[L’Album Idéal #3] – The Stranglers / Le Rouge et Le Noir

The StranglersMaintenant que la parenthèse s’est close suite au décès de Dave Greenfield, un article de la série [Album Idéal] s’impose. Nous voilà à présent, comme disent les américains, face à la big picture. Quoi qu’avec ce groupe, nous ne sommes jamais à l’abri d’une résurrection.

Quand on y pense, composer l’album ultime, parfait d’un groupe comme The Stranglers, c’est un peu comme se lancer dans un pari  perdu d’avance. Et pourtant… tentons.

Les étrangleurs n’ont jamais cessé d’inspecter tous les soubassements du rock : la pop, la new wave, le punk, la surf. Que leurs musiques soient d’un rock rustique ou extravagant, subversif ou doucereux, sec ou fantasque, guilleret ou ténébreux, pêcheur ou mystique, enfantin ou charnel, naïf ou sulfureux, moqueur ou sophistiqué, sage et brutal, baroque ou ascétique, croyant ou décadent, énergisant ou languide, ils ont toujours fait valdinguer toutes les barrières du genre, sans oublier quelques pas de côté dans l’électro, le reggae, la soul, le rhythm and blues, les influences tribales et même… le jazz tsigane (avec Sanfte Kuss), conférant à l’ensemble de leur carrière une allure de joyeux bordel. Groupe polyphonique, au sens qu’il comptait deux chanteurs différents, on était souvent des couteaux suisses chez The Stranglers. Le rock band comptait l’éternel bassiste Jean-Jacques Burnel, mariole judoka de la bande, ainsi que Dave Greenfield, génial claviériste autiste, la voix de velours du beau Hugh Cornell, ainsi que le taciturne gros Jet Black à la batterie. Sans oublier les successeurs de certains – eh oui, un groupe comme ça fonctionne au passionnel, ça s’en va et ça revient au gré des disputes – Baz Warne, John Ellis, Paul RobertsJim Maccauley, dernier arrivé. Sur les 18 albums studio, on y compte au moins 2 chef-d’œuvres ou morceaux marquants garantis par disque. Chaque album était un virage, une rupture prenant à revers les fans. Et à l’intérieur de chaque disque, chaque piste se dissociait des autres sans pour autant rompre l’harmonie de la galette. Voilà : The Stranglers est le groupe total par excellence.

Un groupe de leur ampleur ne mérite pas un magnum opus de 12 titres, mais un de 18, nombre de leurs albums studio et nombre moyen de plages par albums réédités. Deux bonnes excuses qui nous éviteront quelques cheveux blancs. Loin d’être un best of, nous tentons ici de construire une histoire musicale en une poignée de titres, la plus complète et à même de peindre toutes les aspérités du groupe, de ses débuts en 1977 jusqu’à 2021, si possible en piochant un peu dans chaque album. Peu importe les époques, ce sont les morceaux de nos cœurs, mais alignés telle une série de polaroids (non chronologiques) narrant l’identité disparate d’un groupe que l’on juge trop souvent oublié du panthéon. Tentons de rallumer cet éclat. Tout du moins, de vous convaincre qu’elle est bien l’une des plus belles étoiles de la constellation rock.

01. God is Good (album Coup de Grace, 1998)

Le groupe a toujours eu le chic pour démarrer ses albums en feu d’artifice. Introduction sèche et dévastatrice, l’irrévérencieux groupe y dresse un cantique aux dieux meurtriers et aux bains de sang perpétrés en leur nom. Les sons secs des cithares orientales et des bruyants cris d’animaux sauvages se mêlent avec majesté dans des synthés new wave glacés et de froides colonnes de guitares que n’aurait pas renié un U2 en bonne forme, conférant à l’ensemble cet étrange sensation de chaud-froid dévastant tout sur son passage, peuplades et dévots accroupis sur les marches du temple ensanglanté. « Viens chercher bienveillant petit dieu, il va savoir te cajoler et te saigner comme il faut! »

02. Death and Night and Blood (Yukyo) (album Black and White, 1978)

De la pénombre, du sang et de la mort : on est en terrain connu! Nous voilà transportés dans le sordide Londres des années 70, celui des rues dont les lampadaires ne clignotent plus. Death and Night and Blood est une ode aux guerriers de la nuit que l’on hurle en chœur, ainsi qu’à la geste guerrière du samouraï écrivain Yukyo Mishima. Parés pour une petite castagne des familles, mes drougs?

