Après trois journées torrides, pour clôturer le festival, c’est une soirée incandescente, totalement sold-out depuis de longs mois, qui s’annonce. Mais, comme il faut savoir garder espoir, certaines chanceuses et chanceux ont encore été en mesure de se procurer le précieux sésame dans l’après-midi grâce à la bourse d’échanges. En arrivant sur le site, c’est tout d’abord à un défilé de tee-shirts siglés à l’effigie de Fontaines D.C. que l’on assiste, puis qui s’agglutinent dès l’ouverture des portes contre les crash-barrières de la scène du fort. Autant dire que la tête d’affiche de la soirée s’impose comme la sensation très attendue. Mais avant de les voir s’emparer de la scène peu avant minuit, de très beaux plateaux nous attendent. Pour une ultime fois cette année, nous reprenons la trépidante valse entre les deux scènes.

En ouverture de soirée, nous retournons dans les pays scandinaves avec Snuggle, un duo basé à Copenhague. Ce projet réunit Andrea Thuesen, membre d’une formation nommée Baby in Vain, et Vilhelm Strange, qui est l’ancien guitariste d’un autre projet, nommé Liss. Autant le dire honnêtement, face à ces noms, sur le papier, nous naviguons là dans des eaux totalement inconnues. Mais, une fois le set entamé, la musique que nous propose ce duo, ici accompagné d’un batteur, nous nous retrouvons au contraire dans un registre confortable et déjà fort bien exploré depuis les années 1990. Avec leurs compositions, essentiellement construites autour de dialogues entre les deux guitares, nous voguons entre dreampop, shoegaze contenue et bedroom pop intimiste, autant dire une parfaite slackerpop. Les rythmiques précaires ou élaborées, roulent sur des guitares aériennes, une voix délicieusement sucrée, qui pourrait parfois rappeler celle de Nina Persson (The Cardigans), alternativement vaporeuse, trainante et plongée dans une langueur légèrement essoufflée semble nous susurrer avec chaleur et sincérité les émois, les peines et les espoirs d’une fin d’adolescence nourrie de mélancolie. Si l’on traduit Snuggle par se blottir, se pelotonner, nous obtenons une parfaite définition de cette musique câline et caressante qui invite au repli et à la contemplation rêveuse et une parfaite ambiance pour entamer la soirée.

Le set suivant, tout en nous ramenant vers la grande scène, nous permet de renouer avec une figure bien connue. La Néo-Zélandaise Hannah Harding, connue sous le nom de scène de Aldous Harding, avait déjà su nous conquérir en aout 2022, lors de la soirée d’ouverture du festival à La Nouvelle Vague. Elle nous revient accompagnée d’un nouvel et excellent album, intitulé Train On The Island, toujours sur le prestigieux label 4AD, qui l’accompagne depuis 2017 avec son second album. Autant dire que nous attendions ce concert avec une impatience non feinte. C’était même l’un des sets situés dans nos priorités du week-end. Celle dont la musique évoquait tout d’abord Kate Bush, Scott Walker ou encore Vashti Bunyan a considérablement élargi ses territoires et s’être affranchie de toutes références pour imposer son identité très singulière. Elle nous distille une indie pop teintée de folk et d’accents soul, une musique langoureuse, vagabonde, charmeuse, caressante et contemplative tout en n’omettant pas, par touches discrètes, de gratter ou de griffer afin de nous déstabiliser, une forme de bedroom pop parvenue à maturité qui se déploie en pavoisant. Aldous Harding entre en scène, d’un air un peu absent ou surpris et comme saisie par la lumière aveuglante du soleil couchant. Dans son Bomber Sukajan en satin bordeaux, brodé de motifs mythologiques japonais, elle semble déstabilisée par une soudaine sur-exposition. Une tenue incongrue, compte tenu de la chaleur ambiante, qu’elle quittera après quelques titres. Elle poursuit vêtue d’un chemisier beige, dont l’étoffe légère et translucide est façonnée en un drapé qui lui donne fugacement une allure de statuaire antique. Sa voix flirte délicatement avec ses limites et glisse d’un registre à l’autre du souffle susurré et presque épuisé vers une aisance affirmée. Le set se déroule sous la présence bienveillante d’un groupe aussi discret que pleinement au service des compositions. Aldous Harding, affirme se présence théâtrale, elle ponctue ses interprétations de gestes amples et énigmatiques, se déploie puis s’affaisse, se love contre la caisse de sa six cordes, les yeux clos ou appelés vers le ciel, la sclérotique en évidence, ce qui lui donne un air habité, elle semble se laisser emporter par une force extérieure. Elle officie d’abord assise, pour mieux enlacer et s’emparer de sa guitare classique, elle termine le set debout, un tambourin à la main, les gestes et les mots emportés par la musique, comme un pantin démantibulé en perpétuelle recherche d’un équilibre instable. Ce set, en pleine lumière, n’était certainement pas l’écrin idéal pour une telle prestation. Cette musique aspire vraiment à plus d’intimité. Mais, ce concert n’en reste pas moins l’un des sommets de ce week-end, qui confirme la stature de Aldous Harding comme l’une des très grandes musiciennes de sa génération.

