Alors que nous convoquions il y a quelques jours à peine à l’évocation du nouvel album d’Heavenly les archéologues du futur, voici que frappent ceux du temps présent et la cible, ça n’a rien d’un hasard, tourne une nouvelle fois autour de l’héritage incommensurable du label de Bristol Sarah records. L’archéologue en question se nomme Aquavinyle, obscur et minuscule micro label bordelais, auteur entre 1995 et 1998 d’une poignée à proprement parler de singles, authentiques 45 tours sous pochettes PVC célébrant l’internationale pop. Le site des fouilles, c’est le Jimmy, mythique (et pour une fois le mot n’est pas galvaudé) bar-rock situé à deux pas des boulevards de Bordeaux et du Parc Lescure des Girondins d’alors, dans un paisible quartier résidentiel pas encore complétement gentrifié, qu’il a fait vibrer de 1961 à 2000. Non seulement tout ce que la capitale aquitaine compte de rockeurs en tout genre y a fait ses premières armes, mais il a accueilli aussi nombre de groupes étrangers, des débutants célèbres (Yo La Tengo, Henry Rollins, Therapy?) et d’authentiques gloires (Mo Tucker du Velvet Underground dont la première partie était assurée par un Dominique A encore novice), tous séduits par cette étape incontournable des tournées hexagonales. Est-ce à l’occasion d’un chantier de rénovation de l’une des nombreuses et typiques échoppes bordelaises du voisinage qu’a été retrouvée cette incroyable cassette ? L’histoire ne le dit pas comme ça mais à l’écoute de Jimmy, album live des anglais de Blueboy enregistré à Bordeaux le 19 mai 1994, c’est comme si on y était.
La vérité, c’est qu’on n’y était pas, mais la petite histoire de la pop indé telle que contée dans le livret de la compilation définitive du label Sarah records, There And Back Again Lane, la fameuse Sarah 100, retiendra que nous étions deux jours plus tard à Vannes pour le tout dernier concert de cette tournée printanière qui voyait Harvey Williams, Northern Picture Library et donc Blueboy sillonner les routes de France comme cela ne se fait plus vraiment, surtout avec un tel plateau. A l’heure où le groupe renait de ses cendres de façon un peu curieuse (trois singles récemment édités par le label Precious dont le dernier il y a quelques jours à peine, un Live At The Water Rats de 2024 paru lui aussi en vinyl l’an passé mais un quatrième album un peu confidentiel, A Life In Numbers, sorti uniquement en numérique l’an passé), se replonger dans ce concert est une sacrée madeleine. Ou plutôt un bon vin, un excellent cru dont les 32 années de maturation n’ont rien altéré de sa qualité.
Car ne nous y trompons pas, bien qu’officiel et validé par le groupe, Jimmy a tout d’un authentique bootleg à l’ancienne, même s’il est loin des cassettes achetées sur le marché de Camden, loin aussi des pressages vinyls puis CD hors de prix que l’on dégotte en arpentant les foires aux disques. Car oui, ce qui frappe dès les premières secondes, c’est la très bonne qualité d’un enregistrement livré tel quel. Une performance que l’on doit à un autre membre éminent de la scène bordelaise et française, l’ingénieur du son Stéphane Teynié, fondateur du label Cornflakes Zoo en 1992, du fanzine Anorak et du catalogue de VPC du même nom qui a initié des générations de jeunes gens à l’international pop du début des années 1990. Présent à la console ce 19 mai 1994, archiviste soigneux, il est celui qui a exhumé cette bande, l’a mixée et masterisée en prenant grand soin d’en conserver tout le grain et la spontanéité de ces joyeuses années.
