François Joncour / Sonars Tapes
[Music From The Masses / [PIAS]]

7 Note de l'Auteur
7

François Joncour - Sonars TapesL’origine du projet Sonars est à rechercher dans la volonté de faire collaborer au long cours des chercheurs en biologie marine avec les musiciens Maxime Dangles, Vincent Malassis et François Joncour. C’est le travail de ce dernier, produit à partir de 2018 comme il est d’usage pour ce type de projet par un conglomérat de plusieurs salles de musiques actuelles aux points communs explicites (La Carène à Brest, l’Hydrophone à Lorient, La Nouvelle Vague à Saint Malo et l’Antipode à Rennes) et de tout un tas de soutiens institutionnels qui bénéficie aujourd’hui d’une extension physique grâce au label brestois Music From The Masses. Loin de l’esprit DIY, voire même assez peu indépendant financièrement parlant, il met en lumière cette façon très française de soutenir, de la tenir à bout de bras diront les mauvaises langues, la création artistique. Cette idée, essentielle, que le denier public, bien que de plus en plus rare, doit aussi servir à dé-contingenter les artistes de toute dimension de rentabilité est, comme la biodiversité de notre environnement, à préserver absolument. Si l’intérêt du grand public n’est pas forcément le but recherché pour ce type de projet, la mise en lumière de travaux jamais médiatisés par des chercheurs qui œuvrent dans l’ombre pour tenter de comprendre les principaux enjeux de nos vies contemporaines, comme ici la catastrophe climatique qui s’annonce à travers un prisme microscopique est une entrée toujours pertinente pour les plus curieux, amateur de musique pop rock indé ou non. Plus ouvert qu’il n’y parait, il vise aussi à sortir la création musicale des habituels locaux de répétitions et la science de ses laboratoires pour initiés, en allant à la rencontre des écoliers, des jeunes des quartiers ou du public hétéroclite des festivals pointus, hors les murs des salles de concert, composés aussi bien de férus de musique que de personnes sensibles à l’environnement naturel et maritime.

Françoi JoncourIl est vrai qu’en d’autres temps, Sonars Tapes, ce premier album de François Joncour sous son propre nom aurait été cloué au pilori des « albums-concept ». Pensez donc, sous l’égide du laboratoire de recherche maritime franco-canadien BeBest dépendant du CNRS, un musicien qui s’en va enregistrer en rade de Brest le chant de la coquille St Jacques ou en Arctique les craquements des icebergs pour en faire un album de rock à guests, c’est forcément suspect. L’aventure en a pour le moins l’air intrigante, incongrue peut-être même et renvoie à ces albums bancals basés sur une seule idée déclinée en infinies variations pas toujours intéressantes. Qu’on se rassure, si ce point de départ thématique des plus originaux traverse bien l’album de part en part, il n’est que le prétexte à l’écriture d’une douzaine de chansons plutôt bien troussées. L’idée a rapidement convaincu le musicien breton, connu pour ses groupes I Come From Pop auparavant et surtout Pastoral Division dorénavant mais aussi pour son goût pour les field recordings et la création multimédia en résidence, avec des plasticiens, danseurs ou donc à présent, des scientifiques. Le point de départ du projet était de les comprendre, qui ils sont, ce qu’ils font, comment ils le font et à travers cela, composer un album qui soit à la fois imprégné de cette atmosphère de laboratoire de chercheurs tout autant que de l’objet de leurs recherches.

Ceci posé, loin d’être un objet expérimental complexe et claustrophobe, comme enfermé dans un scaphandre, force est de constater qu’il faut la plupart du temps une écoute extrêmement minutieuse, attentive, pour repérer dans ces morceaux les éléments organiques, inspirés et inspirants, recueillis sur le terrain en bottes et cirés. Rarement introduits de façon explicite, ils servent le plus souvent de substrat aux compositions, se confondent avec les éléments électroniques, glitchant et claquant au son de l’omniprésent violon de Mirabelle Gilis, autre véritable cheville ouvrière du projet avec le pianiste David Euverte, le batteur d’Eiffel, Nicolas Courret et le producteur et multi-instrumentiste rennais Thomas Poli. Avec un tel profil à la sensibilité nettement pop ou rock, la direction musicale ne fait pas vraiment de mystère et seul le goût de François Joncour pour les sonorités électroniques qu’il exprime à travers son projet plus personnel Poing vient troubler quelque peu l’ambiance électrique des Sonars Tapes.

