Si vous avez jamais rêvé de faire partie des Smiths, The Drums, la biographie du batteur Mike Joyce, est un livre fait pour vous. Ce bon Mike, dont Morrissey voulait encore la peau il y a quelques années (Sorrow Will Come In The End, sur l’album Maladjusted en 1997), y revient sur 258 pages (un format assez light pour ce genre d’ouvrages) sur le bonheur qu’il a eu et retire encore de s’être trouvé au coeur de l’une des aventures les plus excitantes, brillantes et radieuses de l’histoire de la pop anglaise moderne et probablement de l’histoire du rock toute entière. Avec la mort prématurée d’Andy Rourke et la publication des deux biographies de Johnny Marr et de Morrissey, ce récit de Joyce vient clôturer la séquence des “récits de l’intérieur” de ce groupe merveilleux, sans qu’on ait jamais pu percer précisément ce qui s’y passait…. ce qui est en soi une excellente nouvelle. Les disques survivent et ont largement survécu aux quatre années d’activités du groupe et c’est bien entendu tout ce qui importe réellement. Espérer qu’on puisse tout savoir (on adore cependant les chroniques au jour le jour des Beatles, du Velvet, etc) comme si on y était est non seulement illusoire mais complètement idiot.
The Drums est dans la lignée du travail réalisé par son guitariste en chef : un livre résolument positif, respectueux de la légende et de la totalité des “personnages” et plutôt avare en anecdotes et surtout en révélations. C’est assez malheureux à dire mais, pour tout un chacun, ces bouquins sont souvent l’occasion de regarder sous les jupes de l’histoire, de découvrir deux ou trois histoires inconnues et plus ou moins croustillantes. Joyce en dit juste assez pour qu’on ne soit pas déçu depuis son audition pour entrer dans le groupe (un peu avant l’arrivée d’Andy Rourke… alors que Dale Hibbert tient la basse) juste avant laquelle il avait gobé des champignons hallucinogènes jusqu’à ce qui s’est réellement passé lorsque le bassiste, juste avant la tournée The Queen Is Dead, est rattrapé par une addiction à l’héroïne. Joyce ne revient pas sur le légendaire licenciement de son copain par une carte postale déposé sur son pare-brise par Morrissey mais sur les conséquences de son licenciement temporaire. On apprend ainsi que les Smiths ont répété avec un dénommé Guy Pratt (qui jouerait ensuite avec le Floyd), parfait musicien mais qui n’a pas été retenu car il…. avait une queue de cheval. C’est ainsi que Craig Cannon entra en scène. Cette histoire du ponytail est très raccord avec l’idée qu’on peut se faire d’un Morrissey présenté tout du long comme une fabuleuse énigme, sur laquelle Joyce ne dira rien. Est-ce parce qu’il a décidé de ne pas se mouiller ou tout simplement parce que, comme il l’admet, il n’a, dès le début, jamais vraiment discuté sérieusement avec le chanteur, partageant assez peu de choses avec cet être solaire, distant et perpétuellement dans son monde ? Difficile à dire. Leur proximité sera toutefois suffisante pour que Joyce (sans qu’on l’y force) devienne végétarien sous l’influence de Morrissey et entraîne sa copine dans ce nouveau régime.
Ce qui se dégage du livre (par delà le sempiternel mais toujours juste passage sur l’essor du groupe, la description du jeune gars d’une famille d’immigrés irlandais prolétaires qui va vivre son rêve en vivant de la musique), c’est bien entendu la force (tranquille puis un peu moins) collective qui émane du jeune gang des 4, le caractère surnaturel et organique qui découle de leurs talents singuliers et conduit à “produire” ces albums quasi parfaits. Joyce ne nous apprend pas grand chose (il admire Johnny Marr pour son inspiration, son talent, sa personnalité; Morrissey pour sa singularité, ses textes, son mystère) mais confirme que… personne n’y est pour rien et que ces choses là (les grands groupes, le génie musical) arrivent… comme elles arrivent. Faut-il lire un bouquin pour en arriver à de telles révélations ? Ce n’est pas certain mais on passe avec Mike Joyce un excellent moment, à cheminer le long de ces quelques années insensées. Le livre n’évoque quasiment que les quelques années (disons entre 1982 et 1987) durant lesquelles le groupe s’assemble, fonctionne et meurt, renforçant (parce que c’est la vérité) cette idée d’un destin filé et déroulé à toute allure. Concerts, enregistrements, tournées, le désarroi, l’espoir, les aspirations déçues avant d’être formulées (le mythe du marché américain qui se défile assez vite devant l’ampleur du labour), le rapport au succès des uns et des autres, le statut d’indépendance, l’intransigeance des uns et des autres et bien sûr quelques mots pesés sur le conflit qui opposera la section rythmique à la section créative (le tandem Morrissey/Marr) autour des droits des Smiths. On croise Mick Jagger en coulisses lors d’un concert aux Etats-Unis et on s’émeut des jolis mots de Joyce pour son ami bassiste disparu. Le reste s’égrène un peu comme une séance diapo, entre tendresse et nostalgie. Joyce ne s’appesantit pas sur le départ de Johnny Marr, nouvelle qu’il n’aura pas vu venir et n’aura visiblement jamais compris. Il corrige utilement l’idée (fausse donc) selon laquelle Strangeways refléterait ou annoncerait déjà la fin du groupe en en faisant une sorte de zénith créatif du groupe et un sommet d’harmonie en studio. Pour ce que ça vaut.
Tout cela est traité avec sérieux, avec passion aussi et une réelle volonté de rendre compte d’une période heureuse, plutôt que de déterrer des cadavres ou de provoquer. Joyce écrit, comme le musicien qu’il aura été durant ces années glorieuses, formidablement à sa place mais pas plus loin. L’homme est sympa, chaleureux, a les pieds sur terre (en cela, il est de la lignée humaine d’un Peter Hook au sein de New Order/ Joy Division, mais sans les envies de pouvoir) et le livre lui emprunte tous ces caractères. The Drums montre que l’Histoire dépasse ses propres acteurs et que ces derniers n’en ont pas plus les clés que nous. Quarante après, Mike Joyce en est toujours à se demander comment tout ceci était possible et par quel prodige les choses ont si bien tourné. Il y a une scène très touchante où il est pris d’une crise de larmes devant la beauté fulgurante de ce que le groupe est en train de jouer sur scène. Joyce, bien que derrière ses fûts, devient à cet instant notre égal, notre frère, un témoin un peu particulier, touché par la grâce. Il termine le livre d’ailleurs en se revendiquant comme l’un des plus grands fans… des Smiths que la terre ait porté. Le premier d’entre eux, si loin, si proche.

