Pour ce dernier jour de festival, un passage à la plage s’impose. Mais avant, quelques pas sur les remparts, pour découvrir l’exposition Waiting room, nous plongent dans l’atelier de sérigraphie de Guillaume Fresneau. Celui-ci s’adonne à une pratique que l’on pourrait faire remonter à la seconde moitié des années 1960, en pleine période psychédélique, quand sur la côte Californienne, notamment à San Francisco, des illustrateurs et graphistes aventureux (Wes Wilson, Victor Moscosos, Bonnie MacLean, Rick Griffin et quelques autres) s’emparèrent de la sérigraphie pour promouvoir les concerts produits par Bill Graham. Cette exposition nous présente des productions réalisées à l’occasion de concerts présentés ces dernières années à la Nouvelle Vague, parmi tant d’autres nous retrouvons ainsi avec bonheur les noms de Tindersticks, Erik Truffaz ou encore King Hannah. Dans un accrochage très sobre et soigné, l’artiste nous donne matière à partager son processus de création et de réalisation. Au-delà des affiches elles-mêmes, ce sont carnets, esquisses, cadres, presse et macules qui se déploient sur les trois niveaux de la tour Bidouane. Après cette plongée dans un univers graphique expérimental, à la créativité proliférante, direction la plage pour une sieste musicale avec Pauline Gompertz et Milan W, deux prestations à laquelle beaucoup assistent d’une oreille distante. Entre somnolences, baignades, lectures, rafraichissements et discussions, le cadre privilégié de la plage Bon secours offre de multiples options pour porter une oreille plus ou moins attentive à ces sets qui sont des invitations à la détente.

L’après-midi avançant, il est bientôt temps de retrouver le fort Saint-Père pour une dernière salve carnavalesque. Car il y a aussi parfois une bonne dose de ces amusements dans ce festival. Si une joyeuse équipe de bénévoles, croisée notamment derrière le bar du chapiteau, s’avère être un groupe de cosplayers tout à fait décomplexés. Nous croisons aussi des signes distinctifs ostentatoires destinés à faciliter les retrouvailles dans la foule. Ceux-ci prennent la forme de chapeaux improbables, de serre-têtes à oreilles lumineuses ou ornés d’une flèche de localisation. Les pratiques de « costumade » se déploient également dans les attributs proprement rock, notamment les innombrables tee-shirts de groupe. Si les logos autoroutiers présents sur le stand de merchandising de Kraftwerk ne tardent pas à fleurir sur les bustes des festivaliers. L’habituel défilé de Tee-shirts, estampillés avec les logos et visuels de groupes, va des plus attendus aux plus obscurs et confidentiels, en passant par des choix parfaitement décalés. Et pour sigler le tout, en apportant une note jubilatoire à ce jeu de mise en scène collective, n’oublions pas les inénarrables stickers des Gérards. Ces sales gosses de la Route du Rock, avec leurs stickers aussi impertinents que tordants, déploient jeux de mots scabreux, calembours jubilatoires, glissements de sens acrobatiques pour le plus grand plaisir de nos synapses. Cette culture intensive de l’équivoque où le seul danger réside dans une forte propension à mourir de rire, puisque « la vie n’est pas cirrhose » il faut donc avoir « La moule du risque ».
Mais avant de découvrir la programmation impeccable qui s’annonce, un passage aux stands s’impose. C’est ainsi que l’on se contient devant les tables extrêmement bien garnies de la maison d’édition Le Mot et le reste. Ici, les Chroniques de l’air du temps de Dominique A côtoient l’histoire de Kraftwerk de Eric Deshayes, non loin de l’Indie-pop 1979-1997 de Jean-Marie Pottier. Autant d’ouvrages qui s’avèrent tous plus recommandables, voire indispensables les uns que les autres. À quelques encablures, les bacs des Disquaires associés sont venus en voisin, depuis Évran, proposer une copieuse sélection de leurs galettes. L’occasion de repartir avec un LP de Spain qui nous aidera peut-être à retrouver l’apaisement après ces quatre jours de frénésie. Au-delà de la programmation, voici donc quelques-uns des ingrédients indispensables à une bonne Route du rock. Un folklore qui participe joyeusement d’une ambiance carnavalesque très bon enfant et accompagne d’une scène à l’autre, pour une soirée encore, la valse des festivaliers.