Pas évident de s’imposer derrière la magie de Aldous Harding, mais Ulrika Spacek en enchainant sur la scène des remparts parvient bien vite à nous captiver. Sa recette est basée sur de puissantes et élégantes guitares par lesquels le groupe déploie une vitalité pop pleine d’un psychédélisme aventureux. C’est avec un quatrième album intitulé Expo, que ces Anglais se présentent ce soir. Cet opus est pensé comme une forme de manifeste, privilégiant « la puissance de la création collective à l’ère de l’hyper-individualisme ». Dans une forme qui se réclame de l’art-rock, généreusement nourri de textures synthétiques, le quintet semble mettre en avant les dysfonctionnements, les griffures, les glitchs, ce qui transparait aussi dans l’habillage vidéo du set qui alterne frénétiquement, dans un montage cut névrotique, plans et schémas techniques, textures analogiques, peintures et grattages sur film. Cette conjonction assure une forme d’osmose et de mise en concurrence entre « chaleur humaine et isolement numérique », dans une prestation qui cherche autant à créer les conditions d’un contexte accueillant qu’elle s’avère parfois glacante, obscure et aliénante.

En retournant vers la grande scène, c’est avec une autre figure majeure, au caractère un peu improbable, que nous avons rendez-vous en la personne de Kurt Vile, accompagné de son groupe The Violators. Le guitariste de Philadelphie cache bien son jeu, engoncé dans sa chemise de bucheron, sous son abondante chevelure, il traine de manière désinvolte un talent déroutant, avec une simplicité et une apparente modestie, sous un faux air d’éternel adolescent, un peu guitare nerd. Il pourrait s’affirmer comme un pendant sympathique et attachant, pour l’univers folk-rock psyché, aux insupportables Beavis and Buthead. En une dizaine d’albums, depuis ses premiers CD-R autoproduits, il s’est imposé comme un nouveau petit maître de la folk psychédélique. Sur son premier véritable LP, Kurt Vile dans une forme d’ironie teintée d’espièglerie, se qualifie de Constant Hitmaker. Il a depuis transformé cette pointe d’humour en une évidence et a su s’imposer au fil de disques et de collaborations largement plébiscitées. Au-delà de Lotta Sea Lice, un LP en collaboration avec Courtney Barnett, il a également croisé le manche avec Jay Mascis, Kim Gordon, ou encore accompagné Hope Sandoval en 2017 pour le duo langoureux Let me get there, présent sur le dernier album de Hope Sandoval & The Warm Inventions, intitulé Until the Hunter. S’il convoque parfois David Berman et Silver Jews, Vile s’impose comme un croisement pas si improbable que cela entre le folk rock bien électrique et très psychédélique d’un Neil Young, la pop maladroite, débordante de sincérité et un peu naive d’un Daniel Johnston et le rock très sonore et capillaire d’un Jay Mascis. Il opère une synthèse attachante, pleine de modestie et même empreinte d’une forme de timidité entre ces différents univers. Acclamé à juste titre par la critique, avec plusieurs centaines de milliers de disques vendus, Kurt Vile poursuit un parcours atypique. Sa musique cultive les sentiments doux-amers en chargeant ses textes d’ironie et de ses angoisses de mort, notamment sa peur de mourir en avion. S’il semble comme mal à l’aise en entrant sur scène, ce sentiment s’est immédiatement évaporé une fois le set engagé. Dans le sillage de son neuvième album solo, un disque très intime et personnel, il déclare son attachement à la ville de Philadelphie, ainsi qu’à sa famille, au temps qui passe et une nostalgie pour une certaine idée de son art. L’occasion d’exposer cette vie de bohème, partagée entre le cocon familial et l’effervescence d’incessantes tournées. Ce soir il nous livre un set très brut, mais d’une rare élégance avec un groupe très solide, un concert d’une grande classe et d’une intense sobriété. Il subjugue littéralement son auditoire avec des mélodies qui alternent maladresses cabossées et virtuosité. La monotonie nonchalante de son chant est parfaitement appuyée par des mélodies de guitare qui explorent avec gourmandise le spectre de cet instrument. Il passe ainsi d’une imposante demi-caisse Gretch, à une folk Gibson pour ensuite opter pour une bonne vieille Fender Jazzmaster. Autant dire que dans Kurt Vile et sa musique il y a tout ce que l’Amérique est en mesure de produire de plus élégant comme slacker sounds, une Amérique attachante, qui nous donne envie de l’aimer, et nous en ferait presque oublier ses pires aspects. En cela, et bien au-delà, Kurt Vile réussit un exploit.

