Pere Ubu / Pennsylvania – St Arkansas 2021
[Fire Records]

9.3 Note de l'auteur
9.3

Pere Ubu - PennsylvaniaPennsylvania, sorti en 1998, est avec le recul le plus impressionnant des deux disques et peut être considéré à juste titre comme l’un des sommets de la carrière du Pere Ubu qui en compte beaucoup. Mais sa confrontation (fortuite) avec St Arkansas, sorti quatre ans plus tard (2002), permet, comme à chaque fois, de réévaluer ce qu’on tenait jusqu’ici pour un album plutôt mineur du groupe de David Thomas. Le phénomène est constant : chaque réédition, chaque revisite par David Thomas des travaux du Pere Ubu fait jaillir son extrême pertinence, sa valeur et son caractère passionnant et subversif. Il viendra un temps (advenu pour nous depuis quelques années) où cette somme de petits cailloux fera qu’on tiendra le groupe rien moins que pour l’un des plus grands groupes apparus, vivants et ayant traversé l’ère moderne. Le Bandcamp du groupe, dans un grand mouvement mémoriel qui procède sans doute d’une fin prochaine des hostilités (le plus tard possible), regorge désormais de lives et d’enregistrements inédits, et disponibles uniquement en numérique, qui témoignent à quel point le groupe a évolué, prospéré autour de son leader, pour devenir une boule d’énergies et un laboratoire insensé d’initiatives.

Pennsylvania, dans la folle histoire du groupe, correspond au retour au bercail de Tom Herman, le guitariste historique, après vingt ans d’absence. Sa présence électrise le groupe et imprègne de sa radicalité l’ensemble des compositions du Pere Ubu. Le disque est sombre, post-rock et jazz à la fois, embrassant (et c’est ça qui saute aux oreilles au fil des réécoutes) un territoire aussi vaste et varié que l’Etat des Etats-Unis qui lui donne son nom. On peut en effet assimiler les deux albums dont on cause à une balade psychogéographique dans un territoire aussi réel et historique qu’imaginaire. Du premier, David Thomas retire ce mélange de grandes étendues propices à la culture des céréales qui a permis à l’Amérique et aux premiers colons de nourrir leur développement, en même temps qu’il lorgne vers l’étrangeté détraquée des zones urbaines sinistrées. La musique de Pere Ubu circule en toute liberté dans un espace défini par l’histoire mais aussi la déambulation intime de ses membres, comme s’il s’agissait de donner en même temps un cours d’histoire des Etats-Unis et un cours d’histoire de la musique. On passe par le blues déglingué d’un SADTXT au funk mécanique d’un Urban Lifestyle aussi séduisant que terrifiant. La clé du disque est livrée dans l’intriguant Silent Spring au texte assez explicite :

Follow me into town
You don’t know where we’re going
That’s where we’re going

Follow me as far as this
That’s all you need to know
That’s where we’re going

Pere Ubu n’a jamais demandé rien d’autre à ceux qui l’écoutent que de plonger sans trop y réfléchir au coeur de sa folie défricheuse. Qu’on se fasse malmener à coups de basse et de je ne sais quel ustensile de cuisine sur Mr Wheeler, un morceau qui rappelle aussi les répétitions forcenées de The Fall, ou qu’on se balade en ville vers une transformation incertaine… dans ou avec une valise à la main sur le dérangé et lumineux Monday Morning, Pennsylvania est un album à la richesse incroyable, perturbant et passionnant. La nouvelle production appliquée par David Thomas (assez perceptible sur le premier morceau, Woolie Bullie) tend à atténuer quelque peu le côté dissonant et violent du tout et renforce le poids du spoken word ou la gravité du chant. Il n’en reste pas moins que Pennsylvania a la force d’un bouquin de Lovecraft dans sa manière de donner à voir un univers proxime mais fondamentalement étranger et dingo. On tient ici un univers tout à fait lynchien par la translation qu’il fait subir au réel. Drive est notre morceau préféré, animé et implacable, dérivatif et fluide comme un serpent clair. Le morceau est chanté à la perfection par un David Thomas qui ouvre des dimensions comme on ouvrirait des portes.

I know a road they say is the loneliest highway in the world
Have you seen it?
It’s as relentless as the arrow of time
And just as unforgiving

Voilà ce dont il est question : l’ADN des musiques américaines, conduire jusqu’au soleil. Conduire jusqu’au point où l’espace et le temps fusionnent et disparaissent. La musique de Pere Ubu relève autant de l’histoire et de l’alchimie que de la musique.

Pere Ubu / St ArkansasSt Arkansas

St Arkansas est encore plus ouvertement tourné vers ce mouvement de circulation des hommes, des énergies et du temps. Il fonctionne comme un travelogue assumé où l’on croise sur la route même (celle que l’on surnomme la Mighty Road et qui court de l’Arkansas à Tupelo et puis descend encore vers le Sud) des personnages que Thomas a rencontré. “J’ai simplement roulé sur cette route”, confiait le chanteur jadis, “et écrit ce que la route me racontait.” La fluidité est ce qu’on remarque ici. L’album s’écoule, il file, il défile devant nous, alignant sur le côté, dans les stations, des “positions”/propositions mi-chantées, mi-parlées qu’on laisse ensuite derrière nous. Le jeu est assumé sur le funk cohenien (des frères, pas de Leonard) du superbe Slow Walking Daddy, contrarié sur un Michele qui sonne comme un titre empâté des Pixies, ou juste dévié par la puissance d’une image sur l’apparition clownesque du clodo de Hell. On se demande sans cesse de qui ça parle et qui parle, ce qui constitue, en un sens, l’apogée du mouvement post-punk et post-conceptuel. On pense à l’écriture virevoltante et impossible à suivre d’un Donald Ray Pollock chantant, territoire sudiste oblige, imposant des changements de points de vue et des aller-retour entre des perspectives sacrées, métaphysiques ou bassement crasses. Pere Ubu navigue, il dérive, il flotte. Il cavale avec Phone Home Jonah qui sonne comme du Nick Cave hillbilly. On sent la sueur, la noirceur des États qui s’abîment et cette route qui dépose les freaks et les épaves à intervalles réguliers comme pour nous terrifier et nous hanter.

Au rayon “chansons habitées”, on retiendra bien entendu le stupéfiant et fascinant portrait de Steve et de son frère Danny, qui, écoute après écoute, continuent de foutre les jetons.

My brother Danny
Works in a zoo
He travels there daily
For something to do
He chases each moment
Each shaped discretely
Each one a bead
So many beads on the string that binds me

La qualité narrative de St Arkansas est remarquable. Chaque titre fonctionne comme une nouvelle mais aussi un poème ouvert sur une figure-faille qui interroge et questionne. C’est Twin Peaks en chanson, un jeu d’énigmes qui ne laisse aucune chance de résolution. Thomas se prend pour un lover sur Where’s The Truth mais on sent que l’offre n’est pas nette. Tout ceci est vicié, corrompu, claqué au sol. La preuve ultime est délivrée sur le chef d’oeuvre qu’est le Dark conclusif, un monument de 9 minutes qui est peut-être LA grande chanson du Pere Ubu et celle qui décrit le mieux la perte de repères et la folie dans son univers entier. Dark est à la fois touchant et indifférent, intime et lointain, avec ses cymbales, sa basse, sa menace qui gronde et cette idée que le dérangement est désormais comme armé d’un couteau, prêt à nous saigner comme un veau. Le dérangement est à nos portes, en nous, juste là, chez ce frère d’âme/arme qui chante et gémit à la fois. La radio grésille, comme si elle rendait fou et témoignait aussi, comme si elle crépitait, précipitait et enregistrait. Est-ce le son qui rend fou ou est la folie qui produit le son ? Qui invente qui ?

La question posée par la post-modernité ou le post-garage du Pere Ubu porte justement sur cette antériorité du son sur le monde. Ce qu’on appelle le Big Bang (le premier son) n’est peut-être pas l’endroit d’où tout est parti. Possible après tout, que la folie ait existé avant, comme une ombre noire et que tout ce qui ait jamais poussé en soi (malgré et contre elle) soit une manifestation, un rejeton incertain de cette déviation originelle.

And I drive into the wilderness,
And I drive to fill a sense of purpose.
And I drive to find a perfect world,
Where I hope to build a house.
And the radio,
AM radio,
Oh the radio will set you free

La musique n’est pas la finalité. Elle est l’instrument du dégagement, la force qui permet la révélation de la nature véritable des choses.


Tracklist
St Arkansas

01. The Fevered Dream of DeSoto
02. Slow Walking Daddy
03. Michele
04. 333
05. Hell
06. Phone Home
07. Lisbon
08. Steve
09. Where’s The Truth
10. Dark

Pennsylvania

01. Woolie Bullie
02. Highwaterville
03. SADTXT
04. Urban Lifestyle
05. Silent Spring
06. Mr Wheeler
07. Muddy Waters
08. Drive
09. Indiangiver
10. Monday Morning
11. Perfume
12. Fly’s Eye
13. Wheelhouse

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