Poupard / Cérémonie Malgache II
[Choléra Cosmique]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Poupard - Cérémonie Malgache 2Sur Cérémonie Malgache II, la chanson qui s’appelle Tino Rossi est précédée par une introduction instrumentale qui a de faux airs d’une gnossienne, triste et affligée, de Satie interprétée au piano solo par David Litavicki, à moins qu’elle n’ait été piquée ailleurs. Cela donne une petite idée évidemment de ce qu’on peut trouver chez Poupard : des transitions d’équilibristes entre de la grande musique minimaliste et une chanson pop désaccordée et bâtie à la boîte à rythmes. Dans un cas comme dans l’autre, c’est la mort qui est au centre du jeu, inévitable mais aussi rassurante parce qu’elle est la seule issue populaire absolument démocratique.

Cérémonie Malgache était un album magique et sur le fil, un disque bizarre et parfait jusque dans ses imperfections manifestes. Sa suite, développée en huit morceaux contre sept sur le précédent, ne l’est pas moins, stupéfiante de beauté et de radicalité, de poésie et de n’importe quoi. On est d’emblée projeté dans l’univers particulier et attristé de cette séquelle. On y croise des figures célèbres. Tino Rossi en tête. Est-il un chanteur corse ? Un chanteur pour enfants ? Un chanteur joyeux ou triste ? Un chanteur juste mort. L’ami Babybird avait organisé un album entier autour de cette bascule qui s’opère en pop, sur une note ou une intonation, entre le bonheur et la peine, entre sadness et happiness. Poupard procède d’une manière similaire créant partout une tension vertigineuse entre des éléments terre à terre, des instants de vie et des fragments de haute culture. « Chante Tino Rossi mais ne meurs pas ce soir/ la pluie t’enfonce dans la terre/

« Chante Tino Rossi mais ne meurs pas ce soir/ la pluie t’enfonce dans la terre/ ca rouille et ça tangue dans la tête à ma mère/../ pourtant le pire danse devant nous/ sur un reggae fourre-tout.Chante Tino Rossi Tendresse. Chante Tino Rossi Détresse.« 

Cérémonie Malgache II est, encore plus que le précédent, dominé par la voix mi-enfantine, mi-déglinguée de Laurie Morcillo. C’est en grande partie elle qui par son timbre unique, sorte de France Gall  zombie, à l’énonciation plate comme une poitrine sans seins, froide et pourtant si tristement expressive, qui crée cette impression de dérangement anti-poétique et surréaliste du réel.  Elle s’embarque tête baissée sur les nappes électro propulsées d’un Tête Basse qui porte sur lui toute l’ennui triomphant du rapport qu’on entretient avec le monde. « La morosité arrive à tuer des gens par arme blanche. Le temps dure. Tête basse. J’ai la haine de la poésie. » Les punchlines sont comme désaccordées et noyées sous le brouillage qui peu à peu encercle le chant et le déborde. Make Up 2 est splendide et dérisoire, naturaliste jusqu’à l’abstraction. L’instrumentation a de faux airs de bande originale de film. On se croirait dans le boudoir d’Hélène et Sonia, les deux actrices dingo du Femmes, Femmes de Paul Vecchiali. Le grand morceau du disque est peut-être bien le spectaculaire et tubesque Je Vois des Morts chanté avec un mystérieux F. 2 Shooosh (français/François de Souche ?) qui a raté, il y a longtemps, sa période d’essai chez Zebda. A moins qu’il ne s’agisse du merveilleux Isabelle Huppert, morceau-apparition qui nous entraîne dans l’intimité schizophrène d’une bande de copines invitées rue Dolce (toujours) à une gratuité party donnée par l’actrice. La superstar « donnait ses dessous et d’après elle ça coûtait beaucoup de sous. » L’expérience part en sucette, écornant au passage le mythe de la grande dame, comme si le fantasme et le réel ne pouvaient que se dégonfler au contact de l’un l’autre.

Cérémonie Malgache II témoigne de la progression du mal qui affecte le groupe. On le sent glisser un peu plus loin dans la folie douce, l’isolement, le brouillard existentiel. L’électro est répétitive, fantomatique, simple pulsation/pulsion qui remplace le coeur qui bat ou s’accroche à d’anciennes ritournelles populaires saisies par hasard et avec lesquelles on fait un bout de chemin. Sur le remarquable Fille de l’été, on passe d’une proto-synthpop qui rappelle le Separations de Pulp à un motif à deux doigts qui aurait fait les choux gras de n’importe quel groupe d’electro-pop dans les années 80. L’interprétation donne pourtant le sentiment que la vie a disparu et ne se pose plus qu’en simple écho/réplique de ce qu’elle a été. « Un perroquet qui répète toujours la même chose« , chante Morcillo comme si tout ceci relevait d’un théâtre du faux ou d’un spectacle burlesque.

Le final, Fermeture, est le décalque d’un des titres du premier volet. On retrouve David Litavicki, la rue Dolce et des fragments de vers déjà entendus « ceux qui ne sont rien, sont ceux-là même qui n’ont pas d’amour à donner. Je suis tout l’amour que je donne en gazon synthétique. » La réinterprétation est distante, fuyante, étouffée par un monde qui n’apparaît plus comme réel et chargé d’objets mais dépouillé et dénué de tout, comme maintenu en vie par la seule apposition de l’artifice herbu (ce gazon synthétique, posé par la Mairie). Le simulacre de vie qui est mené par les protagonistes relève de la pure hantologie. Il s’agit de rejouer la vie d’hier et d’oublier sur chaque note pourquoi et comment elle s’est évanouie.

Cérémonie Malgache II agit au plus près de son titre. Elle accompagne, dans une sorte de célébration macabre, ce qu’il nous reste d’esprit, de raison et de sentiments vers un ailleurs joueur, désolé et léger comme un voile d’encens. Le disque est magnifique et comporte encore des traces d’amour dedans.

Tracklist
01. Ouverture
02. Tino Rossi
03. Tête Basse
04. Make Up 2
05. Je Vois des Morts feat. F. De Shooosh
06. Isabelle Huppert
07. Fille de l’été
08. Fermeture
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