Du pain béni pour Aquavinyle qui a, c’est le moins que l’on puisse dire, de la suite dans les idées : sa toute première sortie fut en 1995 le single Bikini, du nom de la fameuse salle de Toulouse qui accueillit dans son ancienne mouture pré-AZF toute la petite troupe britannique au lendemain de ce concert Bordelais. 3 titres de Blueboy déjà, eux qui écriraient ce même soir Toulouse, soit le dernier morceau original publié par Sarah records en face B du single Dirty Mags, le numéro 99. Jimmy, enregistré la veille se veut donc 30 ans plus tard le prolongement idéal de Bikini, de la même façon qu’il reprend l’artwork d’origine en dézoomant, où l’on découvre que la jeune femme radieuse posant devant le Golden Gate depuis le North Vista Point était en réalité accompagnée un marin de l’US Navy en goguette.
Se replonger dans Jimmy, c’est aussi redécouvrir un Blueboy qui avait bien mystifié son monde : des premiers pas sous le nom des plutôt anodins Feverfew aux premières sorties sur Sarah records, le groupe apparaissait alors sous un jour plutôt sage et poppy, adepte des petites balades acoustiques et des sonorités andalouses ou bossa même si quelques indices disséminés ça et là comme l’efficace Popkiss faisaient une plus belle part à l’électricité. Mais même l’élégant River, single sorti peu temps avant le second album Unisex paru lui au tout début de cette tournée ne laissait pas présager un tel déferlement électrique symbolisée par le tonitruant Imipramine qui prend carrément sur scène de véritables atours punk-rock. Les esthètes Blueboy apparaissent donc dans l’obscurité des salles de concert tels des rockers comme les autres. Le délicat chanteur Keith Girldler est en vérité une sacrée bête de scène bien accompagné par une Gemma Malley sautillante, la rythmique n’est pas là pour enfiler des perles et donne un cadre carré et puissant sur lequel la guitare du tranquille Harvey Williams, à peine remis de sa délicate première partie au piano électrique, vient rappeler ses débuts noisy pop sous le nom d’Another Sunny Day. Reste alors à Paul Stewart, par ses arpèges soignés, la charge de conserver aux morceaux leur douceur pop malgré le déferlement qui les submerge.
Seule l’entrée en scène sur Boys Don’t Matter laisse entrevoir un Blueboy minimal guitare/chant mais ça ne sera ici en tout cas que le temps d’une chanson tant le reste de la setlist fait évidemment la part belle aux morceaux les plus enlevés du groupe et même les plus sages, comme l’inaugural single Clearer gagnent en épaisseur. On chaloupe de nouveau avec le groupe, dodelinant de la tête sur les entrainants Meet Johnny Rave ou Candy Bracelet, on sautille gentiment sur Joy Of Living et Sea Horses avant de lancer une électrique danse de Saint-Guy sur les morceaux de bravoure que sont donc Imipramine et Popkiss qui viennent sceller un concert que personne sans doute ne s’attendait à être aussi survolté.
Comme souvent, il incombe aux albums live un rôle documentaire, photographie à l’instant T d’une époque en l’occurrence révolue depuis belle lurette. Album live autant qu’album souvenir, Jimmy fait revivre toute une époque et ravivera les souvenirs intenses de celles et ceux qui auront vécu cette incroyable tournée ou auront eu l’occasion de croiser la route de ce Blueboy emblématique du milieu des années 1990. Mais au-delà, il est pour les fans, y compris ceux qui les découvrent à la faveur de leurs nouveaux enregistrements, le témoignage d’un groupe encore bicéphale mais qui ne tarderait pas, sur son troisième album The Bank Of England à lâcher les chevaux d’une pop de plus en plus « Brit », puissante et dense comme pouvait l’être finalement le groupe en concert.

Blueboy à Vannes, 21 mai 1994 (photographies Olivier Henry)
Tracklist
01. Boys Don’t Matter
02. A Gentle Sigh
03. Meet Johnny Rave
04. Self Portrait
05. Clear Skies
06. Clearer
07. The Joy Of Living
08. Sea Horses
09. Candy Bracelet
10. Imipramine
11. Popkiss
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