Lectures d’été : Pierre Andrieu / Les Jours Du Jaguar
[Le Boulon]

Pierre Andrieu - Les Jours Du JaguarAu début, il y a trois souvenirs. 1980, j’ai 8 ans. Je découvre l’Auvergne en commençant par le Cantal, trois semaines de vacances en famille sous la pluie et la grisaille dont il reste quelques photos noir & blanc au grain grossier que mon père tirait lui-même dans le petit labo de ce centre de vacances où je m’enfermais avec lui parfois. 1985, j’ai 13 ans et c’est cette fois en marge du massif du Sancy que je passe des vacances en colonie. Vu de l’ouest, sur ces coteaux de la Dordogne, sa silhouette à la fois proche et lointaine impressionne et attire. 1987, j’ai 15 ans, c’est encore l’été et le voyage vers le sud-est de la France se fait de nuit. Sans doute éclairée par la lune, les cimes de la chaine des puys se dessinent dans la pénombre, surplombées de l’antenne illuminée du plus majestueux d’entre-eux, le Puy-de-Dôme dominant Clermont-Ferrand que l’on contourne. Je tourne donc autour, un peu au sud, un peu à l’ouest, un peu au nord mais je m’y sens incroyablement bien et c’est ainsi que, sans le savoir alors, je me prépare par une irrésistible attirance pour ces lieux à entrer dans l’univers de Jean-Louis Murat et quand débarque Cheyenne Autumn en 1989, je suis prêt.

Pierre Andrieu, journaliste clermontois attendra lui un peu plus longtemps pour entrer dans l’univers de Murat, mais il y pénétrera de manière presque intime; peut-être pas en tant qu’ami, mais en tant qu’intervieweur de confiance auquel l’artiste accordera au fil des rencontres beaucoup de son temps. Ce sont 5 de ces entretiens, réalisés entre juin 2003 et juin 2009 qui rythment cet ouvrage qui, de la compilation d’interviews envisagées à l’origine, s’est assez naturellement élargi vers d’autres horizons complétant cet hommage qui prend corps au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture.

Le journaliste, à dessein, s’est focalisé sur une période précise de l’univers de Murat, celle qui va de Mustango (1999) à Babel (2014), soit quatorze années d’une carrière qui s’étend sur 40 ans, avec quelques hauts mais aussi pas mal de bas, à ses débuts notamment qui ont forgé chez lui ce sentiment de retard à rattraper qui ne l’aura jamais quitté. Au-delà de la documentation et l’analyse de cette période prolifique, sa préférée sans aucun doute, Pierre Andrieu va aussi s’attacher à déconstruire le Murat médiatique aux saillies provocantes pour réhabiliter le Jean-Louis Bergheaud privé, drôle et affable, les idées pas toujours très claires mais aussi habité par de solides valeurs tant autour de sa relation aux autres qu’à son art. Pour cela, en plus des heures passées à converser avec l’artiste, le plus souvent en marge de concerts auvergnats, Pierre Andrieu va convier plusieurs proches pour des témoignages post-mortem qui vont éclairer d’une façon souvent pertinente et fournie en anecdotes voire en gossips croustillants la vie et l’œuvre de cet artiste unique parti soudainement un jour de mai 2023. On y découvre un Murat passionné et passionnant, capables de colères mémorables et de brouilles durables, mais toujours à l’écoute des propositions de ses collaborateurs, cuisinant ou faisant la vaisselle pendant que d’autres enregistrent leurs parties, jamais avare d’une invitation à la maison logée au cœur des pâturages du Sancy, parfois encore adepte de la défonce mais joggeur quotidien, cycliste et randonneur régulier jusqu’à ses derniers jours.

Ces témoignages, variés, forcément dans l’hommage mais capables aussi de dire les choses telles qu’elles étaient, parfois moins belles donc, offrent une vision plurielle de l’artiste et de son œuvre. On se sent moins seuls quand une sommité comme Bernard Lenoir avoue avoir lui aussi lâché l’affaire, après Mokba en ce qui le concerne, moins touché par des albums moins impactant, voire souffrant d’égarements réguliers. Il se dégage de ces témoignages beaucoup d’émotion, notamment quand il s’agit de ses plus proches, les femmes de sa vie Marie Audigier et Laure Desbruère ou les amis-musiciens de toujours ou presque (Alain Bonnefont, Denis Clavaizolle, Stéphane Reynaud et Fred Jimenez). Les témoignages plus techniques des ingénieurs du son Aymeric Létoquart ou Pascal Mondaz apportent un éclairage inédit et passionnant sur sa façon de travailler quand ceux de l’écrivain Eric Reinhardt, particulièrement émouvant, ou de la cinéaste Laetitia Masson montrent l’influence qu’il a pu avoir sur des artistes contemporains devenus proches amis. Enfin, en lisant les beaux témoignages que rapportent les plus jeunes, Matthieu Lopez (Matt Low du Delano Orchestra) ou Morgane Imbeaud, on est impressionné par cette volonté permanente d’accompagnement et de transmission qu’il aura eu.

