Le troisième album (en vingt ans !) du Volume Courbe, le groupe de la française Charlotte Marionneau, est son meilleur. On a un peu de mal à croire que notre dernier échange avec elle remonte à 2016 mais celle qu’on continuera de considérer comme une “jeune femme” jusqu’à ses quatre-vingt dix ans a le pouvoir non négligeable de ralentir le temps ou du moins d’en faire ce qu’elle veut. Elle peut laisser dix ans entre deux disques sans qu’on s’en aperçoive et vivre mille vies au ralenti, en nous donnant le sentiment qu’elle fourmille d’activités alors qu’elle ne fait rigoureusement rien. En tournée au bout du monde avec Noel Gallagher, aux prises avec une méchante maladie ou en studio, Charlotte Marionneau est une sorte d’incarnation surnaturelle de la femme enfant, mi-princesse, mi-fatale, un fantasme qui se trimballe à Londres et dans nos têtes depuis plus de vingt ans et qui nous revient régulièrement avec des chansons mirage/miracle qui sont les plus gracieuses, fragiles et élégantes de la planète pop.
Planet Ping Pong comprend 11 morceaux pour une durée d’un peu plus de 30 minutes, ce qui est considérable et plus qu’à l’accoutumée, même si (il ne faut pas déconner) quatre titres étaient déjà sortis sur un ep en 2020. C’était il y a si longtemps qu’on doit admettre les avoir redécouverts avec plaisir et comme s’ils avaient été composés la veille. Tout est ici affaire de temps qui passe, qui dépasse, qui hoquète ou rebrousse chemin. Fourteen Years est l’un de ces titres et c’est lui qui ouvre la première brèche et nous projette d’emblée dans un univers bizarroïde où se croisent des réminiscences du Poptones de PIL (les accords de guitares), la sitar de George Harrison, la fébrilité poétique de Daniel Treacy et les souvenirs de nos premiers baisers. Cette entrée en matière est somptueuse, pop et jazzy en diable, magnifiquement produite et affiche un degré de sophistication qui rachète toutes les années d’attente. Le disque se poursuit, comme dans un rêve, sur ce qui est peut-être la plus belle chanson du disque, The Moon Song. Charlotte Marionneau a déjà réussi ce genre de chansons par le passé (Rusty par exemple) mais celle-ci est non seulement un modèle de dépouillement absolu mais aussi imprégnée d’une telle fulgurance poétique (“I follow you up to the moon“), qu’on en est émus aux larmes. L’audace consiste à condenser la pureté d’intention du Petit Prince en une phrase unique, puis de la reproduire/répéter non pas sur une minute et quelques dizaines de secondes (ce qui aurait pu être la durée attendue d’un tel morceau) mais bien sur… quatre minutes entières, ce qui permet réellement de ralentir la pulsation au maximum et de… décoLLER littéralement.
Planet Ping Pong relève à ce degré d’intensité poétique, de fraîcheur et de pureté dans l’engagement du traité de magie. Avec Two-Love, le single accompagné par la guitare de Noel Gallagher, c’est du côté de Bardot période Comic Strip que la chanteuse vient s’amuser. Le cabotinage est poussé jusqu’à miauler de plaisir, tout en introduisant cette idée purement régressive mais tellement personnelle de la partie de ping-pong que l’on retrouvera plus loin dans le disque. La métaphore n’est pas si anodine qu’elle en a l’air, suggérant un mélange de courbes/rebonds aléatoires et déconcertants en même temps que des instants de fun absolus. La vie de Charlotte Marionneau ressemble peut-être bien à ça : des échanges joyeux et offerts par les hasards de la vie, qui prennent corps dans un jardin d’herbes grasses, par une belle après-midi de printemps. Elle rechausse son costume de Nico pour un Rêve Réveiller qui semble tombé tout droit du Desertshore de la chanteuse allemande. Des traits de cordes remplacent l’harmonium mais c’est la première fois ici qu’on ressent une forme d’inquiétude et d’angoisse depuis le début du disque. On recroisera ces ombres et ces fantômes sur l’inquiétant et presque industriel MRI Song (l’influence de Throbbing Gristle ?) qui renvoie à la maladie et aux scanners/radiologies que passent les personnes souffrantes. Cette fragilité du coeur, du corps et de l’esprit hante aussi la reprise du Mind Contorted de Daniel Johnston d’une beauté sidérante et soutenue par la voix spirite de Terry Hall (et la guitare jouée par son fils).
Une partie du disque est ainsi envahie et contaminée par une menace invisible et qui ne fait pas mystère : la mort est là, tapie dans l’ombre, caressante et capable d’engloutir les vivants. C’est bien à elle que Charlotte Marionneau vient arracher plusieurs morceaux, récupérant qui Terry Hall (disparu en décembre 2022), qui elle-même contre la solitude et la détresse sur le sublime Alone On The Rope (morceau merveilleux de hantologie à la Mark Fisher) ou encore l’évanescent Duffy And Mr Seagull, qui semble mettre en contact les souvenirs d’enfance et la trace de feu Martin Duffy (collaborateur et ami, disparu étrangement le même jour que Terry Hall). “Are you flying high now ?“, interroge la voix de Marionneau, comme si elle connaissait déjà la réponse tandis qu’on perçoit à l’arrière-plan un long soupir spirite.
C’est dans ce rapport entre la vie joyeuse et souriante du début du disque et à cette imminence de la disparition, de la sublimation qui marque profondément la seconde partie que Planet Ping Pong touche au sublime. Le dernier morceau s’entend presque comme une synthèse parfaite des “deux bords” et une tentative de réconciliation des contraires. Marionneau flotte entre deux eaux et deux états, entourée de flutiaux et de sons qui volent autour d’elle comme des créatures merveilleuses, elle égrène et épelle les lettres comme si elles composaient un code secret capable d’ouvrir la porte d’un ailleurs radieux et éternel. C’est dérisoire mais tellement beau qu’on ne peut faire grand chose d’autre que d’écouter et réécouter la pièce en boucle. Flûte et aboiement, clavier pleurnichard et laisser la vie filer entre nos oreilles et nos doigts.
Le Volume Courbe sera peut-être mort dans dix ans, et nous aussi, lorsqu’il sortira son quatrième album. Mais on aura eu celui-ci avec nous pendant tout ce temps pour nous consoler et nous préparer une belle fin du monde. Ce qui est bien avec la magie, c’est qu’on ne comprend jamais tout à fait comment ça marche, si bien qu’on ne sait jamais non plus quand ça commence et quand ça finit.
02. The Moon Song
03. Two-Love
04. Rêve Réveiller
05. Bag of Excuses
06. To Know Him Is To Love Him
07. Duffy and Mr Seagull
08. MRI song
09. Mind Contorted
10. Alone On The Rope
11. Planet Ping Pong