03. Midnight Summer Dream / European Female (album Feline, 1982)

Étant donné le fait que nous soyons contraints au niveau du nombre de pistes, la réédition de Feline offre en une piste la réunion live des deux pépites (un medley) de cet album, dans des versions quasi identiques aux versions studio. Donc… enjoy!

Midnight Summer Dream épouse une certaine idée de l’inquiétude romantique. Oui oui, derrière leur allure torve de lascars, The Stranglers sont férus de poésie et de littérature, lyrisme se traduisant plus encore dans leur musique que dans leurs paroles d’ailleurs. Les notes de claviers se veulent angoissées et excitantes, comme on attend en rendez-vous, avec une certaine stupeur, à côté de la fontaine d’une nuit chaude mais incertaine, une fille pour un second regard. Puis arrive l’European Female (à écouter plus haut), au bout de 6’45 minutes (dans la version live – nous avons privilégié les deux clips séparément, mais vous pouvez la trouver en plage 13 de la réédition), féline et radieuse, potentiellement venimeuse. Les notes de Greenfield ruissellent en cascade, prêtes à nous dévorer (ou pas, là est peut-être le drame) au moindre faux pas. La guitare hoquète, enchanteresse, et nous rappelle le délicieux lâcher prise face à l’énigme du féminin.

04. La Folie (album La Folie, 1983)

Ce morceau est à pleurer de beauté. Chaque accord de guitare y sonne comme une goutte s’échappant d’une gouttière. D’une mélancolie morbide et terriblement sensible, raconté dans un français parfait par un « JJ » Burnel facétieux, La Folie relate ce terrible fait divers commis par Issei Sagawa sur une étudiante de La Sorbonne, celui d’un amour s’achevant dans un acte de… cannibalisme. Les lois du cœur sont décidément impénétrables.

05. Ugly (Album Rattus Norvegicus, 1977)

Dès leurs débuts, The Stranglers sonne le la, et carre un coup recta dans le troufignon de la bienséance : « An ugly fart / Attracts a good looking chick / If he’s got money » ou encore le savoureux « I mean, it seems to me / That ugly people don’t have a chance« . Morceau anti-thons, Ugly est peut-être leur titre le plus rageux et caustique, doublé d’un second degré renversant (on se demande qui, entre le psychopathe et sa victime, est le plus laid dans l’histoire), tout cela avec un rythme ayant sifflé quelques lampées de whisky, celle d’une jeunesse qui se contrefout royalement de voir hurler les saintes-nitouches. Plus qu’un cri : une libération pour nous les frustres.

06. In a While (album Written In Red, 1997)

Ce délicat titre de moitié de parcours prouve bien la constance de The Stranglers. Atteignant une musique presque aussi aérienne et doucereuse qu’un tube des années 80, Jay-Jay nous y parle de tentations nihilistes, d’alcool et de désir de sagesse. Et tout cela avec la pureté d’un jeune homme. Un morceau humble et pourtant formidable.

07. All Roads Lead To Rome (album Feline, 1982)

Feline est probablement (avec La Folie) leur plus bel album tant il fourmille de diamants. Quel chemin prendre ? All Roads Lead To Rome est décidément leur morceau le plus new wave (on pense aux débuts de Depeche Mode, de Everything Counts à See You), probablement à cause de cette voix impavide et sentencieuse de Cornell et des sirènes synthétiques, revenues de tous les excès d’un New York dépeint ici comme une mégapole antique et viciée, une arène stratifiée et étouffante dont le contrepoids serait, là encore, cette grêle rafraîchissante new wave et ces esthétiques chœurs d’eunuques, conférant à l’ensemble une atmosphère planante échappant à la touffeur de Satan.

