Jérôme Minière / La mélodie, le fleuve & la nuit
[Objet Disque / Kuroneko]

8.2 Note de l'auteur
8.2

Jérôme Minière - La mélodie, le fleuve & la nuitOn ne manquerait pour rien au monde les rendez-vous que nous fixe Jérôme Minière. Au Canada depuis des décennies désormais, ces disques agissent comme les cartes postales d’un vieil ami exilé ou les cadeaux d’anniversaire d’un oncle aventureux et voyageur. Sa musique, bien que souvent composée en chambre et en solitaire, agit sur nous comme si elle était parée de l’exotisme de la distance et du voyage, même si paradoxalement, elle s’affiche avec le premier titre, Cairo, comme l’oeuvre de quelqu’un qui n’a pas quitté son bled et se plaît à gambader par l’esprit tout autour du monde.

La mélodie, le fleuve & la nuit succède techniquement au magistral Une Clairière, lui-même second volet d’un dyptique amorcé l’année d’avant avec Dans la Forêt Numérique, qui a été suivi par une production de EP(s). Accompagné cette fois d’un vrai groupe et avec quelques collaborations soignées au chant (Françoise Breut, Fé, Ngabo), le nouvel album renoue avec la verve des albums roboratifs du chanteur orléanais : quatorze pistes et une légèreté apparente qui inspire, à la première écoute, une forme de joie naïve, de bonheur d’être là et de bienveillance.

Il y a eu une période où Jérôme Minière avait la pop triste, où sa musique inspirait la mélancolie et le recueillement. Ce nouvel album respire la santé, les cordes et l’espace. C’est un album à cœur ouvert, accueillant et au son clair comme la vie. Composé en partie en période de confinement, le disque est comme un disque de retrouvailles qui lorgne avec plaisir sur les périodes antérieures de l’artiste (cette pop française cristalline des années Lithium) mais aussi vers une ambition presque aérienne et nouvelle que favorise l’apport d’un vrai groupe et l’ampleur de la production. La dimension ludique et épicurienne de cette pop gracile est évidente dès l’entame : le what if de Détour (« si tout revenait comme avant« ) n’est pas la meilleure composition du disque mais ouvre un territoire de jeu où l’imagination prend le pouvoir pour envisager un futur meilleur. Le premier single Le Son Du Temps qui nous dépasse nous avait surpris par son caractère inoffensif et sa gentillesse. Resitué dans le disque entier, il pose assez bien d’où l’on part : un disque composé à partir d’un point précis de l’espace et du temps et qui se déploie/déplie aussitôt dans tous les sens. L’ambition de Minière est de renouer avec l’essence même de l’écriture pop : ce mélange d’immédiateté, de maladresse, et de fragilité qui fait que le tube existe au présent mais peut être re-saisi ou ré-investi dix ou vingt ans plus tard et ré-exploser en conservant sa fraîcheur et son intensité.

Voilà l’entreprise : surfer sur l’époque, dériver dans un univers onirique servi par une instrumentation techniquement sublime (les arrangements sont grandioses de bout en bout) et toucher sans avoir l’air de rien à une forme d’universalité atemporelle. Jérôme Minière a conscience de ce qu’il fait et se met en scène à travers un Lasso ultraconscient, volontairement théorique et surréaliste. Les sonorités du disque et ses intentions universalistes évoquent la générosité des meilleures chansons de Bernard Lavilliers. Ce n’est pas une comparaison à l’emporte-pièce ou désobligeante qui renverrait Minière dans le champ de la variété, mais il y a dans la façon de manier les accords ouverts et les ambiances musicales, une volonté d’embrasser et d’accueillir qui est manifeste et dépasse les chansons elles-même.

Deux choses à la fois est une bouchée inutile mais savoureuse, Nuit américaine un exercice culturel presque snob mais qui permet de serrer les rangs autour du genre et de défendre notre fond culturel commun. La pop de Jérôme Minière est comme une espèce en danger ou en voie de disparition qui choisit d’ignorer le cours du monde et cherche à s’enfuir dans un univers parallèle fait de souvenirs et de promesses d’avenir incertaines. Elle est faite de caresses (Enfants du paysage), de doutes, d’indécision et d’indétermination (le très beau Ta Maison expérimenté avec Françoise Breut) et de mains tendues. Paruline est anachronique et fédératrice avec son texte transparent et presque maladroit. « Vivre, c’est rêver sans savoir/ le fin mot de l’histoire/ Vivre c’est rêver sans savoir. » Il y a dans cette musique une volonté de faire simple qui agit comme un tour de passe-passe pour réenchanter le monde et créer une bulle (de tendresse, de légèreté, d’insouciance) autour d’elle-même.

La plus belle chanson du disque est peut-être bien ce Simple comme bonjour qui nous renvoie aux bords de Loire originels. On pense à la façon tragique dont Matthieu Malon met en scène ses souvenirs de jeunesse et on se dit que Jérôme Minière est son double lumineux. Les deux contemporains ont le chic pour revenir en arrière et faire flotter autour d’eux les fantômes du temps qui file. Le souvenir ressuscite chez l’un depuis une évocation crépusculaire et shakespearienne tandis qu’il surgit chez le Canadien d’adoption dans une simplicité solaire et quasi enfantine. Les chansons de Minière, entre la guitare acoustique et les claviers, semblent bâties dans l’émotion brute, floues et fugaces comme l’anachronique Le Singe Musicien, autre chanson sublime, ou un brin effrayées et inquiètes sur le curieux L’index des Microconflits, l’unique morceau quelque peu anxiogène et malmené par le monde du disque.

D’aucuns trouveront ce La Mélodie, le fleuve & la nuit presque trop poétique et coupé du monde pour l’époque. C’est effectivement à une tentative d’échapper au monde en glissant sur le temps et les modes qu’on assiste ici. Mais le mouvement est si gracieux, élégant et émouvant que ce disque de Jérôme Minière nous offre un sentiment d’élévation, de hauteur et de plénitude que l’on n’avait pas éprouvé depuis longtemps. La pop est plaisir. Elle est joie et respiration. Le sommet du disque est placé en toute fin. Séries transparentes est une chanson immense, belle à pleurer et qui rappelle les fulgurances visionnaires de Dominique A. La poésie de Minière touche ici au sublime, d’une pureté et d’une évidence qui clouent sur place.

Nous vivons dans un nuage rejoint par le silence /
Avant les songes embuaient nos yeux /
Mais la compression des villes les a délavés

S’il n’y avait que ce seul titre on mourrait heureux où qu’on en soit. Mais la vie déborde et inonde de tout bord. La mélodie, le fleuve et la nuit, voici la clé : la fluidité, l’écoulement, l’expansion. L’eau et la lumière, les notes comme métaphore du temps. La pop n’est pas autre chose. La musique de Minière est comme une soupe chaude ou un bouillon de culture à l’origine du monde, une mer du Sud ou une baignoire à bulles. En sortir coûte un bras, tant on y est bien.

Tracklist
01. Cairo
02. Détour
03. Le son du temps qui nous dépasse
04. Lasso
05. Deux choses à la fois
06. Sentiment vibrato
07. Nuit américaine avec Ngabo
08. Enfants du Paysage
09. Ta maison avec Françoise BREUT
10. Paruline avec Fé
11. Simple comme bonjour
12. Le singe musicien
13. L’index des microconflits
14. Séries Transparentes
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