Explosions In The Sky / Big Bend (An Original Soundtrack For Public Television)
[Temporary Residence]

9.1 Note de l'auteur
9.1

Explosions In The Sky - Big BendTout le monde a au moins une fois dans sa vie ressenti cette petite vibration intime quand, au détour du visionnage d’un reportage ou d’un documentaire, surgit une musique amie, posée là par on ne sait quel stagiaire à coup sûr lecteur de Sun Burns Out qui trouvait qu’arriver à placer une illustration sonore issue de sa discothèque à dominante « indé » serait sans aucun doute le climax de son stage de 6 semaines dans la boite de production. Alors que Mogwai a une cote assez nette du côté du service des sports de France Télévision notamment, son alter-égo américain, Explosions In The Sky, habitués comme les écossais des reportages et bandes originales sort cet automne Big Bend (An Original Soundtrack For Public Television), musique du documentaire Big Bend, The Wild Frontier Of Texas produit par la chaine publique américaine PBS. Rien d’étonnant à retrouver la bande d’Austin dans un tel exercice, eux déjà à l’origine de plusieurs B.O. dont celle de l’excellent road movie léthargique Prince Avalance en 2013, eux auteurs d’un avant-dernier album au titre prémonitoire, The Wilderness, eux surtout qui ne sont jamais aussi fort que lorsqu’ils jouent à domicile, louant ce Texas absolument contrasté, presque schizophrène. Big Bend, c’est comme son nom l’indique ce gros virage que fait le Rio Grande qui coupe sa linéarité lorsqu’il replonge vers le sud, vers les états mexicains de Coahuila et de Chihuahua. Là où, selon la légende, toutes les routes d’achèvent. Un parc national absolument sauvage à pas moins de 600 kilomètres de la métropole la plus proche, San Antonio. Un documentaire engagé, forcément, alors qu’il s’agit de montrer sous l’angle de la biodiversité toute la beauté de cette frontière naturelle mexicano-US pas encore colonisée par le mur bétonné d’oncle Donald et de ses sbires dont le triste sire Greg Abott, gouverneur à la tête de l’état texan qui s’est juré de poursuivre l’œuvre de son mentor.

Né au début du siècle, Explosions In The Sky s’est d’abord fait connaitre comme le pendant américain de Mogwai, adepte d’un post-rock académique fait de longues montées enchevêtrées et complexes suivies d’explosions soniques. Une musique puissante, hautement évocatrice, secrètement jubilatoire et point d’accord parfait de tous ceux qui ont toujours pensé qu’il valait mieux se taire que de l’ouvrir pour ne rien dire ; la musique parle d’elle-même. Un genre, comme tous, rapidement décrié : en l’occurrence pour son incapacité à faire autre chose que de tourner en rond sur des schémas vite éculés, pour son manque d’humanité, pour ses longueurs insoutenables, pour sa fâcheuse tendance à flirter avec un prog-rock honnis dans un milieu ou l’indie-police a toujours veillé au respect du bon goût dogmatique. Mais à force d’albums climatiques où les compositions, propices à la divagation et à l’imagination, se développaient sans contrainte, les texans ont vite fini par se faire repérer par le monde de l’image indépendante, toujours en recherche de musiques originales dans la perspective de créer un tout artistique et cohérent. Un travail de mise en musique des images rarement compatible cependant avec longueurs et distorsions. Alors Explosions In The Sky s’est plus tourné vers le ciel que vers l’explosivité, s’est doté de guitares folk et de claviers puis a appris à condenser ses compositions, à les aérer et les éclaircir.

Souvent pris à part, pas toujours considéré comme un « album » à part entière pour d’obscures raisons disons-le inexplicables, l’exercice de la Bande Original de Film, s’il peut éventuellement quelque peu différer de la composition d’un album « classique » en se basant sur l’histoire et l’image plutôt que la page blanche, demeure une création artistique à part entière et souvent plus complexe qu’il n’y parait. Contrainte justement par l’image et son montage, elle doit s’adapter à des canons narratifs parfois à l’opposé de la liberté dont un genre comme le post-rock entendait justement à l’origine pleinement profiter. L’exercice a clairement fait évoluer la musique d’Explosions In The Sky, en témoigne The Wilderness, dernier album en date dont les compositions ont clairement été influencées par leur travaux notamment sur les BO de Prince Avalanche et Manglehorn. Ajoutez à cela la collaboration au sein d’Inventions entre le guitariste du groupe Mark T. Smith et Matthew Cooper (aussi connu sous le nom d’Eluvium), l’un des plus brillants artistes ambiant/néo-classique de ces dernières années et vous obtenez les ingrédients d’une mutation génétique absolument remarquable qui se concrétise aujourd’hui à travers Big Bend.