Maria Sommerville – Route du Rock 2025
L’ouverture de cette dernière soirée nous invite à découvrir sur scène Maria Somerville, en trio, venue présenter l’album Luster, sorti fin avril sur le mythique label 4AD. Cette musicienne irlandaise, originaire de l’austère et néanmoins splendide Connemara, propose une dream pop ou noizy pop shoegaze conjuguée au féminin. Attention ! cependant, elle nous ramène davantage dans la veine planante des titres les plus ascétiques interprétés par Rachel Goswell au sein de Slowdive que vers les envolées soniques de Lush. Ses origines expliquent certainement une part de ses aspirations pour les ambiances planantes, aux échos lointains, comme portées par une brise océanique, ou pour les accords nostalgiques noyés dans une brume tenace. Ces morceaux, agrémentés par sa voix douce et lointaine, quasi éteinte, qui pointe comme un fugace rayon de soleil dans la masse nuageuse, fondent en climats posés, apaisés, voire radicalement éthérés. Le batteur joue à l’économie, semblant même parfois s’amuser de devoir se faire si discret, opérant quelques pauses, un pied ostensiblement posé sur sa grosse caisse. La Fender Jaguar beige fréquemment jouée au trémolo, les yeux dans le pedal board, Maria Somerville semble s’appuyer sur la torpeur climatique un peu étouffante, pour voguer entre des pastilles aux accents folk noisy et des ambiances vaguement dub. Une entrée en matière franchement cotonneuse qui ne manque pas de ravir les amateurs de Cocteau Twins, des Cranes et autres formations de pop céleste.

Fine – Route du Rock 2025
Avec la fin du concert de Maria Somerville nous quittons les rives du Lough Corrib, mais restons dans les climats éthérés. C’est en fait dès en arrivant sur le site, en fin d’après-midi un peu avant l’ouverture des portes au public, que la voix de Fine s’est très étrangement imposée à nos oreilles. Devant un parterre vide, à l’exception d’un couple sagement et attentivement assis, cette formation terminait sa balance. Ce quatuor, mené par la compositrice-interprète et productrice danoise Fine Glindvad, propose une pop cotonneuse, teintée de climats country-folk langoureux, dont les variations sont traversées de nappes électroniques. Mais ce n’est fondamentalement pas cette dimension musicale, très plaisante et rondement menée, qui émoustille le plus singulièrement les tympans. Les compositions et les harmonies vocales de Fine, qui pourraient parfois rappeler les ballades des Cocteau Twins, comme certaines plages des opus de This Mortal Coil ou de Beach House, nous ramènent invariablement vers la langueur et l’indolence d’une certaine Hope Sandoval. Ces traits caractéristiques, qui ne sont évidemment pas pour déplaire, s’accordent élégamment ici dans une prestation encore un peu figée, mais néanmoins appréciable. Avec un premier album où la délicatesse câline et l’inquiétude latente se marient à merveille, Fine produit des tableaux oniriques et mélancoliques qui aspirent à l’intimisme. Ces deux premiers sets sont de belles découvertes que l’on gardera un peu sous le coude pour une écoute automnale, voire hivernale, accompagnement idéal aux premiers frimas. Un contexte qui s’accordera surement mieux à ces lignes vocales, aériennes et fragiles, que la fièvre estivale du fort en cette fin d’après-midi torride.

M(h)aol – Route du Rock 2025
Mais que sont donc venus faire ces sympathiques Irlandais.e.s dans cette soirée. Si le climat de leur ile n’est pas toujours des plus hospitalier, eux, réchauffent et bousculent la soirée, opèrent une rupture radicale et un peu déstabilisante dans l’indolence des deux premiers sets. M(h)aol sont un peu les Minutmens du post punk. Roublards, blagueurs et visiblement sensibles au climat de pantalonnade contagieux distillé par les Gérards. Musicalement ielles ne font pas dans la subtilité, avec deux basses et une batterie, la transgression est pratiquée avec application, entre provocations poétiques et politiques, assénées de manière aussi radicale qu’expéditive, dans des titres resserrés. Comme si les riot grrrls de Bratmobile, pour la furie, avaient croisés Young Marble Giants, pour leurs petites formes minimalistes, tout en partageant une littérature contestataire à base de féminisme intersectionnel, de défense de la cause animale et de combats anticapitalistes.

Trentemøller – Route du Rock 2025
Pour cette étape de son Dreamweaver tour, le Danois Anders Trentemøller présentait un set en quintet, dans une scénographie très frontale. La mèche rebelle, cheveux de jais, regard ténébreux, rythmiques et basses martiales sur des mélodies hurlantes, Trentemøller nous accueille dans des territoires issus de la plus pure tradition gothique, auxquels s’ajoutent des architectures électros appuyées. La formule, toute en valeurs de gris, est on ne peut plus efficace et parfaitement exécutée, la présence de certaines lignes de basse et autres breaks nous ramène tout droit vers les meilleurs moments de la discographie de The Cure ou de New Order. Cette délicieuse noirceur, cultivant parfois de manière savamment dosée des climats malaisants, ne parvient pas, malgré tout, à totalement convaincre et emporter. Malgré la présence irradiante et bienvenue de Disa Jacobs au chant, la prestation reste un peu trop ancrée dans un excès de maniérisme auxquels manque peut-être un petit supplément d’âme.

