De tous les compositeurs qu’on suit régulièrement et depuis longtemps (il a 78 ans), il ne faut pas exclure qu’Howard Shore soit le plus fin et le plus agile. Sans caricaturer la profession, il y a les compositeurs qui n’ont rien à dire, ceux qui ont un langage qui est leur est propre et qu’ils trimballent peu ou prou de film en film et puis ceux comme Shore qui sont capables de modifier les bases de leur travail en réponse ou pour coller au film qu’on leur demande d’illustrer. Dans le cas de Shore, cela veut dire, non pas changer radicalement ce qui fait sa manière de travailler (une relative maîtrise des effets de manche qu’on ne peut pas tout à fait qualifier de discrétion), mais bien être capable de causer un autre langage lorsque le réalisateur et le film le requièrent.
Le Canadien a aussi bien marqué les esprits avec la Trilogie du Seigneur des Anneaux (grands espaces, grands orchestres), qu’avec des projets moins estampillés blockbusters, The Yards de James Gray, Mafia Blues, High Fidelity de Frears, Copland de Mangold et bien entendu la quasi totalité des films de David Cronenberg. On a beau jeu de citer des films qui n’ont rien à voir puisque la carrière de Shore s’étend sur plus de cinq décennies. Son parcours est fait de grands écarts mais est finalement l’ordinaire d’un compositeur de cette trempe qui est entré dans le métier (disons la composition illustrative) via le très bordélique Saturday Night Live. Avec à côté de cela, la longue fidélité qu’il voue ou que lui voue Cronenberg, Shore a été d’emblée habitué à tout illustrer avec une dominante/spécialisation dans les ambiances un peu sombres et modernistes mais avec la plus grande agilité.
Le travail qu’il réalise sur The Shrouds (Les Linceuls en VF) n’est pas si différent de la B.O. du Cronenberg précédent, Crimes of The Future, mais s’éloigne encore un peu plus de la musique orchestrale (genre auquel il appartient toutefois avec des pièces traditionnelles splendides comme Wrapped in A Shroud) pour s’aventurer dans un univers de musique “contemporaine” techno-abstraite qui va comme un gant au sujet. Ce qui épate ici c’est avant tout la façon dont Howard Shore désamorce les codes de la composition symphonique qui est la base de l’illustration sonore pour se mettre au niveau de son sujet, c’est-à-dire créer une “musique de la trace”, de la marque qui imprègne le réel lorsque le corps (ici l’épouse de Vincent Cassel / Karsh, incarnée par Diane Kruger) a délaissé le champ. Tout le travail de composition vise à souligner et à révéler cette trace puisque le film n’a pas tant comme sujet la mort en tant que telle que son refus, à travers la mise en évidence de la persistance de la personne disparue. Becca, la femme de Karsh, est morte mais habite le film et chacun des personnages. Elle est répliquée dans le personnage de sa sœur jumelle, qu’elle va quasiment (dé)possédé. Elle vit à travers le souvenir de son mari et surtout à travers l’application morbide que celui-ci a inventé et commercialisé et qui permet, via une tablette ou un smartphone, de suivre la décomposition du corps/cadavre dans sa tombe.
Sur un tel thème, la musique n’est évidemment pas très folichonne et quasi intégralement concentrée sur un périmètre intérieur crépusculaire et lugubre : la froideur de la technologie (les écrans, les totems sabotés qui tiennent lieu de pierres tombales) côtoie les sentiments éteints (parfois ébranlés par un élan de désir à l’image de la soeur de Becca qui a envie de baiser quand elle est exposée à un complot ou une embrouille/un secret) mais aussi les révélations désolées sur l’état du monde (le film dissimule une intrigue d’espionnage abracadabrante et qui constitue un vrai faux McGuffin au sein du dispositif). Bref, tout est glauque ici, ce qui n’empêche pas Shore de fournir une BO variée et qui est presque de nature à dynamiser un film qui tourne un peu au ralenti et s’avère sur l’écran assez statique.
A l’image des premières pièces, la musique est d’une précision redoutable. L’ouverture The Shrouds installe une ambiance contemplative et définit une sorte d’état primitif de “suspension des choses” qui est le compagnon et le produit du décor : mélange de technologie, et de sophistication générique, proche des univers luxueux mais finalement passe-partout qu’on rencontrait jadis chez Bret Easton Ellis. Le deuxième morceau, Becca (le nom de la disparue), est lui délibérément élégiaque et proche des codes de la musique sacrée. On trouve à côté de cela des morceaux de transition ou climatiques particulièrement bien troussés. Les thèmes sont pâles mais précis, accompagnant le glissement des personnages dans la grisaille bleutée du décor (GraveTech, Desecration). Le style est éthéré, onirique, synthétique. Le rythme est tranquille, lent, comme éteint. On retrouve sur cette BO un côté drone qui était aussi très marqué sur la BO de Maps To The Stars et s’exprime à plein sur l’angoissant Fluid of Grief. La musique de Shore ajoute aux images un caractère non pas étrange mais dérangeant. Elle porte, sans jugement moral (puisque la musique en tant que telle ne saurait l’exprimer), le signe de la perversion de Karsh et de son invention, prenant dans le dispositif, pour ainsi dire, la défense du spectateur. Car ce qu’exprime Shore à travers la musique (et que ne dit jamais Cronenberg en filmant), c’est que tout ceci n’est pas normal, n’est pas joli joli. C’est Shore qui prend parti et qui renvoie ensuite à la mélancolie de Karsh puis à sa tristesse (Decryption). L’ordre est donc sauf puisque c’est la peine qui agit.
La dernière partie de la BO correspond à un film qui bouge sur ses bases et se déplace vers une simili histoire d’espionnage que Cronenberg ramènera au final dans le champ domestique sur la fin (spoiler). Sans surprise, la BO évolue vers quelque chose de plus traditionnel et passe-partout, donc d’un peu moins intéressant. Register Emotion ou A Controversial Technology ne présentent pas un grand intérêt mais viennent soutenir le travail de devinette qui occupe l’écran. Qui a cassé les pierres tombales vidéo de Vincent Cassel ? Shore ne met pas beaucoup plus de conviction à résoudre l’énigme que Cronenberg à révéler le coupable. La solution sera lâchée avec la même facilité que dans un épisode de Derrick mais avec toute la solennité qui sied à un méchant surjoué et finalement digne de Saroumane (A Confession). On retrouve une belle amplitude quasi symphonique sur la dernière pièce, la plus longue, For All Eternity, ponctuant un voyage fantastico-psychologique lent et fascinant.
Les linceuls est un film qui est desservi par son faux rythme et son manque de rebondissements apparents. Il n’en reste pas moins d’une profondeur épatante et un mélange très riche des thématiques chères à Cronenberg. La mort, le désir, l’ennui, le rapport du technique au métaphysique y sont explorés avec une densité épatante mais aussi une légèreté dans le traitement qui apporte au film un caractère presque burlesque plutôt rigolo pour un film de cette nature. La BO de Shore a cette même placidité. On situera l’ensemble toutefois un cran en dessous de la BO de Crimes of The Future, laquelle évoluait à un niveau d’urgence, d’ébullition et de dangerosité assez nettement supérieur.
02. Becca
03. Wrapped in A Shroud
04. Haptic Feedback
05. Grave Tech
06. Desecration
07. Fluid of Grief
08. Shroudcam
09. Karsh
10. Decryption
11. Terry
12. Bone Growths
13. Dr Eckler
14. Register Emotion
15. A Controversial Technology
16. A Confession
17. For All Eternity

