Infinite Music / Tribute To La Monte Young
[Fire Records]

7.6 Note de l'auteur
7.6

Infinite Music - Tribute To La Monte YoungConnu pour être le père du drone et l’un des pionniers du mouvement minimaliste, les œuvres La Monte Young, à l’exception peut-être de son Trio for Strings, sont moins connues pour elles-mêmes que par l’influence qu’elles ont eues sur d’autres artistes et courants musicaux. Le compositeur américain est ainsi peut-être le musicien le plus connu et le moins écouté du champ contemporain, même si beaucoup ont retenu de lui qu’il avait découvert assez tôt le secret des notes tenues et de l’économie (extrême) de moyens.

Cette notion d’économie est peut-être ce qui qualifie le mieux la musique de La Monte Young tant il prendra soin à ralentir le rythme pour faire exister le son pour ce qu’il est, au point de la soustraire (d’un point de vue théorique) à la note qui le contient ou le supporte. De Terry Riley à John Cage, nombreux seront ceux qui, collaborateurs ou élèves, croiseront sa route minimaliste et en retiendront quelque chose, tout en le mariant à autre chose (un sens punk pop pour John Cage, un goût des mélodies répétitives pour Riley) souvent un peu plus « commercial » ou mémorable.

L’hommage qui lui est rendu aujourd’hui par Infinite Music semble s’adresser plus à la seconde période du compositeur qu’à la première. A compter du début des années 60, La Monte Young revient à une conception plus « naturelle » et moins réfléchie de la musique, en laissant libre cours à son envie d’improviser. Il s’intéresse aux instruments bruts et notamment au « bourdon » qui lui permet d’allonger jusqu’à l’excès la vibration de certains sons. C’est tout naturellement qu’il en vient ainsi à s’intéresser aux musiques du monde, indiennes notamment, pour composer l’un de ses albums les plus connus, The Tortoise, His Dreams and Journeys. La première pièce du Tribute qui est proposée ici renvoie directement à cet univers. Infinite Music désigne un supergroupe composé par Sonic Boom de Spacemen 3, Étienne Jaumet de Zombie Zombie et Céline Wadier, spécialiste de chant indien. La réunion de ces trois là est assez réjouissante et conduit à une relecture intelligente et tout à fait d’actualité du compositeur qu’elle enveloppe de sonorités électro tout à fait appropriées, tout en respectant un canevas finalement assez rigoriste et justement économes en effet.

A l’échelle des musiques d’aujourd’hui, Infinite Music (le titre de la première séquence de 18 minutes qui ouvre le disque) est évidemment trop long mais c’est bien le sens de La Monte Young que de conférer une relativité aux attentes qu’on peut avoir en ou dans un morceau. C’est un titre passionnant qui développe sur de longues minutes un infradialogue, plus tordu que répétitif, entre le chant de Wadier et les nappes synthétiques. On se laisse prendre aux « arabesques » qui traversent le morceau, l’étouffent, le font suffoquer puis relâchent la tension. La deuxième pièce, plus courte (moins de 7 minutes) est plus répétitive mais domine pour nous le disque. Elle est plus proche de Glass que de La Monte Young, plus retenue et sensible, et surtout assise sur une vraie fausse progression assez irrésistible. C’est un morceau ouvert et au sens de l’effort millimétré dont le chant est absent. La cinquième minute se déverse dans un signal drone qui illustre tout à fait l’univers conceptuel de La Monte Young, à savoir la réduction de la mélodie et de ou des notes dans un signal électrique dont la tenue et la durée en s’étirant contiennent un pouvoir mélodique véritable. Surge Machine, troisième et dernière pièce de cet hommage remarquable, n’est pas moins passionnant, même si plus suave et d’une certaine façon plus accessible que tout le reste. Le milieu de pièce est d’une beauté incroyable et établit un pont (vivant et sonore) entre la note et la lumière qui en constitue la matière électrique. Sans qu’il soit question de science pour deux ici (le compositeur ayant plus l’air d’un shaman que d’un Prix Nobel), on peut s’intéresser à cette synthèse qui vaut autant en musique qu’en littérature où le signifié, le signifiant et le véhicule fusionnent en un seul matériau. Que ce matériau soit visible ou non, qu’il crépite ou pas, qu’on l’entende ou qu’on croit le faire importe finalement assez peu, tant qu’il y a une trace (émotionnelle et donc toujours électrique) de sa présence (silencieuse ou bruyante) dans notre oreille interne, notre mémoire ou le fond de notre oeil.

Il ne faut surtout pas retenir avec La Monte Young que tout est dans tout (ce serait un contre sens majeur) mais plus sûrement qu’il y a toujours quelque chose (et donc toujours de l’humain) quand on en a l’impression. Ce tribute d’excellente facture doit nous amener à réécouter (ou du moins à essayer de réécouter) ce que ces drôles de types avaient à nous enseigner.

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