Pierre Andrieu aurait pu en rester là mais le journaliste qu’il est tenait aussi à apporter sa propre touche, et il a bien raison de l’avoir fait, à travers des écrits plus personnels. D’un côté, il reprend dans l’ordre chronologique les albums de la période pour tenter d’en rechercher, plusieurs années après leur sortie et l’inévitable patine du temps, les intemporelles marques qui en font, selon lui, les classiques inoubliables de cette période présentée comme faste. Si on n’est pas obligé de le suivre sur ce terrain, d’autant qu’il occulte volontairement les années 2008 à 2011 (Tristan, Le Cours Ordinaire Des Choses et Grand Lièvre, pas les plus passionnants, on est bien d’accord), il faut reconnaitre à Pierre Andrieu le fait que sa plume donne l’envie de se replonger dans cette partie de la discographie qui aura, pour beaucoup, été moins marquante que la période s’achevant justement avec le live Muragostang en 2000 ; il peut en être fier, c’était là l’un de ses objectifs en envisageant l’écriture de ce livre. Puis l’auteur se lance dans des analyses thématiques des textes de Murat : Murat et l’Auvergne (le livre est illustré de très belles photos), Murat et les femmes, Murat et le sexe, Murat et le sexe des femmes, Murat et la mort. Si l’analyse façon commentaire de texte prend parfois des tours un peu scolaires, il convient de reconnaitre à Pierre Andrieu son érudition muratienne (comme on dit), la pertinence du propos et quelques hypothèses judicieusement démontrées. En même temps, difficile de critiquer l’exercice déjà accompli par un chroniqueur qui, dans son second fanzine en 1997, avait lui aussi dressé la carte des lieux cité par son idole auvergnate.

C’était au retour d’une année passée dans la capitale arverne pour achever un peu piteusement des études géographiques. Un an dont une partie à sillonner les routes du coin (c’était aussi l’objet du travail, le prétexte peut-être) dans l’espoir de croiser un jour Murat au détour d’une boulangerie ou de la terrasse d’un café-alimentation-tabac-presse-restaurant. Je ne sais plus comment, j’avais entendu dire qu’il habitait une ferme dans le secteur de Rochefort-Montagne mais à l’époque, sans cette sale balance de Google, impossible de savoir qu’il s’agissait du hameau de Douharesse à proximité duquel je passais plusieurs fois. Peu importe en réalité, cela rendait la quête plus belle, comme farfouiller sans cesse les bacs à disques à la recherche d’une perle qu’on ne trouvera jamais. Une quête mystérieuse et intime dont Pierre Andrieu livre, 30 ans après, de nombreuses clés.

Sorti quasiment au même moment que Le Lien Défait de Franck Vergeade et Foule Romaine d’Antoine Couder dans la collection Seven Inches du Boulon également bien que le titre ne soit jamais sorti en 45 tours, Les Jours Du Jaguar constitue la première étape de l’exploration post-mortem de la vie et l’œuvre d’un artiste véritablement unique. Dans le livre, beaucoup appellent de leurs vœux l’exploitation de tiroirs remplis d’inédits que l’on sait fournis mais dont on ne peut que soupçonner l’étendue réelle et d’enregistrements live d’anthologie. Difficile de dire aujourd’hui si cela se fera, si cela sera pertinent, artistiquement et/ou économiquement, si cela pourra se faire dans le respect de la mémoire d’un artiste qui savait ce qu’il voulait et surtout ce dont il ne voulait absolument pas. Il n’en demeure pas moins que Jean-Louis Murat aura marqué des générations de gens aussi normaux que lui, aux aspirations aussi simples et que sa disparition soudaine aura profondément affectés. Se replonger dans la vie et l’œuvre du musicien de La Bourboule où il gît pour l’éternité est sans conteste pour ses admirateurs le meilleur moyen d’en faire le deuil.

Recevez chaque vendredi à 18h un résumé de tous les articles publiés dans la semaine.

En vous abonnant vous acceptez notre Politique de confidentialité.

Écrit par
Plus d'articles de Olivier
Youth Valley, amplis branchés, parés pour débouler
On était sans nouvelle des grecs de Youth Valley depuis leur impeccable...
Lire
S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires