Le photographe de la couleur, de la banalité et de l’Angleterre pop est mort le 6 décembre à 73 ans, laissant derrière lui des milliers de clichés qui, à nos yeux, représentent tous une petite part d’une Angleterre, pop, rock’n’roll, populaire, qu’on associe aux musiques contemporaines. Étrangement, Martin Parr a beau être considéré comme une influence majeure de la façon dont on voit aujourd’hui le monde réel, en couleurs, frontalement, sans apprêt, n’aura pas entretenu de rapports directs si fréquents avec le monde de la musique, ayant travaillé beaucoup plus étroitement avec le monde de la mode que pour des musiciens. On peut voir la trace de son travail dans le récent film consacré au groupe Pulp, Pulp : A Film About Life, Death & Supermarkets, et tout autant dans la destinée esthétique d’un Lawrence, mais il n’a jamais noué d’échanges directs avec ces deux là. Cocker et le leader de Mozart Estate pourraient tout aussi bien être des personnages échappés des photos de Martin Parr, au point qu’on peut se demander à quel point Parr a inventé ou créé l’Angleterre qu’on adore voir ou s’imaginer.
Dans une œuvre très vaste (l’homme ne chômait pas et multipliait les engagements), la musique aura tout de même eu une place certaine. On a mis en avant ici quelques collaborations, attendues, connues ou moins, à l’image de la première photo qu’on aurait jamais cru voir.

En 2020, Martin Parr débarquait au Touquet et acceptait de photographier la déesse de la chanson française, Louane, devant le club de jeu de la Plage Centrale baptisé La joie de vivre. Sauf si on a mal cherché, il n’est pas impossible que cette photo posée soit l’une des rares fois où l’immense photographe anglais a été embauché pour créer une pochette d’album… avec celle de Madness un peu plus loin. Parr, la plage, on ne sait pas comment s’est établie la connexion (il faut bien manger, ma petite dame !). Le shooting a lieu en juillet mais il fait assez moche. La pochette est celle du troisième album de la chanteuse, qui ne sera pas un grand succès et manquera emporter la carrière de la jeune chanteuse nordiste. Est-ce que cela est due à cette photo un peu morne, maussade et sans relief d’un Martin Parr en pilotage automatique ? Sans doute pas.
La prise de vue contemporaine la plus célèbre de Parr pour la musique est évidemment la couverture de l’album de Blur, The Ballad of Daren. La photo est issue d’une session écossaise de 2004 et, à la différence de celle de Louane, n’a donc initialement rien à voir avec Damon Albarn et les siens. Elle fait partie d’une commande réalisée par l’architecte John Mc Aslan au photographe et complète la série des nageurs initiée par Blur avec Leisure et The Great Escape. Selon les images, l’eau de la piscine est plus ou moins bleue, le ciel plus ou moins sombre et orageux. On n’est pas certain des couleurs de l’original, mais la photo sera jugée marquante par les critiques… sans doute parce que l’album est bon.
C’est par l’intermédiaire de Virgin Records que Martin Parr est convoqué en 1999 pour travailler sur les visuels du groupe Madness, à l’occasion de leur huitième album, Wonderful. Outre la photo de couverture du disque prise dans le métro, Virgin commandera à Martin Parr un reportage dans Camden qui servira de référence esthétique à cette sortie et dont les clichés illustreront l’ensemble des parutions associées à ce disque dont le single Lovestruck, qu’on a placé un petit cran en dessous, et son policier à la casquette. Pas la peine de souligner à quel point le travail du photographe colle parfaitement à l’approche du groupe de Suggs et consorts.
The Madcaps
Le photographe mancunien est mis à contribution… différée pour illustrer la pochette du 2ème album de The Madcaps… des Rennais en 2016. Le disque est psychédélique, enlevé, pétillant, un peu garage, beaucoup vintage, égaré dans sa formule énergique entre les 60s et les 70s. Un peu surf, un peu tout en fait, ce cocktail coloré est parfaitement raccord avec les photos de Parr prises sur les plages anglaises. Moutarde, mayo, ketchup : Hot Sauce. Pas la peine de vous expliciter l’image. C’est bien trouvé et parfait pour l’usage. Le groupe livrera un troisième disque l’année qui suit avant… de disparaître à jamais.

La série pour Madness est très sympatique et nous offre une vue très pittoresque de Camden, le quartier de Londres d’où est issu le groupe.