Dire qu’Explosions In The Sky a pris toute la mesure du documentaire est un sacré euphémisme. En 20 titres et un peu moins d’une heure, ils livrent une partition qui fait corps avec des images à peine entre-aperçues, plus souvent imaginées et fantasmées. Du coup, écouter Big Bend sans avoir vu Big Bend, c’est se plonger dans une audiodescription pour non-voyants et tout comprendre des intentions de Skip Hobbie et de son film, cette une histoire de cycles, de saisons, de lunes, à l’image de la somptueuse pochette du disque. Bien sûr, il y a les titres des morceaux, particulièrement explicites, qui découpent le disque en quatre parties correspondant aux saisons. On y croise des ours et des pic-verts, des hiboux et des chauves-souris blondes, des grandes cornes et des familles d’oiseaux, des levers de soleil et des crépuscules, l’héritage des pluies, la grande histoire humaine et la petite, gravée dans la pierre, le tout après qu’en introduction, Chisos nous ait, dans un effet de zoom, fait pénétrer au cœur du parc où trône la chaine de montagne du même nom. Mais au-delà des titres, c’est chaque morceau qui montre à quel point le quartet s’est immergé dans cette atmosphère profondément inspirante ; l’Explosions In The Sky rentre-dedans mais chez lequel on pouvait sous des atours mal dégrossis décerner une certaine finesse enfouie sous des tonnes d’effets semble aujourd’hui s’assumer pleinement.

Chaque morceau est une petite pièce d’orfèvrerie finement ciselée, le plus souvent courte, parfois même plus proche de l’interlude. Le groupe y développe des trésors de subtilités techniques, rythmiques, harmoniques, sort de son habituelle zone de confort guitares/basse/batterie pour se frotter à l’acoustique et s’ouvrir à une instrumentation des plus variées qui lui ouvre un incroyable champs de possible. Les trouvailles sont nombreuses et le groupe s’en amuse sur quasiment chaque morceau, usant de sa capacité à suggérer musicalement les ambiances qu’il est censé décrire. Un subtil xylophone évoque le pic-vert xylophage sur Woodpecker, sur Flying une guitare slide aérienne à souhait figure le ballet gracieux de quelques-uns des représentants de l’une des 450 espèces recensées dans ce parc pourtant désertique. Swimming évoque sans peine la remontée d’une rivière au fond des profonds canyons du parc par quelques Naseux-des rapides-aventureux tandis que les larsens glaçants et léthargiques de Winter s’étirent comme une coulée de givre. Quand ce n’est pas le choix des instruments, c’est l’ambiance générale des morceaux qui déclenche l’imagination. Sur Climbing Bear, le groupe retranscrit avec maestria la démarche de l’ours, hésitant, pataud, puis se lançant avec une incroyable gracilité sur les pentes arides des monts Chisos. L’ambiant Rains Legacy pointe ce moment précis, recueilli, où, après la pluie, les odeurs de terre et d’herbes humides sont les premières sensations ressenties avant que les sons de la vie reprennent peu à peu. Le plus inquiétant Nightfall rappelle aux randonneurs téméraires qu’il est grand temps de trouver un terrain pour bivouaquer avant de se faire absorber par la nuit noire, terrain de jeu et de chasse du hibou de Owl Hunting au vol précis et aux serres implacables. Puis, le jour venu, pointent les Big Horns, les mouflons élégants et majestueux qui font de l’aube leur territoire.

Malgré cela, à aucun moment le groupe ne se renie et Big Bend est l’occasion de clouer le bec de détracteurs malentendants, criant à l’impersonnalité et incapables de déceler sous les couches soniques le véritable ADN d’un groupe unique. Malgré ces évolutions, malgré ces arrangements soyeux et feutrés, malgré cette concision, malgré l’influence assez évidente des travaux de Matthew Cooper sur les parties de piano et de claviers, chacune de ces 20 pièces est marquée du sceau EITS. Alors, parfois, pour plus de certitudes, les bonnes habitudes reviennent. Entre d’autres temps, Sunrise aurait probablement duré le double ou le triple de temps, n’aurait sans doute pas commencé comme une balade au feu de camps et aurait certainement omis de se parer des atours chaleureux de ce cor qui lui vont si bien. De même, Cubs et sa caisse claire martiale aurait fini par exploser dans un fracas tumultueux au lieu de s’assagir paisiblement sur quelques notes d’une guitare tournoyante.

Human History, somptueux final d’un disque de haute volée résume à lui seul l’Explosion In The Sky de Big Bend. Il est à la fois l’évocation frissonnante, tendre et mélancolique d’un chapitre qui se ferme au fur et à mesure que l’on s’éloigne de ce qui a semblé être, une heure durant, l’endroit le plus magique du monde, loin de ces frontières que les hommes veulent tant contrôler, celle-ci en particulier. Mais alors que l’on quitte Big Bend, des sons et des souvenirs plein la tête, ce chapitre devient aussi la promesse de lendemains qui apporteront à leur tour de nouveaux horizons, de nouvelles découvertes et de nouvelles joies pour un groupe dont la musique restera dorénavant marquée par ce grand virage superbement abordé.

Tracklist
01. Chisos
02. Climbing Bear
03. Woodpecker
04. Spring
05. Flying
06. Camouflage
07. Swimming
08. Stories In Stone
09. Summer
10. Nightfall
11. Owl Hunting
12. Sunrise
13. Big Horns
14. Autumn
15. Cubs
16. Pallid Bats
17. Rains Legacy
18. Bird Family
19. Winter
20. Human History
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