nuit, le titre, figure un tunnel spatio-temporel qui ressemble à un travelling cinématographique (qu’on imagine sur le surplomb d’une grande ville, à flanc de colline, tourné vers le bas et pétri d’angoisse pour un monde inconnu). L’album est là, à portée. Quelques lacets à dérouler et on y est. La synthpop d’Essaie Pas est hypnotique, langoureuse, avec de faux airs de bande son parfois, de spoken-word mécanique et digital qui penche plus du côté de Kraftwerk ou de Experience que de John Cooper Clarke. La nuit est habitée par des créatures imaginaires, des fantômes ivres. Les fantasmes ont pris corps. On ne croit pas à la réalité de Marie Davidson qu’on rencontre au bout de Dépassée Par Le Fantasme. Sa voix agit comme une danseuse orientale, envoûtante et fantomatique, irréelle mais incarnée. L’accompagnement musical l’enserre comme un serpent ou un brin d’ADN chez Alan Moore, mystique et progressif. On pense aux grands écheveaux électro d’Umberto qui hante les mêmes territoires du côté de Los Angeles avec ses synthétiseurs vintage et ses visions d’horreur. L’impression est assez similaire, presque agaçante dans sa répétition et ses allures de morne plaine mais en même temps difficile à esquiver. Guerineau prend en charge le morceau qui suit, Retox, tandis que des sirènes d’alarme mugissent à l’arrière-plan. Sa voix est mécanique, robotique même. Il recompose un numéro de téléphone déjà vu dans une précédente chanson et tente de renouer avec une ancienne amie. Tandis que la plupart des morceaux (et on y viendra plus tard) parlent de ruptures ou de relations florissantes, celui-ci évoque l’aliénation du type qui replonge et replonge encore, par amour et aussi pour ressentir l’ivresse sensuelle de l’être aimé et probablement perdu. On passera sur Carcajou 3 qui n’est pas notre morceau favori et probablement le plus léger du lot pour passer direct au plat de résistance que constitue Le Port du Masque Est de Rigueur.

Il faut faire le déplacement pour ce seul titre qui est une réussite complète. Cette fois, tout y est. L’amour est définitivement envolé et Guerineau, qui reprend les choses où il les a laissées juste avant, fuit son souvenir en fonçant dans la nuit. Davidson reprend en boucle la clé sémantique du titre : « à travers la nuit ». Il s’agit non seulement d’une fugue, d’une fuite en avant mais plus littéralement d’une traversée, d’une trans-percée. La musique se crée un passage à travers les ténèbres. Les machines crépitent et cherchent une issue pour fendre la noirceur. Le morceau est fabuleux, cruel et animé par un mouvement de progression dense et implacable. « J’ai tenté de t’oublier comme on noie une portée de chatons ». Il faut oser chanter cela. Les trois titres qui suivent fréquentent les mêmes eaux menaçantes. Facing The Music, intégralement instrumental, nous laisse face à un mur menaçant de plus de 5 minutes. La synthpop évolue en similitrance tandis que le rythme s’accélère. La pulsation grimpe mais s’étouffe comme baisse l’intensité sonore. C’est un beau mouvement qui se prolonge sur le plus terne, Lights Out, qu’on peut considérer comme le seul véritable morceau de transition de l’album. Sa nécessité ne s’impose qu’au regard de l’incroyable final qui suit. On prendrait bien en boucle et pour l’éternité la première minute de La Chute tant elle est élégante et transpire la perfection gothique. « Dans cette autre banlieue, ta main cherche la mienne ». Le morceau constitue, comme le chante Guerineau, « l’expérience ultime ». Il ne s’agit dans les faits que de traverser un parc dans les pas d’une femme. On pense, pour le thème, au The Walk de The Cure, dans ses versions allongées et live où Smith invite et invite sans fin à reprendre le sentier, découvrant peu à peu sa solitude. The Walk est comme La Chute un morceau où les stations s’enchaînent jusqu’à la révélation tragique. Le baiser est passé et il n’y a plus rien à espérer. La réalité est redevenue fantasme, un rêve que la narrateur tente de se vendre à lui-même pour masquer la vérité : la folie, le meurtre peut-être. Ici, le désespoir est manifeste : tout le monde est mort et on s’interroge sur l’identité et bientôt le sort de la femme suivie bien que celle-ci ne fasse pas de doute. Le titre se termine comme il fallait s’y attendre. Ce morceau a de faux airs de The Eternal, cette longue balade crépusculaire de Joy Division. « Nos dernières illusions dissoutes à l’acide ». C’est un morceau de sortie de piste, gothique et lynchien, au mouvement ample et complètement maîtrisé. C’est dans ce registre, pas nécessairement tape à l’œil qu’Essaie Pas est le plus efficace, ce qui n’enlève rien aux qualités mélodiques de leur électro-synthétique révélées par certains morceaux. L’émotion est néanmoins plus grande quand le groupe travaille sur les textures, la profondeur du son plutôt que sur sa seule dynamique.

Demain Est Une Autre Nuit est un album remarquable à la séduction aussi lente que vénéneuse. Ce n’est pas une mince qualité mais c’est un disque dont on n’oublie pas l’écoute comme d’autres, un disque qu’on gardera avec soi longtemps, pour quelques images, quelques modulations, un disque aussi qu’on est presque certains de réécouter de temps à autre pour reprendre son chemin processionnaire, son cours lugubre et insondable jusqu’à notre propre terme.

Tracklist
01. Demain Est Une Autre Nuit
02. Dépassée Par Le Fantasme
03. Retox
04. Carcajou 3
05. Le Port Du Masque Est Obligatoire
06. Facing The Music
07. Lights Out
08. La Chute
Écouter Essaie Pas - Demain Est Une Autre Nuit

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