Suuns – Route du Rock 2025
Dans un climat ténébreux, incandescent et hallucinatoire, c’est devant une massive structure gonflable blanche, disposée en fond de scène, composant, façon Bibendum, les cinq lettres du nom du groupe que Suuns nous revient ce soir. Dans cette tension entre une électro planante et un rock psychédélique avide d’expérimentations, ce ne sont évidemment pas des débutants qui s’emparent de la scène des remparts. Ces Canadiens étaient déjà venus à plusieurs reprises fouler les scènes du festival, notamment en 2011 puis en 2013 et 2016. Avec 6 albums en 15 ans, Suuns est une formule éprouvée. Ce trio d’avant-rock opère avec une grande efficience le mariage des guitares hypnotiques et corrosives, aptes à ravir les adeptes des frères Reid et de Spacemen 3, qu’ils croisent avec les plages électros aériennes, vaporeuses ou plus relevées des heures glorieuses du label Warp, entre Board of Canada et Plaid. Un ambiant rock caverneux qui opère entre nervosité crispante et apaisement et nous aspire à la manière d’un vortex.

Kraftwerk – Route du Rock 2025
En tête d’affiche de cette soirée, et en guise de véritable conclusion à ce week-end, c’est ensuite Kraftwerk qui investit la grande scène du fort. Autant dire que ce n’est pas seulement un groupe qui nous fait l’honneur de sa présence. C’est bien davantage, plutôt une légende, une pierre angulaire, voire même un mythe fondateur des musiques actuelles. Comme à son habitude, le quatuor de Düsseldorf déplace sa logistique depuis le studio Kling Klang. Ce laboratoire mobile nous offre un show monumental, un spectacle total. C’est sur Computer World et par une plongée dans le vert acidulé d’une constellation de caractères digitaux que s’ouvre le set et qu’entrent en scène les membres du groupe. Cette pluie digitale nous ramène dans les lointaines années 1980, aux premières heures de l’informatique grand public et à l’apprentissage des rudiments des tableurs et traitements de textes, quand la résolution des écrans CGA atteignait cette définition phénoménale de 320×200 pixels. Tout de suite, l’ambiance est ainsi plantée, nous nous trouvons dorénavant dans un vaste territoire situé entre une attention passionnée pour les prouesses techniques et le retro futurisme. La scène s’impose comme un véritable plateau-décor, pourtant caractérisé par un dépouillement d’une sobriété clinique, elle accueille uniquement les quatre consoles derrière lesquelles œuvres attentivement et en toute discrétion les musiciens, ne laissant rien paraitre de leur savante cuisine. Ces parallélépipèdes, aux arêtes lumineuses de teintes changeantes, sont assortis et se confondent parfois aux costumes noirs de leurs opérateurs. Ces tenues lumineuses, modélisations vectorielles primitives de corps humanoïde, rappellent autant les personnages du film Tron que les expérimentations de la pionnière de l’image numérique Lilian Schwartz dans son film Olympiad. En arrière-plan l’écran géant, d’abord monochrome, se pare bien vite de couleurs saturées, des abstractions numériques complexes et dansantes qui évoquent autant le minimalisme de l’art concret que d’élégants glitchs ou certaines visualisations graphiques dynamiques, sorties d’un laboratoire scientifique. Ce show magistralement huilé, qui pourrait rapidement paraitre inexpressif, du fait de son dispositif économique, nous prend rapidement à contre-pied. Par une note d’humour et une personnalisation du show, le quatuor nous embarque dans son Spacelab avec une fantaisie pleine d’autodérision. Sur l’écran, une soucoupe volante un peu gadget vient se poser dans le fort Saint-Père. Nous voilà ainsi partis pour un voyage collectif de 1h45, portés par un set magistralement ponctué, mené sur des cadences métronomiques, motoristes et ondulatoires.
Viennent ensuite, sur The Man-Machine, les constructions géométriques minimalistes, empruntées au constructivisme de Alexandre Rodtchenko et El Lissistzky, composées d’aplats rouges, blancs et noirs. Pour suivre, Electric Café se pare d’un noir et blanc austère et de caractères digitaux à quartz. Puis, le panneau bleu et blanc annonce l’entrée sur l’Autobahn, l’écran déroule bientôt un ruban de bitume au milieu de paysages grossièrement modélisés. Au bout de cette route nous attendent les archives cinématographiques en noir et blanc de défilés de modes de The Model, dans lesquels l’ambiance du Qui êtes-vous Polly Maggo de William Klein n’est parfois pas très loin. Cet écart nous ramène vers des préoccupations moins futiles. Le pesant écho de la radioactivité de Geiger counter et de Radioactivity nous interpellent. L’écran se pare de manière inquiétante des