08. Time to Die (album In The Night, 1992)

De l’excellent album In The Night, on a pas mal hésité entre le très Culture Club Heaven or Hell et le très Duran Duran This Town. On s’est donc rabattu sur Time to Die, embardée folle et ravineuse trempant une tête dans la surf rock tout en toquant à la porte de… Leonard Cohen. Poésie de la voix ; guitares furieuses. À écouter en fonçant tombeau ouvert dans la nuit.

09. Paradise (album Feline, 1982)

Paradise est un amour de titre, désabusé mais toujours en quête de volupté. Totalement pop, doté de chœurs féminins et d’un rythme îlien et exotique évoquant palmiers et crustacés, le morceau, par sa douceur, annule toute croyance en une véritable méchanceté de ces garçons. Le paradis, ce beau mirage. Et si celui-ci résidait finalement en ses quelques minutes de musique attrapables ? Vous avez quatre heures…

10. The Raven (album The Raven, 1979)

Les Stranglers ont rarement respecté la règle punk des moins de trois minutes. S’étendant sur des longues pistes, le groupe démontre sa capacité à tenir son apnée et à enchaîner les harmonies sur la durée. Alors que The Raven l’album marque la fin de leur période punk pour se diriger vers un rock plus abstrait et pop, le morceau éponyme constitue le tiret entre le rock sec d’hier et les esbroufes rococo-pop de demain.

11. Skin Deep (album Aural Sculpture, 1984)

Un clavier qui nous chatouille les oreilles, une guitare qui nous les gratte, la voix pleinement dégainée de Cornwell qui nous les titille. Mais quel bien-être! Romantique, glamour, sensible, Skin Deep nous alerte gentiment, sans une once d’agressivité, sur le serpent de l’hypocrisie et de la cupidité. Ô mon frère… « Watch out for the skin deep! »

12. Nice in Nice (album Dreamtime, 1986)

Honorant les mystères insondables de la femme fatale, mais aussi de la géographie française et son folklore, Nice in Nice est hilarante de bout en bout, exaltante et littorale avec ses notes de clavier cristallin. Nouveau cri d’amour à la France et à cette ville dont ils ont été interdits suite à un chahut dans un amphithéâtre, il s’agit décidément d’un morceau de garçonnière, leur plus Duran Duran.

13. Too Precious (album Dreamtime, 1986)

On tentait plus tôt de décrire au mieux le rock des Stranglers en jouant sur ses contraires. Mais s’il y a bien une permanence chez eux, c’est celle de l’épate énergique. Too Precious plane aussi haut qu’un ciel baroque. Presque exclusivement instrumentale, elle ébauche pendant près de sept minutes chargées d’autant d’harmonies que les couleurs du ciel en jaquette. Ce morceau porte assurément la griffe du groupe.

14.  Bring On The Nubiles (album No More Heroes, 1977)

Les Stranglers n’ont jamais été à l’abri d’énormes polémiques dues à leurs paroles intelligemment tapageuses, et cela dès leurs débuts où la fin de leur concert était souvent synonyme d’envolées de guitares et d’explosions de vitres. Bagarreurs, exhibitionnistes, teigneux, accusés d’être racistes, misogynes et ici, avec Bring On The Nubiles… un brin pédophiles : notre sympathique groupe était placé sous les meilleurs auspices pour réussir. Tout cela sous l’égide de leur crédo : « Truth trough provocation« !

À noter qu’il existe une version alternative hilarante, complètement gaguesque, presque dénuée de musique et pourtant drastiquement différente, plus longue, et, à vrai dire, meilleure que l’originale: Cocktail Nubiles. Crise de fou rire garanti ! Et si cela vous dérange, allez écouter le doux Strange Little Girl, vous leurs pardonnerez.

15. Instead of This (album 10, 1990)

Il est rare d’accoler le rock à la matière aquatique. Pourtant, leur rock se veut aussi cocotier, littoral, tropical. Morceau exclusif sorti uniquement lors de la réédition de 10 en 2004, Instead of This montre encore que voix écorchée punk, envolées po(p-)étiques et new wave rock peuvent évoquer les paisibles longues plages de sable fin, les noix de coco, la route infinie vers le soleil, et que la démarche n’est en rien antinomique avec un rock pur jus qui se respecte.

