Mansur Brown / Rihla
[AMAI Records]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Mansur Brown - RihlaOn se répète, mais on est toujours aussi étonné de constater la manière dont des jeunes compositeurs décloisonnent les genres pour mieux les faire dialoguer. À la bonne heure : c’est un constat heureux que l’on doit à la curiosité humaine, tout autant qu’à la démocratisation d’internet. Pour une fois que l’on ne se focalise pas uniquement sur ses mauvais points… Par contre, pas facile, nous qui nous battons pour un référencement de qualité, de trancher sur un genre “principal”, avec un Mansur Brown.  Musique électronique ? Ambient ? Jazz rock ? Shoegaze ? R’n’B ? Et si c’était tout ça à la fois, Rihla ?

On avait remarqué cet instrumentiste / chanteur grâce à un morceau collaboratif du jazzeux Yussef Dayes, autre acteur de ce renouveau de la scène anglaise hip hop. Depuis, il semble enrichir tranquillement son propre label avec des productions donnant un large rôle aux atmosphères sombres et humides de la nuit, comme des promesses d’univers de S.F. en suspens. Rihla fait suite à Desta (2023),  Heiwa (2021) et Shiroi (2018), si l’on se fie aux jaquettes.

Nuit, ma tendre amie

Le futur de Rihla est noir et incertain et pourtant, il semble se situer qu’à quelques pas du nôtre. On pourrait aussi bien être à Londres ou Détroit qu’à un quartier dortoir d’Osaka, sous les tubes d’un blanc blafard clignant de l’œil. Les êtres ne sont plus que de pauvres rustines esseulées, vaquant à leur douce aliénation. Nous, passagers de la nuit, on se promène avec l’ombre, à la recherche d’une ligne de fuite. Sur Fasiha, c’est le danger et le sentiment martial qui prédominent, et on croirait presque entendre du maître John Carpenter allant à la boxe, montrant les muscles. On pense aussi à un de ses fils spirituels, comme Umberto dans un versant plus (musique) noire. La piste Dreaming, elle, se situe entre gore et rêves, l’éther et le gaz, avec sa basse de guitare ravivant nos souvenirs des films de Lucio Fulci, Frank Silver et autres Fabio Frizzi aux commandes de nos frousses.

Dans un tout autre “mauvais genre”, non plus celui de la peur, mais du cyberpunk, le stressant Warehouse nous fait presque croire, par Fragments, à une balade à Delta City, mais seulement après que Robocop ait fait le ménage ; comme un Shenmue de science-fiction, dont les rares malfrats se réduiraient à un ou deux loubards solitaires. On se promène dans la ville sans autres angoisses que celles qui nous travaillent. Car bien que fantastique (dans tous les sens du terme), la musique de Mansur ne se laisse jamais avaler par la lugubris. Il y a une part de lumière chez elle, comme ces fenêtres restées allumées dans la nuit ; c’est autant d’âmes accrochés à l’espoir d’un jour nouveau. L’univers nocturne traverse l’album entier, et Mansur sait le décliner de multiples manières.

Corps et décors

Il est toujours surprenant de constater cette façon dont la musique instrumentale est plus parlante que les mots. Alone, par exemple, est en soi une petite pépite à la saveur shoegaze, avec une basse portant à réveiller les morts. La ville, elle, devient notre intime. Nous évoquions précédemment ses lumières ; elles se traduisent par ces rayons de voix féminins traversant l’album. À côté, celle de l’instrumentiste se fait rare et clairsemée, à la fois robotique et délavée, comme si les piles étaient sur le point de vaciller. Peut-être aurait-il gagner à varier ses effets et tonalités ? Nous ne savons pas si c’est la pochette qui nous y fait penser, mais Rihla constitue presque une alternative complémentaire à l’album de rap Famous Last Words (2023) de Casisdead, s’articulant autour de cette thématique (assez revue, il faut dire) de la mégapole endormie. On pense aussi, dans un registre néanmoins plus sombre et désolé, aux teintes de certaines productions soul jazzy de Roche Musique, tout comme, dans son côté plus glacial et planant, à des artistes house comme Dusky, Amtrac ou CamelPhat. Sur Mansur’s Message Pt.2, des lueurs de guitares grimpent les gratte-ciel. L’album nous rappelle le travail de Nabihah Iqbal, avec ce même profil en couteau suisse. Pas loin du quartier des plaisirs, Tokyo revêt sa robe de nuit.

Là encore, on revient à la fameuse et fascinante question de la transfiguration des expériences ordinaires (un chagrin, un accès de mélancolie, un espoir, etc.) en fantasmagorique (l’art, ici la musique). D’une humeur ou d’une sensation, Mansur dresse tout un univers déformé, exagéré de notre réalité. Et pourtant, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit aussi d’un galop d’essai, comme ses précédents albums ; une manière de se mettre sur la table. On touche à la mécanique invariable de l’art, capable de draper tant des émotions que des expérimentations, in fine partageables par tous. Nous sommes persuadés que cela peut aller bien plus loin encore ; on entrevoit de belles choses pour cet artiste polyvalent. La rue est encore fraîche, pleine de promesses…

Tracklist
01. Fasiha
02. Love Is Mine
03. Dreaming
04. Ghost
05. Alone
06. Toguchi
07. Faded
08. Mansur’s Message Pt.2
09. Warehouse
10. Change
11. Rihla
Liens
Le site de l’artiste
L’artiste sur Facebook
Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Plus d'articles de Dorian Fernandes
Duck Sauce / Get To Steppin | I Don’t Mind | Ask Me |
[Fool’s Gold]
Les Duck Sauce nous avaient manqué : 6 ans d’absence, bordel de...
Lire
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *