Cette édition de la Route du Rock hiver 2026 était un moment de célébration, resté relativement discret, celui du bel âge. En effet, cela fait maintenant vingt ans, depuis 2006, que le rendez-vous hivernal de la Route du Rock s’est imposé dans notre paysage musical. Et il en est passé des noms prestigieux dans cette programmation. À cette occasion, et dans une sélection hautement subjective, se sont notamment produits sur les scènes du festival : Battles, Gravenhurst, Low, Vic Chesnutt, Pluramon & Julee Cruise, Beach House, Beak>, Dean Wareham, John Cale, Melody’s Echo Chamber, Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra, Michel Cloup, Blonde Redhead, Deerhoof, Neil Hastead, Cavern of Anti-Matter, Teenage Fanclub, Lee Ranaldo, Shame, The Apartments, Arab Strap, Lee Ranaldo, Death Valley Girls, Slift, Bruit noir, Fat White Family… Cette litanie impressionnante, qui n’est qu’un échantillon bien réducteur, suffit à planter le décor de ce rendez-vous par la qualité de sa programmation. Tant de belles soirées passées dans cette salle à la configuration très agréable, mais déjà un peu vieillissante, et qui, pour se projeter dans l’avenir, commence à réfléchir à sa rénovation. Vingt ans, c’est aussi le temps d’une ouverture toujours plus marquée à de nouvelles esthétiques. Ce qui fait que, sans être totalement en terrain hostile, il est des soirées où l’on se sent parfois un peu décalé et pas franchement en total accord avec la programmation. Cette première soirée faisait malheureusement partie de cette catégorie. Fort heureusement, la seconde soirée pointait dans le registre opposé. L’équilibre était ainsi rétabli pour composer un week-end malouin finalement très plaisant en excellentes compagnies.

Dééfait – Route du Rock 2026
Au programme de la première soirée, le quintette Dééfait ouvrait de manière prometteuse la soirée. Cette formation est portée par l’excellent label Ici d’ailleurs, ce qui est un beau gage de qualité, structure sur laquelle elle a récemment sorti un premier LP sobrement intitulé… Dééfait. La musique de cet OVNI franco-mexicain, hybride des accents noise à des structures hypnotiques et distille un psychédélisme post-rock, alternant scansions hurlées à des moments d’apaisements quasi introspectifs. Franchement, une belle entrée en matière.

shortstraw. – Route du Rock 2026
shortstraw., sans majuscule et avec un point à la fin, nous offre ensuite un set explosif et décapant, dont les rythmiques électros et la déclamation éruptive nous replongent au cœur des années 1990. Le son de ce duo punk/hip-hop, revendiquant le DIY comme un étendard, emprunte copieusement à la jungle et à des structures plus industrielles. Sa jeune chanteuse, dont le visage poupon et souriant contraste avec une attitude défiante et un corps largement couvert de tatouages, porte un discours déclamatoire, très inspiré par les rugosités de Prodigy. Ce duo parvient sans peine à emporter le public, dans une prestation qui s’affirme sans concessions, et arrache l’enthousiasme de manière assez convaincante.

Avec Jehnny Beth nous avons là évidemment à faire à une artiste complète. Camille Berthomier, qui est à la fois musicienne et actrice, mais aussi présentatrice, affiche une maitrise de la scène indéniable et un sens aigu du spectaculaire. Sa prestation s’avère un show parfaitement réglé, admirablement épaulée par une formation des plus solide. Le quatuor déploie un son en béton, nerveux, sur vitaminé, bref, pour le dire un peu crûment « ça envoie du pâté ». Mais les accents punk, versants parfois dans un lyrisme quasi gothique, qui pourrait parfois évoquer les meilleurs moments d’une Siouxsie Sioux, ce qui reste évidemment une marque de qualité, ne parviennent pas à contrebalancer des envolées heavy, hard-core un peu embarrassantes. Cette formule, outrancièrement trempée dans l’acide, n’opère que comme une brutalité un peu factice. Cet élixir, savamment concocté et qui se voudrait sans aucun doute aussi cathartique que viscéral, tout en revendiquant une radicalité ensorcelante, ne parvient pas vraiment à nous convaincre et à nous emporter. Reste l’image d’une performeuse adroite et exigeante, visiblement emplie de sincérité, au charisme indéniable et à l’énergie débordante. Un concert que certains amateurs de très gros son ont visiblement gouté et dans lequel un public nombreux s’est abandonné tout en portant le show vers le climax de la soirée.

La prestation suivante n’est pas celle d’un inconnu, apparu dans la seconde partie des années 1990, Dälek est un fleuron d’une génération un peu old school du hip-hop américain de la côte est. Du bon vieux hip-hop de darons, sans concession, croisé aux côtés de Kid 606, de Techno Animal ou encore de Faust, autant de collaborations explicites pour situer la radicalité du propos. La formation actuelle est évidemment composée de MC Dälek, uniquement accompagné du guitariste Mike Mare. Ce dernier arbore l’allure d’un punk quinquagénaire rachitique dont la tignasse fouette l’air au rythme de ses mouvements de tête emportés quand MC Dälek, avec sa silhouette trapue, est plutôt statique, une casquette de base-ball de des Yankees de New York vissée sur le crâne, dont la visière masque la partie haute de son visage, alternant son attention entre la console de ses machines et son micro. Leur prestation ténébreuse et massive donne un peu le sentiment que, si Kevin Shield se mettait un jour au rap, cela ressemblerait surement au hip-hop tellurique de Dälek. Une forme de mur sonore, aussi impénétrable qu’infranchissable, le long duquel le flot sans concession de MC Dälek déploie une sourde fureur pour dispenser un set aussi éprouvant qu’envoutant.

Pour clôturer ce plateau, ne reste plus qu’un public pour le moins clairsemé devant Leroy Se Meurt. Il faut dire que la soirée a été gourmande en énergie. Peu convaincus, et certainement plus très réceptifs, nous passerons, nous aussi, un peu rapidement notre tour devant cette prestation du duo parisien. Une voix largement manipulée, « vocodée », déverse ses oscillations aux rythmes de machines aux sonorités antédiluviennes. Cette association diffuse une atmosphère aux accents cold et dark wave minimalistes. Nous sommes là dans un climat très teinté EBM années 80. Les déferlements vindicatifs s’appliquent à poser le voile d’une inquiétude glaciale sur la fin de soirée. Cette prestation nous invite dans la BO idéale d’une soirée dans les tréfonds d’une galerie de catacombes ou dans les ruines d’un hangar industriel abandonné. Autant dire que, pour retrouver un peu de calme et de joie de vivre, il est grand temps de s’en retourner et attendant la seconde soirée qui s’annonce plus légère…
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Photographie : La Route du Rock 2016