trois feuilles du trèfle schématique jaune. Nous reprenons ensuite la route avec de nouvelles images d’archives. Mais c’est cette fois sur deux roues et sur des tracés sinueux que nous partons franchir les cols alpins du Tour de France. Ce qui nous amène ensuite embarquer à bord du disco-train de Trans Europe Express et de sa pop synthétique qui file imperturbablement dans la nuit. Le voyage se clôture ensuite aussi adroitement que progressivement sur Planet of vision, parée de formes vertes ondulantes, puis sur Musique Non Stop, sur lequel les musiciens quittent l’un après l’autre la scène, sans omettre de saluer respectueusement un public aussi subjugué qu’enthousiaste. Quelques minutes après une copieuse ovation, les géants filaires robotiques, alter ego des quatre musiciens, laissent la place aux inquiétantes silhouettes rouges et noirs de l’incontournable The Robots, pour un rappel en forme de communion.
Support humain d’une œuvre hautement singulière, Kraftwerk c’est avant tout un concept unique et inimitable, porté par des morceaux d’anthologie. Des grands classiques, tels Autobahn ou Radioactivity, jusqu’aux plus récents Planet of Visions ou Spacelab, en passant par les incontournables des années 1980 et 1990, comme The Model ou Tour de France, Kraftwerk nous a ainsi promenés dans une œuvre tentaculaire, riche et dense, de plus d’un demi-siècle. Si la set-liste est irréprochable, le spectacle est lui aussi d’une parfaite tenue. C’est un vrai tourbillon d’images et de sons qui déploie les grands thèmes du groupe l’automobile et les autoroutes, le train et les gares, le cyclisme, les usines et l’énergie électrique, le nucléaire et les dangers de la radioactivité, les communications, du télégraphe morse aux réseaux informatiques planétaire. Ces motifs sont autant de formes représentatives qui saisissent, foudroient, sidèrent les auditeurs-spectateurs de ce show du mouvement, de la vitesse et du dynamisme, pourtant présenté ici dans une version économique, comparé à certaines tournées proposées par le passé. Ralf Hütter et ses acolytes n’ont pas déplacé leurs alter ego robotiques et n’ont pas fait usage de la 3D. Malgré tout, ce concert reste une œuvre d’art totale, qui emprunte à certaines des avant-gardes du XXe siècle comme le Constructivisme, l’Expressionnisme ou encore le Bauhaus. De ces illustres ancêtres, le groupe retient des principes structurants pour leurs prestations, une forme d‘effacement derrière leurs sons et leurs images dans une fusion des arts, produisant un happening aussi réjouissant que généreux et soucieux d’efficacité formelle, par l’utilisation de principes simples et fonctionnels. Si ce show, véritable regard clairvoyant sur la société post-industrielle, semble faire la part belle aux machines et aux divers aspects de la technique, il n’en affirme pas moins la présence des hommes derrière les robots. Si les tenues de scène jouent le jeu de l’anonymat, balayant toute forme d’aspiration à l’adulation, la présence du quatuor reste prépondérante et injecte une humanité réconfortante. Ces musiciens restent ainsi, aussi discrets soient-ils, la source d’inspiration pour une foule de leurs contemporains. Leurs créations irriguant de l’électro-pop à la techno en passant par le hip-hop ou le post punk et la new-wave. À travers ce concert de musique savamment populaire Kraftwerk confirme, s’il en était vraiment besoin, son influence majeure sur notre époque.
Après cette dernière soirée, aux teintes majoritairement noisy, darkwave et électro pop, subsiste le gout agréable d’une édition ensoleillée, à la programmation impeccable. Resteront évidemment gravés les deux sets flamboyants de Pulp et Kraftwerk, qui confirment leurs statuts de formations aussi fondamentales qu’incontournables. Les prestations de Black Country New Road et Porridge Radio confirment tout le bien que nous avions pu penser de leurs précédentes prestations. Souhaitons que Black Country New Road pousse toujours plus loin ses fantaisies luxuriantes et que Dana Margolin, avec ou sans Porridge Radio, et après réflexion, donne finalement un nouvel élan à sa carrière musicale. On retiendra évidemment les shows décapants de Sunns et Tropical Fuck Storm, et celui plus apaisé de Memorials, tout en gardant une oreille disponible et attentive aux douceurs vaporeuses de Maria Sommerville, Fine et Astrid Sonne. Et tout cela ne nous empêchera évidemment pas de guetter les dates prévues à l’automne, afin de retourner écouter Dominique A dans une formule plus copieuse.
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Photographie : La Route du Rock 2016
De tous les Dominique A qu’on a vus

