Morrissey lance sa tournée à Paris et inaugure deux chansons inédites

Morrissey Paris mars 2023

La batterie est gravée d’une citation de l’écrivaine et poétesse américaine Anne Sexton et dit « Live or Die, don’t poison everything« . Son travail remarquable a été publié en français l’an dernier. Anne Sexton apparaîtra une seconde fois, son visage projeté sur l’écran géant durant le titre Alma Matters. Sa mise en avant auprès d’une bonne vingtaine d’autres figures du panthéon morrisséen (les Dolls, Bowie, Sinatra sur Our Frank, etc) fait partie des immuables rituels qui entourent chaque concert de Morrissey. La playlist du début est devenue au fil des années une série de clips, à dominante punk et rockab en 2023, un premier jeu de pistes en forme de blind-test qui permet aux fans de commencer à s’amuser et d’éprouver leur fidélité. Celle-ci est mise à rude épreuve ces temps-ci, entre les albums enregistrés et qui n’ont pas (encore) vu le jour (Bonfire of Teenagers, Without Music The World Die), ceux qui l’ont été et ont déçu, et bien entendu, le fossé grandissant entre une audience désormais vieillie, embourgeoisée et macronifiée et les saillies anti-establishment du héros, plus ou moins autorisées, constituant désormais le creuset de son inspiration (on y reviendra avec les nouveaux morceaux).

Review du concert de Morrissey à Paris le 09 mars 2023

Morrissey reste Morrissey. Le voir est un caprice, l’entendre un délice. Ce premier concert l’introduit en majesté, vocale surtout, avec un Our Frank chanté comme à la parade et qui nous ramène instantanément en 1991, à l’époque du Kill Uncle Tour. Avec le retour d’Alain Whyte, le groupe s’est remis au diapason rockab, finalement plus à l’aise quand il s’agit de monter dans les tours que de faire dans la dentelle. I Wish You Lonely est magnifique, brutal, épique et confirme qu’il est le plus beau morceau (avec Home Is A Question Mark) de Low in High School. L’interprétation est furieuse, bouillante et en même temps vocalement d’une précision redoutable, jusque dans la traque finale de la Grande Baleine Blanche par les navires norvégiens. Never giving in, never giving in. Ne pas se rendre. Ne pas se rendre. C’est tout ce dont il est question désormais avec Morrissey, plus que jamais bête à abattre (la « cible publique » de l’excellent et tubesque Knockabout World). Morrissey cite quelques figures françaises : Claude Brasseur, Sacha Distel…. puis évoquera un peu plus loin les grèves,  d’abord pour remercier le public d’être venu malgré les difficultés, puis pour revenir sur la mal gouvernance et l’attitude de l’Etat envers ses citoyens. La violence de classe est au centre du propos. La salle réagit timidement ici alors que son champion ne fait que dire la vérité : « ils ne cessent jamais de nous embêter. Pourquoi est-ce qu’ils ne nous laissent pas tranquille ? » Il n’est pas certain que la majorité des spectateurs soient en phase avec lui mais Morrissey se tient là droit dans ses bottes et a raison pour et devant tout le monde. La résistance est son mot d’ordre.

Morrissey Paris mars 2023

Jim Jim Falls, impeccable, et Sure Enough, The Telephone Rings, bien exécuté mais dont la faiblesse du texte est patente, renvoient à cette idée selon laquelle Morrissey et les siens feraient partie des harcelés et des éclairés. Le rock indé a toujours été une question d’aristocratie (du son). Morrissey chante maintenant comme s’il évoluait depuis les catacombes et que tout le monde était à ses trousses. C’est un peu le cas pour de vrai, mais il l’a bien cherché d’une certaine façon. Cela ne le rend pas moins admirable à nos yeux et à nos oreilles, même si son univers est autant nourri par le réel, par le fantasme comme jadis (Rebels Without Applause, un peu mou du genou) que par une forme de paranoïa.

