Lalo Schifrin (1932-2025), de Sade à Portishead : l’exploration touche à tout par sa face méconnue

Lalo SchifrinMort le 26 juin à 93 ans, le compositeur musicien, pianiste Argentin Lalo Schifrin est immensément connu pour les BO et les thèmes iconiques, qu’il a inventés durant une carrière très prolifique qu’il démarre au début des années 50 (il naît en 1932) et achève dans la première décennie des années 2000, livrant alors quelques derniers concerts et ultimes partitions.

Sa vie n’a pas encore donné lieu à notre connaissance à une biographie exhaustive digne de ce nom (on recommande le livre d’entretiens avec Georges Michel, paru il y a une vingtaine d’années) mais elle est pavée, en ce qui le concerne, d’explorations et de projets touche à tout et plus ou moins invraisemblables qui en font l’un des musiciens et compositeurs les plus audacieux et passionnants du circuit. Lalo Schifrin vient d’une famille de musiciens et cultive une culture nativement mélangée, père juif/mère catholique, piano classique, opéra, violon par papa et jazz de contrebande (ce genre est alors interdit en Argentine). Il s’intéresse très jeune aux musiques de films, apprend le piano avec le père de Daniel Barenboim (Enrique, de son prénom), puis avec l’ancien directeur du conservatoire de Kiev en exil, avant d’étudier la composition avec Juan Carlos Paz, l’un des grands théoriciens de la musique en Argentine, et spécialiste des musiques “avancées”. Schifrin gardera toute sa vie des traces de cette éducation sans frontière et naviguera de projets de musiques de films en compositions symphoniques personnelles, en passant par des disques plus variété, latino ou autres. Il joue avec Dizzy Gillespie avec autant d’enthousiasme qu’il croisera Placido Dominguo ou travaillera avec les 3 ténors pendant les Coupes du Monde de Foot 1990 et 1994. Lalo Schifrin incarne toute la classe, la vivacité, la culture latine et américaine qu’on prête à l’Argentine. C’est la souplesse, l’allégresse mais aussi la mélancolie gracieuse des lendemains qui déchantent, la courtoisie des sentiments, le déchaînement du coeur et la retenue de la raison. Lalo Schifrin n’a d’équivalent dans le monde de la composition qu’Ennio Morricone, son aîné de quatre ans, mais qui se sera exprimé avec beaucoup moins de variété que lui.

1. The Dissection and reconstruction of music from the past as performed by the inmates of Lalo Schifrin’s demented ensemble as a tribute to the memory of the Marquis de Sade (1966)

Le titre suffit à dire l’essentiel de cet album : une variation musicale jazzy autour de l’univers du marquis de Sade. Le “groupe” travaille comme s’il était placé sous la guidance du Marquis de Sade pendant l’un de ses séjours à l’asile de Charenton. Sade montait des pièces de théâtre, des comédies. Schifrin imagine le marquis en train de diriger un orchestre. Un album remarquable.

2. Cumana avec Xavier Cugat (1960)

Schrifrin est invité aux Etats Unis pour intégrer le groupe de Dizzy Gillespie, à la demande de celui-ci. Il attend son visa pendant deux ans et puis, une fois à New York, doit encore attendre un certain temps avant de recevoir une autorisation de travail. Il en profite pour répondre à une proposition de Xavier Cugat, alias le roi de la rumba, personnage haut en couleurs qui paradoxalement l’initie (ou lui donne l’occasion ) aux musiques latines. C’est avec Cugat que Schifrin qui s’en détachait prend vraiment contact avec les musiques latines, cubaines, etc, une passion qui ne le quittera plus par la suite et l’amènera à signer nombre d’albums magnifiques dans ce registre.

3. Gillespiana (1960)

Un classique du genre : Schifrin écrit pour la trompette de son patron. Schifrin arrange et joue du piano. On avoue avoir un faible pour cette version enregistrée avec le trompettiste américain John Faddis. Comme souvent avec Schifrin, ça ne se commente pas, ça s’écoute.

4. L’Exorciste (musique rejetée, 1972)

Lalo Schifrin : oui, pas à tous les coups. Le réalisateur William Friedkin écoute deux ou trois morceaux proposés par le compositeur argentin pour illustrer son film L’Exorciste et… n’aime pas du tout. Si la première pièce ne nous semble pas inadaptée au film, on voit où la deuxième aurait pu trouver sa place dans le film. L’histoire aurait sans doute été différente. Friedkin rejette les compositions du maître et va taper du côté de chez Krzysztof Penderecki et Mike Oldfield.