Pour le changement de scène suivant, avant de remettre bientôt le pied sur le vieux continent, nous restons outre atlantique avec Friko. Cette formation est une révélation de la jeune scène indie de Chicago. Après un premier LP, intitulé Where We’ve Been, Where We Go From Here en 2024, ce quatuor signe un second LP toujours sur ATO records. Something Worth Waiting For, produit par John Congleton (Angel Olsen, St. Vincent). Les quatre garçons y délivrent des productions à la fois plus affirmées, audacieuses et débridées. Ils s’aventurent vers de nouveaux horizons, par touches discrètes leur rock grinçant semble s’inscrire dans une recherche bruitiste et avant-gardiste, ils reviennent cependant bien vite à des formats plus classiques, ceux des ballades symphoniques apaisées aux accents 70’s. Pour clôturer leur set Friko s’aventure dans une reprise très convaincante du Ceremony de Joy Division, au chant Niko Kapetan esquisse même une danse névrotique calquée sur celle de Ian Curtis. Leur prestation, à l’articulation d’une candeur toujours présente et de l’affirmation d’une maturité en devenir, est à la hauteur de leurs enregistrements à la fois précise, puissante et débordante d’enthousiasme. Cette pop-rock assez classique est tour à tour larmoyante et reposante puis explosive et cinglante, tout en se déployant, toutes guitares dehors afin de délivrer un set très rondement mené, porté par une belle voix aux trémolos aptes à faire fondre et susciter les émotions.

