Il y a 30 ans, Sarah records mettait la clé sous la porte et sa fin en scène. Ce 28 août 1995 devenait un jour pour tout détruire, A day for destroying things comme le label l’annonçait dans les principaux journaux de l’époque (NME, Melody Maker) en se payant pas moins qu’une demi-page d’une annonce à son image, bricolée, sans fard et éminemment politique, anti-capitaliste bien évidemment. Comme si tout était prévu de longue date, Clare Wadd, co-fondatrice avec Matt Haynes du label de Bristol alors qu’ils étaient étudiant à l’université de la ville, l’avait déjà annoncé plus d’un an auparavant dans les colonnes du fanzine Severn Pop Club. « Pour être honnête, nous n’avons pas encore décidé de ce que ça serait, répondait-elle à une question sur le Sarah 100, mais ce qui est vraiment sûr, c’est que ça sera quelque chose de très spécial et qui sait, peut-être ferons-nous aussi une fête ». Et elle fut belle !

Pour accompagner la sortie du Sarah 100, compilation définitive There And Back Again Lane, incroyable best-of des années Sarah, le label organisait un peu comme à son habitude une soirée sur le Thekla, un ancien caboteur allemand transformé en salle de concert et amarré en ville sur les quais de l’Avon. Sauf que cette fois ci, cette dernière fois, le label conviait sur scène pas moins de 7 groupes parmi les plus emblématiques de son catalogue et dans la salle, en plein été, ses plus fidèles et loyaux fans et amis, débarqués du monde entier. Nous y étions.
Quatre jours à Bristol, quatre jours de nuits à la belle étoile, de junk food anglaise et de bières tièdes. Quatre jours à sillonner la ville de long en large, visitant la métropole du sud-ouest de l’Angleterre à la recherche de ces endroits devenus emblématiques à force d’être mis en valeur sur les disques du label, ronds centraux de singles, illustrations de newsletters ou d’inserts : du Clifton suspension bridge de la pochette du Sarah 100 aux pentes de Belgrave Hill, l’anodine rue des disques de Brighter, arpenter le Castle Park à la recherche de l’adorable petit cochon du Sarah 85 puis, sortant de l’exposition Wallace & Gromit (The Wrong Trousers est le tube de ces années 1994/95), tomber par hasard sur une impasse du nom de There And Back Again Lane. Quatre jour à dépenser (presque) sans compter son change chez Replay ou le mythique Revolver, accueillis derrière le comptoir par un certain Dave Pearce de Flying Saucer Attack, bien amusé de nous voir galérer avec nos pence. Puis, le jour venu, l’excitation montant, s’avancer doucement vers le Thekla auprès duquel s’ammoncèlent déjà une horde poppy et y croiser pour la première et probablement dernière fois quelques penpals, ces amis épistolaires d’une époque où coller un timbre sur une enveloppe était la seule façon de partager cette passion par delà les mers et océans. Comme des amis se retrouvant pour des funérailles, s’étreindre, prendre des nouvelles, se repasser quelques souvenirs et, l’heure venue, entrer en procession, salués de part et d’autre de la coupée par Clare & Matt remerciant un à un la foule d’être venue.
8.00 – doors open

Pour qui connait ce genre de salle, feu-Le Batofar à Paris, l’IBoat à Bordeaux, le Thekla, depuis bien amélioré et devenu club branché, est en 1995 on ne peut plus rudimentaire, fond de cale bas de plafond, quasiment sans scène, à peine surélevée et juchée de caisses de bières servant à poser amplis, synthés et autre matériel. Un amateurisme indie à la sauce british qui n’empêche pas le lieu de jouir déjà de sa petite réputation, grâce notamment à quelques Xmas parties endiablées organisées par le label.
8.30 – Blueboy (acoustic)
Alors soit la mémoire commence à jouer de très vilains tours, soit, et c’est bien plus probable, cette idée un temps envisagée n’a jamais été concrétisée, du moins ce soir là !
9.00 – Secret Shine


