Les Instantanés d’Imara #29 – ESG

ESG par ImaraA la fin des années 70, New-York bouillonne de créativité. Musicalement, de nouveaux courants émergent: le hip-hop commence à faire bouger de plus en plus de monde et invente une nouvelle culture, tandis que le rock, porté par la vague punk, connaît des mutations sous l’influence de divers styles musicaux. Les artistes de cette nouvelle scène, appelée No-Wave en réaction à la new-wave jouent un rock déformé, déstructuré et dissonant, en rupture avec les conventions et y incorporent des sons provenant du funk, du free jazz, du punk ou des musiques expérimentales. James Chance and the Contortions, Lydia Lunch, DNA ou encore Lizzy Mercier Descloux sont les fers de lance de ce mouvement d’avant-garde. Pendant ce temps, quatre sœurs afro-américaines natives du Bronx fondent leur groupe. Marie, Renee, Valerie et Deborah Scroggins forment ESG, acronyme de Emerald, Sapphire and Gold en référence aux pierres précieuses symbolisant le mois de naissance des sœurs. Ensemble, elles vont créer une musique à la croisée des chemins entre le hip-hop naissant et le post-punk qui fera des émules.

Les sœurs Scroggins vivent dans des quartiers difficiles du Bronx, en proie à la criminalité et à la désolation. Inquiète à l’idée que ses filles puissent avoir de mauvaises fréquentations et tomber dans la drogue, leur mère décide de leur trouver un passe-temps créatif et leur offre pour noël 1978, des instruments de musique: une basse, une batterie et un tambourin. Enthousiasmées par ces beaux cadeaux, les quatre soeurs s’attèlent à la pratique de leurs instruments et répètent chaque semaine. Ainsi naît ESG. L’année suivante, leur mère les inscrit à un concours de jeunes talents. L’un des juges du concours, Ed Bahlman croit au potentiel des quatre sœurs, les prend sous son aile, et devient leur manager. Il les fait signer sur son label 99 Records, où figurent Glenn Branca, Liquid Liquid ou Bush Tetras, autre groupe de post-punk féminin aux accents funk.

Un soir, alors qu’elles ouvrent pour le groupe A Certain Ratio au Hurrah, Tony Wilson, fondateur du fameux label de Manchester, Factory Records propose à ESG d’enregistrer un disque. Quelques jours plus tard, elles entament l’enregistrement de leur premier single, produit par Martin Hannett, architecte du son unique de Joy Division. Renee Scroggins chante, Deborah joue de la basse tandis que Valerie joue de la batterie et Marie est aux percussions, accompagnée par Tito Libran, un ami des sœurs. Un partenariat est conclu entre Factory et 99 Records, de sorte à ce que le single soit à la fois vendu en Angleterre et aux Etats-Unis. Le premier single de ESG sort en 1981 et contient trois titres. You’re no good est déjà excellent, porté par la basse groovy de Deborah et la voix soul de Renee Groggins. Martin Hannett donne à leur son un côté mécanique, contrebalancé par la voix et la spontanéité des filles. U.F.O est un étrange instrumental post-punk, un peu angoissant avec cette espèce de son de sirène strident et urgent façon Quatrième Dimension, et une batterie minimaliste. Ce titre fera date par la suite et deviendra un des titres les plus samplés de l’histoire de la musique, particulièrement dans le hip-hop par des artistes tels que Public Enemy, NWA ou MF Doom. Moody est un morceau parfait, le meilleur des trois (même si ils sont tous très bons) où ESG allie la puissance de la funk (comme dirait Mozinor) et la froideur du post-punk. Le métissage entre ces deux genres existait déjà à New-York, mais ESG est plus fédérateur et plus dansant. Ce n’est pas le funk glacé parano des Talking Heads ni le free-jazz anémique et funky de James Chance. C’est jeune, c’est frais et plein d’enthousiasme, et ça l’est encore plus de quarante ans plus tard, sans absolument aucune ride. A noter que sur le pressage américain, la face B contient une captation live au Hurrah, avec les trois titres enregistrés avec Martin Hannett sur la face A.

Moody cartonne dans les boîtes de nuit des deux côtés de l’Atlantique et rameute à la fois les amateurs de post-punk et les rappeurs. ESG est invité à jouer pour l’inauguration de l’Haçienda, célèbre club de Manchester.

Elles sortent leur premier album, Come Away with ESG en 1983, produit par Ed Bahlman. Musicalement, les frangines du Bronx sont dans la continuité de leur précédent single et étendent ce mélange dépouillé de funk, de post-punk et de disco avec un peu de dub qui posera les bases du hip-hop avec des morceaux comme l’imparable Dance, ou You make no sense. Parking lot Blues fait presque penser à du PiL festif..les soeurs Scroggins ont d’ailleurs fait leur première partie, ceci explique probablement cela. Les quatre soeurs savent décidément y faire en matière d’instrumentaux, comme le montre le très cold-wave Christelle. It’s alright reflète à merveille ce mélange des genres qui fait leur succès, avec ses percussions primitives, le chant à la fois affirmé et juvénile ainsi que la basse vrombissante. Mick Collins, homme de goût, reprendra My Love For You, le dernier titre de l’album avec ses Dirtbombs. Un choix judicieux, les deux versions sont excellentes.

La musique des sœurs Scroggins est fortement samplée, mais cette forme de reconnaissance (ou de vol, ça dépend du point de vue) a ses limites. 99 Records fait faillite, laissant les soeurs livrées à elles-mêmes alors que leur musique est samplée partout mais sans recevoir le moindre sou ni même être créditées. Il faudra attendre 1992 avant

l’arrivée d’un nouveau disque de ESG dans les bacs, un EP justement intitulé Sample Credits Don’t Pay Our Bills, avec le très funky minimal There was a time et Earn It. Mais c’est dix ans plus tard, en 2002, que ESG revient pour de bon, grâce au label Soul Jazz Records, spécialisé dans les compilations (les compiles Punk 45 et Studio One sur le reggae). Le label sort d’abord la compilation A South Bronx Story, regroupant les premiers enregistrements du groupe, avant un nouvel album, Step Off. Marqué par le décès de leur mère, ce disque est moins dansant, plus sombre mais n’en reste pas moins intéressant, et retrouve quelques instants lumineux, comme sur Six Pack ou l’intriguant Sensual Intentions.

De nouveaux groupes comme LCD Soundsystem reconnaissent l’influence d’ESG sur leur musique et les soeurs Scroggins ont enfin droit aux royalties qu’elles méritent. Trois albums ont ensuite suivi, Keep on Moving en 2006 et Closing en 2012, puis What More Can you take en 2017. Les soeurs Scroggins apparaissent désormais sur scène aux côtés de leurs enfants: loin du népotisme gangrénant les milieux culturels, il s’agit ici d’une transmission de génération en génération, comme il existe chez les artisans. Si ESG arpentait encore les scènes européennes il y a une dizaine d’années, on les voit surtout à New-York ces temps-ci dernièrement le 31 octobre 2025 aux côtés de Martin Rev, une autre légende new-yorkaise laissée de côté qui, comme ESG, ne mérite pourtant aucunement l’oubli, au contraire.

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