Explosions In The Sky / End
[Temporary Residence / Bella Union]

8.9 Note de l'Auteur
8.9

Explosions In The Sky - EndIl y a bien des façons d’en finir mais seulement deux fins : celle qui ouvre sur un nouveau chapitre et celle, disons, définitive. Autant vous dire que le 18 avril 2023, lorsque les texans d’Explosions In The Sky ont fait table rase de leur historique sur Instagram pour ne laisser qu’un lapidaire post et quelques dates d’un « End Tour » à venir, une bonne partie de leur communauté (nous sommes quand même là-bas 94 400 et quelques) s’est instantanément mise en PLS. Ce d’autant que, dans une démarche digne d’une bande de cols blancs frais émoulus d’une grande école de marketing maitrisant à la perfection l’art du teasing, le groupe a pris un malin plaisir à laisser courir les plus folles hypothèses, sans rien démentir pour finir par reconnaitre il y a seulement quelques semaines qu’End était juste un chouette nom pour un album dont le dernier morceau s’intitule It’s Never Going To Stop. Nous voilà soulagés, et il y a de quoi. C’est qu’Explosions In The Sky s’est imposé depuis plus de 20 ans maintenant comme une pièce absolument maitresse d’un genre, le post-rock pour faire court, souvent jugé sclérosé et tournant rapidement en rond. Des critiques peut-être justifiées mais qui ne peuvent faire exception d’un certain nombre de grands noms qui, comme à leur première heure, comme le sous-entend aussi le cahier des charges du genre, n’ont de cesse de faire évoluer leur musique et l’approche qu’ils en ont. En quelques années, Explosions In The Sky est passé du statut d’honnête suceur de roue américain d’un Mogwai maitre du jeu à référence incontestable d’un style qu’il contribue à faire évoluer disque après disque.

Si la dernière de ces évolutions en date (revenir à des formats plus courts, varier l’instrumentation) avait débouché sur ce qui n’est toujours pas loin d’être un chef d’œuvre sans même être à proprement parler un « album », le magnifique Big Bend composé pour la télévision il y a deux ans, on se demandait comment ces insatiables explorateurs soniques allaient bien pouvoir rebondir. Alors que la recherche de luminosité sonore entamée avec la BO de Prince Avalanche et conclue sur Big Bend après avoir été le fil conducteur de leur sixième véritable album, The Wilderness en 2016 n’aura pas été vaine, elle semble aujourd’hui, partiellement en tout cas, mise en arrière-plan. End frappe, d’entrée, par la pénombre qui l’a de toute évidence inspiré. Plus on avance et plus on assiste à un combat dramatique entre la vie et la mort, ces deux fins possibles. La musique, toujours strictement instrumentale, laisse comme à son habitude à chacun la liberté de divaguer et interpréter les balises qui jalonnent le disque. D’un côté, des titres de morceaux qui n’ont rien d’énigmatiques et qui renvoient, vu par le prisme de la fin, à ce que la vie peut offrir d’effrayant ou d’exaltant, comme un combat intérieur dans lequel on a le choix d’avancer, quitte à clore des chapitres pour en ouvrir d’autres, parfois encore plus passionnants ou à se laisser aller sans grande conviction en attendant l’inévitable déclin.

Et puis de l’autre, il y a la musique ; sept titres dont six divaguent au-delà des six minutes. Un retour aux fondamentaux qui ne s’arrête pas là puisque comme par le passé, les texans ont décidé, par moment, de jouer et de cogner, fort. Dès l’intro de Ten Billion People qui ouvre le disque, on est frappé par la noirceur des guitares et la puissance d’une batterie plus martiale que jamais. Mais très vite, le morceau s’ouvre, devient plus aérien : Explosions In The Sky n’a pas tout balayé du chapitre précédent et entend bien faire progresser sa musique dans cette voie qui n’est plus seulement claire ou obscure, mais parfois les deux en même temps. En témoigne l’étonnante suite : Moving On, seul morceau sous la barre des six minutes et même des cinq commence sur une étonnante rythmique binaire martelée de façon complétement stéréotypée et presque malaisante, digne du pire rock FM des années 1980 avant de décoller en une mélodie de guitare complètement gracile qui en ferait presque la première pop song des texans, le premier tube qui entre en tête et se fredonne. Mais inutile d’attendre l’arrivée de la chanteuse ; le morceau se complexifie, se durcit de déflagrations en interférences distordues tandis qu’un orgue lancinant vient prendre le contrôle de la fin du morceau.

Explosions In The Sky ne tombera pas dans la facilité, en tout cas pas encore cette fois. End est clairement l’ouverture d’un nouveau chapitre qui voit les texans renouer avec leurs aspirations passées en leur faisant découvrir les nouveaux horizons traversés plus récemment. Les moments de retenue auxquels succèdent encore de nombreux débordements soniques se parent tous d’ornements ouvragés, souvent au piano, omniprésent. Malgré la longueur des morceaux, les digressions sont contenues et le groupe privilégie les variations qui racontent des histoires que chacun voudra entendre. Sensuelle et cérébrale, la musique de End traduit des sentiments toujours alambiqués, comme ces fous-rires aux enterrements ou ces funérailles joyeuses que partagent de nombreuses cultures à travers le monde. Pourtant, comme un ultime paradoxe, après avoir cultivé tout du long de l’album cette sincère ambigüité, le disque s’achève sur deux titres particulièrement homogènes et réussis. Si It’s Never Going To Stop est, malgré ses huit minutes, d’une douceur délicatement infinie du début à la fin, il est précédé par un indécrottable pic noisy et bouillonnant qui lui, tout au contraire, ne laisse pas vraiment de place à la finesse à laquelle le groupe nous avait dernièrement habitués. The Fight porte à merveille son nom et sonne comme un combat (sans fin) entre l’ombre et la lumière. Difficile de dire qui va gagner mais on se laisse emporter dans ce tourbillon de noirceur viscérale, bestiale, épique et qui ramène à la raison fondamentale pour laquelle on s’est un jour entiché de ce groupe devenu majeur.

End n’a donc rien d’une fin en soi. Septième album d’un groupe qui ne compte visiblement pas s’arrêter en si bon chemin, il offre une synthèse de plus de 20 années de divagations, de crescendo bouleversants et d’explosions électriques dont il avait semblé se lasser quelque peu au point d’aller dernièrement s’aventurer dans des contrées plus sages et subtiles, explorant des structures inédites habillées de textures nouvelles. End est tout cela à la fois ; un tome qui se ferme et un autre qui s’ouvre sur des perspectives encore inconnues, mais que le groupe ira sonder. C’est l’essence d’un genre qui, comme beaucoup, à cause de suiveurs un temps nombreux et peu inventifs a fini par s’auto-singer, laissant par là-même un boulevard à ceux qui parviendrait à sortir du lot en continuant à le faire évoluer. Explosions In The Sky en fait non seulement partie, mais s’affirme avec End parmi les tous meilleurs de ses représentants.

Tracklist
01. Ten Billion People
02. Moving On
03. Loved Ones
04. Peace Or Quiet
05. All Mountains
06. The Fight
07. It’s Never Going To Stop
Liens

The End Tour passera par la France :

  • 17 novembre : Paris – Le Bataclan
  • 18 novembre : Lyon – L’Epicerie Moderne (Feyzin)
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Ecrit par
More from Olivier
Gwendoline / C’est à moi ça
[Born Bad Records]
Nous y voilà. L’heure du second album et de la confirmation et...
Lire la suite
Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *