Make-up Is A Lie : le nouveau single de Morrissey devient le titre de son album

Morrissey - Make-up is a lieSuivre Morrissey est décidément une affaire à plein temps. Entre albums passés à la trappe, disques repris et revampés, chefs-d’œuvre sacrifiés et ruptures divers, l’ancien chanteur des Smiths n’a pas une vie artistique si tranquille.

On en était restés en début de semaine à la révélation à venir… ce jour… d’un nouveau single, sans plus de détails sur son nouvel album. Bingo ! Le nouvel album est annoncé pour fin février chez Sire Records. La fabrication est lancée et on peut déjà le précommander un peu partout, en CD, numérique et vinyle. La couverture devrait être cette photo quelque peu surprenante que Morrissey avait utilisé il y a quelques mois pour promouvoir sa énième tournée. On n’en pensera ce qu’on veut mais c’est une photo pleine d’audace et qui (jusqu’à la croix qui brille à l’arrière-plan) a sans doute des choses à dire… mais lesquelles. On y reviendra quand ce sera le moment. La tracklist a été confirmée pour l’occasion. On la reproduit ici telle qu’elle apparaît sur les sites de streaming. Pas de changement par rapport à ce qui avait été annoncé, mais on en sait désormais un peu plus sur l’ordre des chansons, leur durée, etc.

Ce qu’on attendait par dessus tout, c’était évidemment le nouveau morceau qui… devient d’ailleurs le titre de l’album en lieu et place de You’re Right It’s Time, ce qui est une excellente idée. Make-up Is A Lie est un très bon titre pour un LP. Mais est-ce que le single tient la route ? Il y a débat. La réception du nouveau morceau est assez dégueulasse dans la communauté de fans, la plupart se disant déçus par le morceau : déçus par son texte jugé pauvre et peu explicite, par la musique dénuée (s’agissant d’un single) de dynamisme et de mélodie accrocheuse, déçus par la production qui renvoie aux sonorités expérimentales mais 100% synthétiques de I Am Not A Dog On A Chain. La voix du chanteur est globalement épargnée, les fans saluant le grain naturel de Morrissey et surtout son absence de “lissage” par la prod.

De ces remarques, on ne retiendra vraiment que la critique portant sur la production, tant celle-ci peut sonner (sur ses rythmiques synthétiques) datée, cheap et maladroite, même si la veine électro (moche) n’a pas donné que des expérimentations inintéressantes sur ses précédentes tentatives. L’absence de mélodie marquante est plus surprenante s’agissant d’un single destiné à vendre l’album et compte tenu du style de référence de Morrissey que rédhibitoire. Cela fait quelques albums que Morrissey signe ce type de chansons exploratoires et ça aboutit parfois à de belles choses (I Bury the Living). Ce titre-ci n’est clairement pas dans la lignée d’un Spent The Day In Bed, pop et accrocheur mais on ne doute pas qu’après quatre ou cinq écoutes vous passerez le reste de la journée à chanter mécaniquement “make-up is a lie, make-up is a lie”.

Make-up Is A Lie est un titre qui appartient à la veine d’écriture moderne de Morrissey : les textes sont plus brefs, plus secs et l’organisation renvoie à un refrain souvent réduit à une ou deux lignes; les descriptions sont moins attentives aux caractérisations sociales et aux détails, mais l’impact poétique est souvent renforcé. Que nous dit à cet égard le nouveau morceau ? Que signifie-t-il vraiment ?

Morrissey Make-up is a lie tracklist

I found myself in Paris
She sat in mournful silence
By midnight came an outburst, so much louder than a cloudburst
(She said) makeup is a lie, makeup is a lie …

I soon returned to Paris

To the garret of the poet
In Her mind of blank reclusion
Until the same explosion…
makeup is a lie, makeup is a lie …

Ten years passed in boredom
I made my way to Paris
To stand before her gravestone
I read the words in granite
(one, two, three four five)
Make-up is a lie…

La scène est à Paris (ce qui confirme le tropisme français et parisien du disque avec la présence dans la tracklist de Notre-Dame et de Monsters in Pig Alley – Pigalle). Morrissey construit son morceau en 3 tableaux autour de la relation du narrateur (un voyageur, un touriste, un homme d’affaires ou un poète étranger) et d’une étrange figure féminine, finalement assez peu caractérisée, mais qui a des allures fantastiques. Est-ce une actrice ? Est-ce un spectre ? Ce personnage est marqué par une phrase, qui constitue le refrain du morceau et le leitmotiv : “make-up is a lie”. L’univers parisien avec les pierres tombales, le cimetière, la construction qui ressemble aux petits poèmes en prose de Baudelaire, renvoie à la période décadente, au XIXe siècle finissant (la “mansarde”/garret du poète). La thématique du maquillage (du masque) et son rapport à la vérité et au mensonge est aussi très marquée. La ligne décadente (chez Lorrain, Baudelaire, Huysmans, Barbey) considère le contraire de ce que porte ici Morrissey à savoir que le masque/le maquillage est porteur de la vérité (inversée) de la personne. L’art est la nature et le travestissement par le maquillage/le masque un révélateur de l’authentique personnalité des gens. Ici, on peut supposer que Morrissey cultive ses thèmes habituels à savoir que la personne, isolée, désespérée, sans doute marginalisée, est, à l’image du chanteur lui-même, quelqu’un qui dénonce la société des apparences, des vérités tues, qui dénonce le masque médiatique, le travestissement des problématiques sociales et politiques. Make-Up is A Lie est le slogan d’une personne qui crie au loup et que personne n’écoute, qui dénonce le travestissement et l’étouffement des “vérités qui ne sont pas bonnes à dire”.

Le voyageur/narrateur y revient sans cesse et la créature ne change pas : elle explose, elle révèle la vérité, elle la crie tout haut… et rien ne change. Elle ressemble à ces fous qui déambulent dans les rues en éructant. Au point que sur le dernier voyage… il la trouve morte et enterrée. Dans un final pour le coup très baudelairien ou digne d’Edgar Poe, le slogan lui survit… signe peut-être que cette vérité ignorée était bonne à entendre et devait être prise au sérieux : Make-up Is A Lie. Pas étonnant dès lors que Morrissey qui veut jouer ce rôle de révélateur ait choisi ce morceau comme single. Il est celui qui dévoile, qui dit le vrai, et qui le chante sans fards. Il est aussi celui qui résiste à ceux qui essaient de contraindre la liberté d’exprimer ce que l’on souhaite. Si l’on s’accorde sur cette interprétation, le morceau (qui n’est clairement pas son meilleur, avec son petit motif de guitare hispanique et cette boîte à rythme pourrie) a une certaine allure et une vraie élégance en tant que cri dans le désert. S’il faut en retenir quelque chose, c’est uniquement son refrain et ça tombe bien : c’est là où la voix s’exprime, où l’intensité et la justesse du chanteur retentissent et resplendissent. Tout est mauvais sauf le refrain. Une phrase. Son décompte magique 1,2,3,4,5. On peut faire une excellente chanson avec 4 mots et en 3 secondes.

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1 Comments

  1. says: Viny reilly

    Bon article explicatif. Seul désaccord. J’y retrouve l’esprit de Spent The Day In Bed. Entêtant/agaçant et vaguement pompé à un/des groupes peu connus.

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