L’album s’équilibre alors de façon assez naturelle entre un format chanson assez pop et des instrumentaux rock ou électro. Si certains morceaux chantés renvoient explicitement au projet, tel l’introductif Piling Underwater interprété par le liverpuldien Ned Crowther ou le très Tiersennien Tout S’en Est Allé co-écrit par Christophe Miossec, on regrettera cependant que le riche artwork n’ait pas laissé la place aux paroles voire aux éclairages sémantiques. Malgré toute sa grâce, Skarigañ A Ra interprété en breton par Emilie Quinquis est forcément un peu abscons. Quant au nerveux Biology Is Food & Sex, impossible de savoir sans le dossier de presse que le morceau fait référence à l’addiction du chef de laboratoire pour The Clash, Les Bérus’ et le café. Comme si le disque ne se suffisait pas à lui-même, il peine à être pleinement immersif et suggestif. Les trois interludes, plutôt intéressants, renvoient presque autant à leur origine maritime qu’à l’univers lynchien du retour de Twin Peaks, torturé et inquiétant. C’est donc dans les instrumentaux qui laissent divaguer l’imagination qu’il faut chercher les plus belles réussites de ce disque. Alors que Les Gorgones nous entrainent dans un univers pas bien loin de musiciens du cru comme Soïg Sibéril ou Alain Pennec, ambiance finalement très finistérienne de balades familiales du dimanche après-midi sur la côte à observer la vie de l’estran, Ô Spitzberg ! est une invitation par-delà les mers hostiles à toucher le graal arctique, aussi passionnant que turbulent au fur et à mesure que l’on s’en approche. Mais les deux plus belles réussites du disque se cachent sous un caillou que l’on soulève délicatement dans une flaque alors que la mer se retire, dans deux morceaux un peu jumeaux, deux instrumentaux sombres et évocateurs. Le premier, Obsession & Repetition, puissante montée technoïde n’allant pas sans rappeler les géniaux génois de Port-Royal est une illustration sonore de l’essence même de la recherche : être obsédé par une démonstration et répéter les travaux jusqu’à y parvenir. Quant au Noir Grall, s’il fait partie de ces titres un peu hermétiques impossible à comprendre sans un minimum d’information (un chercheur dénommé Grall, habillé de noir et fan de musiques sombres…), il se pare d’une certaine atmosphère ouessantine où ont été captés les sons marins qui hantent ce rock un peu post, dense, à la fois motorique et atmosphérique, lumineux mais plombé, pas très éloigné, quand on dit que l’île est une intarissable source d’inspiration, de l’ambiance insulaire du formidable album de Yann Tiersen en 2014.

Sonars Tapes n’est pas un album raté. On peut sans doute regretter qu’à force d’immersion, de temps passé et de complicités construites entre artistes et chercheurs, certains aspects soient devenus tellement évidents pour eux qu’ils aient fini par louper leur cible: nous faire pénétrer cet univers. Il devient alors compliqué de s’immerger complétement au cœur du projet et on se contente d’observer le plus souvent de loin, depuis la route côtière ou le sommet d’une falaise le travail à n’en pas douter passionnant qui se déroule en mer ou sur l’estran. Sans doute aurait-on aimé un artwork plus explicite permettant de mieux comprendre l’ensemble des intentions et du processus. Il n’en demeure pas moins que le disque met aussi en lumière les qualités de musiciens de François Joncour et de ses acolytes qui délivrent un album certes quelque peu inégal, mais traversé de très beaux moments au cours desquels musique, science et humanisme s’accordent avec beaucoup de grâce dans l’espoir de sauvegarder, un peu, la beauté de ce monde.

Photo (c) François Joncour / Sonars

Tracklist
01. Piling Underwater
02. Biology Is Food & Sex
03. Interlude 1. Ce Qu’On Entend
04. Obsession & Répétition
05. Skarigañ A Ra
06. Le Noir Grall
07. Tout S’En Est Allé
08. Interlude 2. Chaos In Lab
09. The Depressed Larvae
10. Les Gorgones
11. Interlude 3. 20 Mètres De Fond
12. Ô Spitzberg ! / Tinduff
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