Plus une collaboration artistique qu’une simple illustration de disque (même s’il y a bien un objet CD), le projet MMM part d’une envie de notre chanteur à cornes national qui… rencontre Martin Parr et lui propose (peu après et suite à d’intenses échanges créatifs) une sorte de rétrospective sonore et musicale de son travail. A chaque thématique photographique, M va associer un instrument particulier, déclinant ainsi à la Boris Vian une association musicalo-graphique qui fera le bonheur des spectateurs qui assistent à la rétro-musico-exposition, aux Rencontres d’Arles d’abord puis en résidence à la Philharmonie. Pour ceux qui s’en souviennent l’expo est surtout l’occasion de voir plusieurs centaines de photos du britannique et d’en prendre plein les yeux.
Ah l’année 1995 et ces chefs-d’œuvres oubliés (à bonne ou mauvaise raison). On se souvient ainsi de l’engouement (de Bernard Lenoir par exemple) pour les Anglais de Salad, groupe signé chez Island Records, et qui nous avait enchanté un temps. Le groupe avait bénéficié d’une session photo avec Martin Parr qui les avait accompagnés sur une traversée en ferry, traversée durant laquelle il avait pris l’ensemble des clichés illustrant le disque et notamment cette couverture cheveux dans le vent. Que reste-t-il de Salad aujourd’hui ? La jolie chevelure rousse de Marjine Van Del Vlugt, la chanteuse hollandaise du groupe ? Un ou deux singles ? Une compilation ? Le souvenir des photos déjà fuyantes de Martin Parr ? Même pas.
Photo de Martin Parr hébergée sur le site de The Guardian
On espère que notre rédacteur en chef acceptera au moins de passer cette photo qui illustrait un article de The Guardian publié à l’occasion d’une interview d’Andy Collins, le jeune homme figurant sur cette photo de Martin Parr et qui le mettait en scène. Andy avait été reconnu et identifié très tardivement par sa fille qui lui avait un jour tendu sous le nez la photo en disant : “Papa, c’est toi non ?”. C’était bien lui. Martin Parr ne s’embarrassait pas toujours des questions de droit à l’image. Pas à cette époque. Se signalant auprès de l’artiste, Andy Collins reçut une photo et quelques mots en guise de dédommagement ? C’est ce qu’il semble raconter. On n’en sait guère plus. C’était aussi un autre monde, une autre époque. Parr a shooté pas mal les classes moyennes anglaises, mais aussi les “figures” de l’englishness, des punks (on aime beaucoup la photo “la punk et sa mère”, moins les “punks” récents qui sont pris comme des cartes postales pour les magazines de mode et qui ont perdu du charme et de l’authenticité d’antan).
Photo de Martin Parr hébergée sur le site de The Guardian
Sur le site de Martin Parr, on peut trouver plusieurs jolies photos de ces derniers passages au festival de Glastonbury. 2022 et 2023. Il y était souvent sur commande mais certaines n’ont jamais été publiées et restent en accès libre. Elles prolongent par leur mise en scène (quasi inexistante) ses travaux les plus connus sur les plages. Même relâchement. Même vie capturée sur le vif. Mêmes attitudes des corps aux loisirs. C’est juste et beau le plus souvent, rarement vachard.
Photo de Martin Parr hébergée sur le site de l’agence Magnum (lien ci-dessous)
Cette photo tirée d’une série de l’artiste réalisée autour des personnages peuplant la Tamise faisait partie de l’habillage de scène de Sir Elton John sur sa dernière tournée Farewell. Parr n’était pas le seul convoqué par la team Elton mais situé en bonne place avec ici, la photo du marqueur de cygnes. La série est visible depuis le site du Standard pour l’agence Magnum.
A défaut d’avoir beaucoup travaillé pour les musiciens, Martin Parr avait tout de même accepté de tourner un film “à son image” et à la leur pour les Pet Shop Boys afin d’illustrer la chanson London (voir en en-tête de l’article), hymne à la capitale figurant sur l’album Release. Le clip met en scène deux jeunes russes qui se baladent dans Londres. Les Pet Shop Boys y figurent adossés à un mur ou dans le métro en musiciens de rue.
Peut-on considérer que c’est une consécration que d’avoir une chanson de Vincent Delerm à son nom ? Oui.
Ice-cream balnéaire
Martin Parr
Eighties, Angleterre
Martin Parr
Ventre blanc à l’air
Martin Parr
Nager quelque part.
C’était en 2008.