Les locaux du jour, Secret Shine, ont la lourde et passionnante charge de chauffer la salle. Rien de tel pour cela qu’une petite provoc’ à l’humour bien anglais pour lancer les ébats : My Bloody Secret Shine affirme donc clairement sur un t-shirt customisé pour l’occasion Jamie Gingell, chanteur et bassiste du groupe tandis que vrombit la noisy pop décomplexée d’un groupe rarement épargné par la presse britannique peu sensible aux charmes certes inspirés mais absolument irrésistibles comme en témoigne ce Greater Than God EP sorti l’année précédente. Le groupe joue fort et bien, le set est sautillant, la chanteuse Kathryn Smith plus pétillante que jamais et Secret Shine trace sa route sans rien n’avoir à secouer des avis bien pensants londoniens. Si Secret Shine aura dans un premier temps bien du mal à survivre à la fin du label, c’est curieusement dévasté par la mort de son batteur Tim Morris qu’il va se remettre en selle avec une poignée de singles et surtout trois albums sortis dans les années 2000 dont le dernier There Is Only Now en 2017, particulièrement recommandable.
9.40 – Brighter

Brighter, le trio de Brighton a toujours eu une place à part dans notre histoire avec la pop. Une relation relevant de l’intime, quasi inexplicable et parfois même incompréhensible pour des auditeurs non avertis qui n’y ont toujours vu qu’une pop geignarde, maladivement timide, musique anodine et sans aspérités qui avait tout pour passer inaperçue. L’analyse ne nécessite sans doute pas des années d’étude : il faut croire que l’on aime avant tout ce qui nous ressemble, particulièrement en cette période d’adulescence. Leur concert était alors l’un des plus attendus, partagé entre l’excitation de les voir enfin et la crainte de ce que pouvait rendre sur scène cette musique de l’intime, qui plus est, à l’image de cette éclectique dernière soirée Sarah, coincée entre deux sets furieusement électriques. Aucune déception : les quelques minutes de ce concert relativement court furent en tout point conformes à ce qu’il fallait en attendre : un moment de pure émotion mais toujours sur le fil avec le peu qu’à le trio à donner dans sa formule rachitique. Le groupe n’existera quasiment plus en dehors de Sarah. Keris Howard et Alex Sharkey continueront très brièvement ensemble le temps d’un unique mais superbe single Election Day sous le nom de Hal sur Vinyl Japan. Si le second ira finalement se fourvoyer chez Shinkansen au sein des passablement agaçants Fosca, Kerris Howard, lui, collaborateur régulier de Bobby Wratten au sein de Trembling Blue Stars ira surtout monter les très intéressants Harper Lee auteur dans les années 2000 d’une poignées de EP et de trois albums aussi recommandables que passés sous les radars et sortis chez les américains de Matinée Recordings.
10.15 – Boyracer

Mais au fond, puisqu’il était question de tout détruire ce soir-là, c’est bien sur Boyracer qu’il fallait compter pour dynamiter la soirée. Le groupe n’a beau avoir sorti que trois singles sur Sarah et commencé à éclater jusqu’à ce jour sa discographie sur une palanquée de labels, il est devenu un incontournable de Sarah. Preuve irréfutable que le boring Sarah sound n’était qu’une pure invention de journalistes fainéants destinée à descendre en flamme dès que possible les sorties d’un label entré en résistance face à l’industrie du disque et ses dérives capitalistiques, surtout chez les soit-disant indés. Le set est comme on s’y attend nerveux, férocement punk rock et foutraque, concis et alcoolisé, clivant comme il se doit face à une partie du public qui n’avait rien contre ces bonnes vieilles chapelles bien rassurantes et se retrouvait comme un lapin dans les phares de ce déchainement électrique. Et pourtant, quelle jouissance, quel pied ! La bande de Stewart Anderson détonne comme il faut et fait suer le fond de cale. Certains jurent encore avoir vu suinter les murs.
10.50 – Harvey Williams