16. No Mercy (album Aural Sculpture, 1984)

La vie est une petite salope qui te crachera à la gueule jusqu’au dernier souffle : c’est bien connu. Mélange de rock un brin folk et d’une rythmique brinquebalante et jazzy, No Mercy ne ressemble à rien, si ce n’est à elle-même. Ce titre est fait pour doucher tout espoir aux loubards en herbes. Merci pour ce conseil, merci.

17. Big Thing Comming (album Norfolk Coast, 2004)

Un bon groupe, même lorsqu’il n’est plus de sa première jeunesse, est toujours apte à sortir des titres coup de poing de sa besace. Big Thing Comming en est la preuve tonitruante. Non plus d’un rock nuageux ou aquatique, cette fois, c’est direction l’espace pour un turbo-rock avec des arpèges à rendre fou à lier tout guitar hero. Avec ce titre, le guitariste se lance dans un grand huit digital. Doté d’énormes moments de bravoure, notamment un chœur incantatoire hallucinant, Big Thing Comming est de ses titres à motiver un régiment à se jeter dans la gueule du loup avec vous, le sourire aux lèvres.

18. Hot Club (Riot Mix) (album Aural Sculpture, 1984)

Les verres qui tombent en explosion ; les fûts de bière qui giclent ; les pochtrons qui beuglent et les chaises qui ne vont pas tarder à s’envoler. Hot Club et sa mélodie très guillerette et chaloupée, de cette même démarche que les quatre saltimbanques délurés dont The Stranglers s’est fait la spécialité, dressent un instantané du pub anglais. On sent presque d’ici la succession de courants d’air chaud-froid des entrées-sorties de la taverne, tout comme la douce effluve de moisissure laissée par des geysers d’alcool quotidiens séchant sur le pauvre mur cramoisi n’ayant son mot à dire. C’est tout comme si on y était. Quatre pintes siouplait ! Hic…

Puisque l’on aurait pu composer deux ou trois autres « Album idéal », on vous laisse avec quelques autres de nos pistes préférées en rabe, pour en confectionner le vôtre et prolonger la (re)découverte : I Feel Like A Wog (album No More Heroes, 1977), Bitching (album No More Heroes, 1977), Don’t Bring Harry (album The Raven, 1979), Tank (album Black and White, 1978), Shut Up (album Black and White, 1978), Two Sunspots (album (The Gospel According To) The Meninblack, 1981)Four Horsemen (album (The Gospel According To) The Meninblack, 1981),  Vietnamerica (album La Folie, 1983), Strange Little Girl (album La Folie, 1983), Golden Brown (album La Folie, 1983), Cocktail Nubiles (Album La Folie, 1983), Pawsher (album La Folie, 1983), Ice Queen (album Aural Sculpture, 1984), Spain (album Aural Sculpture, 1984), Mayan Skies (album Dreamtime, 1986), Dry Day (album Dreamtime, 1986), Always The Sun (album Dreamtime, 1986) Norman Normal (album Dreamtime, 1986), Sweet Smell of Success (album 10, 1990), All Day and All of the Night (album 10, 1990), And The Boat Sails By (album About Time, 1995), Valley of the Birds (album Written In Red, 1997), Here (album Written In Red, 1997), Poisonality (album 10, 1990), Heaven or Hell (album In The Night, 1992), This Town (album In The Night, 1992), Sanfte Kuss (album Norfolk Coast, 2004), I don’t Agree (album Norfolk Coast, 2004), If Something’s Gonna Kill Me (It Might As Well Be Love) (album Dark Matters, 2021), The Lines (album Dark Matters, 2021).

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3 Comments

    1. says: Dorian Fernandes

      Vous faites pas si bien dire ! D’ailleurs, entre les (vrais, pour le coup) albums de Johnny Marr et de Tears For Fears chroniqués dans nos pages, on est plutôt servi par l’actualité !

      1. says: Li-An

        Je me demande s’il y a eu des études sérieuses sur l’impact nostalgique de la musique pop. Après tout, la plupart des personnes à partir d’un certain âge écoutent de la musique qui leur rappelle leur jeunesse.

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