5. Cantos Aztecas (1988)

A cette époque, on sait vivre et… commander. Pour fêter la Pyramide de la Lune, l’un des plus grands monuments aztèques du Mexique, un giga concert est organisé avec en vedette américaine Placido Domingo qui chantera ce soir là un étrange album composé par Schifrin dont tous les textes ont été traduits en langue aztèque. Le disque qui en est tiré est une sacrée curiosité qui a de faux airs du Smile… des Beach Boys.

6. Les 3 Ténors – le medley de la coupe du monde (1990 et suivantes)

Les 3 ténors embarquent pour célébrer le ballon rond un set sous forme de medley arrangé par Schifrin. Ils sont tellement satisfaits du résultat qu’ils tournent ensuite abondamment avec ce spectable… assez particulier. Ici, ils s’offrent à Hollywood un assez atroce quatuor de chansons pourtant sublimes. Il y a même Sinatra dans la salle. Et les arrangements sont très schifriens.

7. Rock Requiem (1971)

Au rang des curiosités qui émaillent la carrière de Schifrin, Rock Requiem est tout en haut de la liste. Le disque est un hommage aux victimes de la guerre du Vietnam, une sorte de messe (la seule qu’écrira Schrifrin à notre connaissance) passée à la moulinette de l’époque, c’est-à-dire dans un étrange mélange de musique sacrée, de jazz et de “rock” pacifiste psychédélique qu’on imagine parfait pour se défoncer au LSD. Rock Requiem est un album solo assez incroyable. On aurait rêvé que ce soit John Cale qui chante sur Procession. Juste pour voir.

8. Bullitt (1968)

En tant que membre du fan-club de Steve McQueen, on était obligé de mettre Bullitt qui sera le seul thème connu de la sélection. Le seul.

9. Concerto Pour Contrebasse et Orchestre

Comme Morricone, Schifrin compose beaucoup pour orchestre. Ici, une pièce en quatre mouvements très élégante et qui figure parmi ses pièces les plus “iconiques” dans le champ classique. Un CD sorti en 1988 place le concerto au coeur d’un programme où Schifrin conduit des pièces de Stravinsky et Ravel, auxquels on peut le comparer…. et le mesurer.

10. Concerto pour Mandoline

La Sonata Del Sur est écrite en réponse à une demande du mandoliniste Vincent Beer Demander. Celui-ci interroge des grands compositeurs et leur demande d’écrire pour son instrument négligé et pour lequel il considère qu’il manque des partitions sur mesure. Schifrin répond présent et compose cette sonate magnifique.

11. Latin Jazz Suite (1999)

Dans la dernière partie de sa carrière, Schifrin semble à travers ce disque majeur synthétiser toute sa vision des musiques latines et produit une symphonie jazz de premier plan stupéfiante de grâce et de complexité. On retrouve ici toute la sophistication et la complexité d’une pièce classique mais aussi la spontanéité, la séduction et l’immédiateté des musiques cubaines et latines. Si vous n’aimez pas les musiques latines, si vous n’aimez pas totalement le jazz, vous avez peut-être une chance de vous y mettre avec ce disque qui mêle flamenco, influences africaines, argentines, etc. Le travail des percussions est épatant. Peut-être la dernière grande œuvre de Schifrin.

12. Pub Dim (1971)

Quand on est un grand compositeur, on s’expose AUSSI à être connu pour la présence de certains thèmes de ses musiques dans des pubs. Ainsi de cet extrait composé par Schifrin pour l’assez médiocre film canadien Le Renard. l’histoire de deux nanas qui élèvent des poulets et dont l’existence solitaire est troublée par l’arrivée d’un… homme. L’une s’en éprend. L’autre s’en défie. Il y a un renard (mangeur de poules) entre elles… .et un final, euh… WTF avec un arbre tueur. On vous laisse y aller si vous voulez. Le morceau est surtout connu pour habiller les pubs Dim, jusqu’à l’écœurement. Ça arrive. Papapapa papa ! Slip. Slip.

13. Danube Incident (1969)

Parfois certains thèmes atterrissent dans des trucs plus cools : c’est le cas de ce Danube Incident, écrit pour la BO de Mission Impossible (on a dit qu’on parlait pas des trucs connus) et qui finit bien chez Portishead pour Sour Times. Ça tombe on a déjà écrit trois pages là-dessus. On vous y renvoie.

14. Concierto Caribeno pour Flûte et Orchestre (1997)

C’est notre disque préféré. Un peu comme le disque Latin Jazz Suite mais en mode classique. Si on ne devait en garder qu’un, ce serait celui-ci. C’est fini.

Photo : WikimediaCreative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Generic

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