Moment parfait pour enchainer, puisque c’était semble-t-il la logique de cette première partie de soirée, avec la pop toute Wilson-esque d’un Harvey Williams souvent présenté comme le troisième membre officieux de la direction du label tant ses conseils avisés ont pu guider Clare Wadd et Matt Haynes. Mais c’est aussi et surtout en tant qu’auteur d’une poignées de singles parmi les premiers plus gros micro-hits bruyants du label sous le nom d’Another Sunny Day qu’il s’est fait remarquer. Mais les temps ont changé et le mini-album Rebellion qui le voit poser en costume et coupe bien sages sous son nom marque un véritable tournant dans sa somme toute courte discographie. Assis au clavier, il est accompagné d’une flutiste traversière et du très classieux Julian Henry, plus connu sous le nom de The Hit Parade ; celui qui est parfois présenté comme l’équivalent de notre Louis-Philippe national est une véritable légende outre-Manche et jusqu’au soleil levant du haut de ses 40 ans de carrière. Le trio délivre un set d’une grande beauté, contrastant avec l’ambiance désormais surchauffée d’un Thekla bruyant qui peine à se recueillir pour offrir aux titres du mini-album le silence de cathédrale qu’ils auraient mérités. Comme quoi, même face à un public ami conquis d’avance, gagner toute son attention pour développer une musique d’une rare délicatesse relève véritablement de la gageure. Harvey Williams poursuivra brièvement sa « carrière » lui aussi chez Shinkansen avec un second mini-album tout aussi magnifique et au nom prédestiné, California, avant de tirer pour de bon, jusqu’à ce jour en tout cas, sa révérence. Ce jeune retraité de la BBC a désormais tout le temps qu’il faut pour se rappeler à notre bon souvenir.
11.25 – The Orchids

L’arrivée sur scène des écossais de The Orchids, qui plus est accompagnés pour l’occasion à la basse d’une véritable légende en la personne de Gerard McNulty, le Caesar de The Wake marquait le début des choses sérieuses avec l’entrée des têtes d’affiche après une entame entre émotion et flamboyance. Véritables vétérans du label dont ils signaient la seconde référence en janvier 1988, les écossais toujours fringants (on vous invite à redécouvrir leur dernier album de 2022, Dreaming Kind) avaient alors l’image DU groupe un peu sérieux et adulte d’un label réputé à tort ou à raison pour ses groupes post-adolescents. Maillot du Celtic sur ventre bedonnant, chemise de randonneur, coupe de vendeurs de voiture de banlieue, les messieurs-tout-le-monde de la pop, anti-pop stars par excellence usent en réalité de ces artifices pour masquer l’un des plus beaux joyaux de la couronne britannique. Comme il fallait s’y attendre, le concert est splendide, tout en rondeur et en douceur, porté par un James Hackett imperturbable dont la voix de velours porte encore plus d’émotion face au public conquis. The Orchids maitrisent leur pop teintée de northern soul à la perfection, quelque soient les conditions, pas vraiment optimales ici, et font ce qu’ils savent faire de mieux : rendre les gens plantés en face d’eux heureux, le sourire béat.
12.15 – Blueboy

La soirée étant marquée du sceau du contraste, il fallait donc pour succéder au anti-pop stars les véritables vedettes de la soirée à commencer par un Blueboy devenu en l’espace de quatre ans le fer de lance d’un label qui n’avait jamais véritablement eu de tête de gondole s’assumant de cette façon. A l’image de The Orchids mais aussi de tant d’autres au fond, Blueboy contribue à briser l’étiquette twee-pop qui colle si injustement au label de Bristol. Ce soir là, Gemma Malley, avec son petit haut sexy et son inédite coupe blonde platine rayonne derrière sa grosse basse et donne sans peine le change à un Keith Girdler, impeccable dans son rôle de crooner queer qui capte sans la moindre peine lumière et attention. Le groupe livre une performance marquante, refusant de choisir entre l’émotion que portait Clearer, son premier single et l’électricité de ses titres plus récents et incisifs. Blueboy alterne entre une douceur portée par le jeu de guitare au toucher particulièrement sensible de Paul Stewart et les déflagrations soniques de Popkiss ou l’incroyable Imipramine qui ponctuait Unisex, véritable album de confirmation en 1994. La suite, on la connait : un troisième album tout aussi réussit lui aussi sur Shinkansen en 1999 puis un foutu crabe qui emportera le charismatique chanteur en mai 2007. Mais le temps du deuil est terminé et depuis l’an passé, Blueboy se remet en selle avec deux singles, un album live et un tout nouvel album studio à sortir en cette fin d’été et dont on vous reparlera certainement.
1.00 – Heavenly