Stop Me If You Think You’ve Heard This One Before met tout le monde debout mais est noyé sur sa dernière partie par un groupe qui veut trop en faire. La lecture rockab échoue sous les enluminures d’un Gustavo Manzur qui manque parfois de discrétion. C’est lui qui est au coeur de certaines des nouvelles compositions et notamment du petit événement de la soirée qui est la première apparition sur scène (et tout court) du nouveau morceau, Without Music The World Dies. L’intro est luxuriante, mélange de sonorités sud-américaines et de musette, mais aussi de vraie pop avec la reprise convaincue du refrain. Le propos est simple : sans politiques, sans chaînes d’info en continu…. le monde suit son cours mais sans musique, la terre est foutue. C’est autour de cet argument (qui vaut ce qu’il vaut) que Morrissey prolonge sa veine théâtrale lui contre le monde entier. La musique semble être au coeur des nouvelles compositions puisque, dans une forme encore plus surprenante, dansante et mécanique, c’est elle qui sera mise en avant aussi sur le deuxième titre du nouveau nouvel album. Le texte de Without Music n’est pas ouf, comme disent les jeunes, et se situe au niveau d’un World Peace défonceur de portes ouvertes, il y a quelques années. The Night Pop Dropped est signée Jesse Tobias. Elle marque le trajet engagé depuis dix ans maintenant vers de nouveaux horizons musicaux. Ces nouvelles chansons parlent de la même chose (« n’envoyez pas vos enfants à l’école », chante Morrissey défiant) mais sortent des canons pop pour aller vers un autre chose qui relève plus de l’entertainment et du crooning. La réaction du public à ce stade est mitigée mais l’engagement de Morrissey est bien réel. On se dit toutefois que ces « world premiere » sonnent un peu moins convaincantes et moins déterminantes que lorsque Morrissey entonnait en 2002 les First of The Gang To Die et autres I Like You après une demie-décennie de silence.

Morrissey Paris mars 2023

Si Morrissey parle un peu moins aux gens, c’est à la fois parce que ceux-ci ont vieilli et parce que les nouveaux thèmes (le monde, l’oppression, la résistance) sont moins émouvants et proches des gens que lorsqu’il parlait de l’âge ou du désamour. L’ensemble reste haut de gamme, malgré un petit tunnel où le rythme retombe. Entendre à nouveau The Loop, chanson signature des belles années, émeut, et on frissonne sur l’enchaînement Trouble Loves Me / Half A Person / Please, Please, Please, Let Me Get What I Want / Jack The Ripper qui constitue le point d’orgue et le final d’un concert finalement assez consistant et convaincant. Let Me Kiss You, avec un Morrissey intime et qui se pelote le ventre est un beau moment qui nous renvoie à notre propre décrépitude. March spawned a monster. On n’a jamais aimé Istanbul et The Bullfighter Dies. En partie trimballée depuis les concerts américains de la fin d’année 2022, la setlist a quelques faiblesses et manque un peu de cohérence. Les expérimentations engagées depuis 3 ou 4 albums nous donnent des chansons qui sont moins homogènes que sur Years of Refusal, par exemple, ou Ringleader of Tormentors. Le groupe peine à relier les sons et les époques. Le show n’a jamais autant reposé sur la voix de Morrissey, souveraine même si (dans la setlist toujours) il évite les chansons les plus techniques et les ascenseurs. On a beau avoir entendu Jack The Ripper vingt fois au moins, la fumée rouge qui enveloppe le crime de l’éventreur et les jappements du chanteur égorgé, tueur et victime à la fois, en font un moment incroyablement puissant et dramatique. « J’ai compris le sens de cette chanson quand j’ai eu 60 ans », déclare-t-il avant Half A Person. Dans ces instants (la mort, le retour à l’auberge de jeunesse, la solitude….), Morrissey redevient un adolescent dans un corps de sexagénaire et interprète son plus beau rôle.

Sur le rappel, sec et réduit à un seul titre, Irish Blood, English Heart, les Morrissey fusionnent en un seul : résistants, bravaches, sensibles, défiants et abimés. « Protégez-vous, vos chats, vos familles. Hold on To Your Friends« . Le souffle est puissant mais court. Le rappel en trois minutes est frustrant et presque scandaleux à ce niveau tant il donne le sentiment de nous couper le kiki et le plaisir. Mais la soirée a été bonne et elle se prolonge demain, et ainsi de suite.

Morrissey Paris mars 2023

Photos : Jean Do

Merci à mhf pour la citation de ce compte-rendu sur son blog.

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