La soirée avance, mais la température ne descend toujours pas, l’atmosphère est même en passe de devenir bouillante, puisque c’est maintenant le groupe sensation du moment qui s’apprête à s’emparer de la scène. Avec Fontaines D.C. le spectacle est au RdV dès l’entrée en scène. Il était même sur le dos des nombreux fans dès l’arrivée sur le site. Les tee-shirts du groupe sont partout, ceux-ci vont du détournement du logo Guinness à celui d’un maillot de foot en passant par diverses générations de typo fluo pas toujours très heureuses. Derrière ces signes ostentatoires de ralliement, les fans se sont donnés rendez-vous et affichent haut et très fièrement les couleurs de leur groupe. Dès le premier titre c’est un déluge sonore et visuel qui percute la foule, entrée en matière éclatante et stroboscopique avec Boy’s in a better land et clôture sur Starbuster, entre les deux le très plebiscité I love you, et les déjà classiques Jackie down the line, Favorite et Bug sans oublier l’excellent In the modern world. A noter deux climax, l’un lors de Jackie Down the Line dans une ambiance écarlate et incendiaire, dont les paroles reprises en cœur par l’audience emplissent le fort, l’autre avec l’invitation faite à Kurt Vile de se joindre au groupe pour assurer une partie de guitare sur Roman Holiday. Deux nouveaux titres Marianne, un titre déjà dévoilé quelques jours avant, à Pamplune, surprend quelque peu du fait de sa veine synthwave, autre nouveauté le très électronique et aérien Six shots morning. Une belle manière de teaser le nouvel album Dopamine Chamber annoncé quelques jours après ce concert et qui doit sortir le 16 octobre. Ces nouveaux titres semblent confirmer la veine plus pop amorcée par Romance. Le groupe a proposé au public malouin une playlist très complète et qui a visiblement ravi les fans, sortis un peu groggy de cette heure et demie d’un show qui, s’il souffrait un peu de longs temps morts entre certains morceaux, a été mené tambour battant, accompagné d’une scénographie vidéo toute en déconstruction, dans laquelle des mires de barres déstructurées irradient la scène et des mises en abyme de gros plans des musiciens atomisent adroitement l’espace. Derrière des rythmiques implacables, un galop fougueux dans une plaine sans obstacle, la voix trainante et désinvolte de Grian Chatten semble avoir tout intégré de la recette miraculeuse mise au point par Liam Gallagher. Mais Chatten a su la métamorphoser pour le meilleur, moins bravache et en y adjoignant le dynamisme et la mobilité, par une touche dynamique bienvenue. Ainsi, Chatten c’est un peu Liam Gallagher qui aurait enfin trouvé l’usage de ses jambes. S’il trône parfois crânement, en majesté, le pied sur le retour de scène ou affaissé lascivement derrière son micro, il ne manque pas d’emplir la scène. Vêtu de grosses lunettes noires fermement plantées sur le visage, un tee-shirt noir Harley-Davidson XXL sur le dos, une imposante chaine en argent autour du cou pour porter fièrement le trèfle Irlandais, un treillis cargo démesuré pour amplifier de grandes enjambées rebondissantes d’enthousiasme, entrainées dans des rondes autour du pied de micro, les bras lancés vers le ciel, il adopte la manière d’un enfant fougueux et débordant d’énergie dans une cour de récréation. Cette danse emporte le regard et transporte le public dans cette performance redoutable et confirme la montée en puissance de ce groupe qui avait déjà enflammé le fort en tête d’affiche de la soirée du jeudi 18 août 2022. C’est cette fois une très nette ascension en catégorie supérieure qui se profile pour les Irlandais. Il est désormais bien loin le temps où il était possible de les croiser à Rennes, en octobre 2018, pour une soirée Happy Mondays sur la scène de l’Ubu devant moins d’une centaine de personnes. La prochaine étape qui s’annonce ressemblera davantage aux stades et aux grandes arénas, en tout cas, le groupe a confirmé ce soir en assurant magistralement la tête d’affiche du festival et en remplissant le fort qu’il en avait visiblement toutes les capacités.

Après une telle prestation, c’est un périlleux exercice à laquelle doivent se livrer les membres de Chest. Avec une excitation visiblement non feinte, entre riffs bruitistes et flot de décibels, ce combo post-punk fortement teinté noise livre un concert qui est un vrai déchaînement bruitiste et une grande fête cathartique collective, durant laquelle les derniers festivaliers par encore rassasiés viennent danser, pogoter et déclamer, dans une ultime partie de jets de poussières et de jambes en l’air. La prestation est convaincante, mais la fatigue finit par gagner la partie et l’heure du repli s’impose.

Reste alors de cette édition les souvenirs, en une longue litanie, de sets contrastés. De l’apaisement de Cate Le Bon, Aldous Harding, Divine Comedy ou encore Snuggle et Bibi Club jusqu’aux déchainements bruts de Sprints, Ditz ou Chest en passant par les émotions sensibles et sensuelles de Smerz, Baxter Dury, Darkside ou Dry Cleaning sans omettre les tensions de Fontaines D.C., Ulrika Spacek, Moin et Friko ou encore le minimalisme pop de Horsegirl et les bouleversantes envolées soniques de Mogwai, ces trois journées auront offert un éventail de ce que la Route du Rock est le mieux à même de nous offrir, c’est-à-dire un savant mélange, maintenu dans un parfait équilibre, entre des valeurs sûres et de totales découvertes et entre des projets très accessibles et d’autres plus exigeants et aventureux. Le tout servi dans un cadre plaisant et convivial, qui parvient à rester à taille humaine, quand bien même le site, en plein bouillonnement, atteint sa capacité maximale, comme ce fût le cas pour cette dernière soirée.
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