Au fond, qui de mieux qu’Heavenly, responsables bien malgré eux de l’étiquette twee-pop collée aux basques du label, pouvait conclure cette soirée en forme à la fois de pied de nez aux détracteurs de tout poils mais aussi de célébration de tout ce que Sarah Records pouvait porter comme valeurs. A Heavenly donc la charge de tout envoyer valdinguer, dernier set de la dernière soirée de l’histoire de Sarah Records. En ces temps de britpop sérieuse, assumer à fond le côté poppy comme le font Amelia Fletcher, Cathy Rogers et leurs acolytes est devenu un acte militant, symbole idoine d’une soirée au fond éminemment politique. Groupe devenu majeur dans l’univers lilliputien de la pop indépendante, Heavenly représente à merveille cette internationale pop qui, du Japon aux USA en passant bien entendu par l’Europe, les porte au pinacle, fort d’une discographie sans faille avec des albums consistants et des singles absolument épatants dont nous reparlerons très vite. Le groupe déroule son set devant un public forcément conquis d’avance et emporte même l’adhésion de la presse musicale dans son compte-rendu de soirée pourtant au vitriol, pour ne pas changer. Survitaminé et enjoué, plein de bonne humeur de super vibrations, le groupe déroule ses tubes à 100 à l’heure, conscient de l’honneur qui lui est fait de conclure très symboliquement un chapitre prépondérant de l’histoire de la pop ; Sarah records, un label qu’Heavenly emporte au paradis.
2.00 – bar closes
Mis à part ce gros trou dans la coque du Thekla pour saborder le label au fond du port de Bristol et quelques ballons éclatés, rien ne fut véritablement détruit ce soir-là. Au contraire, mais on s’en doutait déjà et la suite ne fera que donner raison, l’esprit du label allait lui survivre et le faire accéder au Panthéon indie pop, sans le moindre souci des modes, qu’elles aillent et viennent, peu importe. Rentrés à Londres, séparément, Clare Wadd disparut rapidement du circuit musical anglais quand Matt Haynes se remit lui aussitôt dans la création d’un nouveau label, Shinkansen. Malgré le soutien d’une poignée de fidèles (Bobby Wratten, Harvey Williams, Blueboy) et la recherche d’un nouveau souffle musical malheureusement quelque peu asthmatique (Fosca, Tompot Blenny, Cody, Monograph), le label n’atteindra pas, loin de là, les 100 références et succombera au profit de l’autre passion de Matt pour Londres au sujet duquel il créera Smoke : A London Peculiar, revue de textes et de photos consacrée à la capitale anglaise.
D’hommages variés en numérisation, de revival au fil des décennies passées en rééditions ou compilations plus ou moins sauvages, la discographie du label est parvenue à franchir le cap du numérique, parfois loin des idéaux socialistes que portait le label du temps de son existence mais la vie est souvent faites de concession, surtout en vieillissant.
Aujourd’hui, parmi tous les héritiers de Sarah, c’est sans doute Skep Wax mené par Amelia Fletcher et son compagnon de bassiste Rob Pursey qui perpétue sans doute le mieux cet esprit, à travers ses compilations Under The Bridge ouvertement centrées autour de groupes et nouveaux projets de musiciens ayant marqué l’histoire de Sarah, les rééditions des albums d’Heavenly mais aussi, et surtout, les signatures de nouveaux groupes bien ancrés dans cet esprit indémodable.
2.30 – lights out
On aurait pourtant aimé continuer la nuit avec eux mais l’Australie et l’Amérique, c’est loin.
Even As We Speak – Drown
The Sugargliders – Ahprahran
East River Pipe – Elmet On
Photo noir & blanc: Kristl Philippi
Photos concerts: Olivier Henry

