Prolapse / I Wonder When They’re Going To Destroy Your Face
[Tapete Records]

8 Note de l'auteur
8

Prolapse - I Wonder When They’re Going To Destroy Your FaceA bien des égards, 2025 restera marquée par un certain sceau de nostalgie duquel il serait sans doute bon à un moment de sortir. Raté. Ça n’est pas encore tout à fait pour ce coup-là car si I Wonder When They’re Going To Destroy Your Face est bien un tout nouvel album de fin d’été, il est l’œuvre d’un groupe que l’on suit depuis plus de 30 ans mais qui n’avait pratiquement plus donné de nouvelles depuis 1999, Prolapse. Reformés en 2015 pour des concerts et quelques sorties (des morceaux de 1995 sur The Flex EP en 2019 ou des Peel sessions en 2021 sur le label Precious qui semble avoir désormais pris la suite du mythique Strange Fruit co-fondé par le célèbre DJ en personne), le groupe de Leicester sort donc son premier album depuis 26 ans. Il est publié par le label allemand au nom imprononçable en français, Tapete Records qui creuse toujours un peu plus le sillon de l’accueil des vieilles gloires britanniques ; bon, pas bien grandes les gloires, mais vous le savez, ici, ça nous convient parfaitement.

Si Oasis est hors concours (et n’a de toute façon encore rien produit de nouveau), si Pulp et Stereolab occupent à juste titre sans doute le devant de la scène dite « indé » depuis le printemps dernier, si derrière toutes ces reformations se cachent des intérêts très divers mais souvent a minima relativement financiers, Prolapse joue définitivement dans les divisions inférieures. Celles des pelouses pourries, des chasubles qui puent, des bières tièdes sur la main courante et des purges du dimanche sous un crachin persistant pour lesquelles on se passionne malgré tout ; parfois infiniment plus que devant la ligue des champions (du rock). Sur le devant de la scène, Mick Derrick est archéologue, Linda Steelyard journaliste locale à Leicester ; pour eux, partir en tournée, c’est poser des congés, s’entasser à sept ou huit dans un van trop petit pour au final perdre de l’argent quand on n’a pas de mugs, de tabliers de cuisine ou de moule à cake à vendre au merch’. Ça vous pose l’intérêt mercantile assez relatif de l’affaire et en même temps le degré de passion de la bande de cinquantenaires reconstituée à l’identique. En se formant en 1991, Prolapse avait cette prétention assez typique de l’Angleterre du milieu, celles de ces villes touchées de plein fouet par la crise économique des années 1980, de devenir le groupe le plus déprimant du pays. Encore raté. Comme pour un groupe comme Hood, c’était sans compter sur notre goût immodéré pour ces losers auto-proclamés et ils sont en vérité au fils des albums et de singles canons devenus l’un des plus excitants outsiders du rock anglais. Le restent-ils après tout ce temps ?

Premier constat, le septet n’a rien perdu de sa superbe et s’est bien entretenu durant ces années de silence. On le savait puisque l’autre Mick, Harrison, le bassiste, a su nous embarquer dès 2014 dans son impeccable projet dronegaze National Screen Service, sortant même il y a trois ans ce qui reste à ce jour le meilleur disque des années 2020, l’extraordinaire A New Kind Of Summer. Autant le dire de suite, I Wonder When They’re Going To Destroy Your Face ne le supplante pas mais s’avère, comme son titre le laisse entendre, un bon direct en pleine poire. Si on pourra toujours reprocher à Prolapse le manque d’évolution de sa recette depuis plus de trente ans, au moins, ils la maitrisent à la perfection. Guitares au nombre de trois, issues du punk, agressives et acérées comme il se doit, rythmique vrombissante et robotique devant beaucoup au krautrock, le décor plutôt sauvage et radical est bien en place pour laisser le champ libre au numéro de duettistes que forment Linda Steelyard et son chant mutin, toujours sur le fil entre douceur mélodique et chanté-parlé revendicatif et Mick Derrick, bête de disque comme de scène qui, s’il a sans doute beaucoup appris d’un Mark E. Smith, a aussi beaucoup donné à un Grian Chatten ou un Jason Williamson ; ou quand la scansion s’érige en véritable art.

Est-ce l’âge, l’état du monde ou plus proche d’eux celui de leur pays qui se recroqueville sur lui-même pour céder aux sirènes si sombres de ce qu’il avait si brillamment combattu il y a maintenant plus si loin d’un siècle, mais Prolapse semble sacrément en colère. Les titres des morceaux parlent d’eux-mêmes, les textes un peu moins tant l’accent à couper au couteau de Mick Derrick demeure des années après toujours aussi impénétrable mais l’ensemble trahit une ambiance qui ne concoure pas exactement à la bagatelle. Il se dégage d’I Wonder When They’re Going To Destroy Your Face une dureté musicale à laquelle le groupe nous avait certes largement habitués en particulier sur le très sombre Backsaturday en 1995 ou le plus expérimental Ghosts Of Dead Aeroplanes en 1999, mais qu’il équilibrait souvent par des titres absolument radieux qui illuminaient ses albums précédents (Doorstop Rhythmic Bloc ou Burgundy Spine sur le premier) voire par une approche un tant soit peu plus policée (on se comprend) sur The Italian Flag porté par son impeccable tube MTV-esque Autocade ou un Killing The Bland particulièrement accrocheur. A la recherche d’évidence mélodique, on repassera donc tant ce nouvel album se montre sous un jour austère.

Mais contrairement à d’autres albums du moment, on ne s’y ennuie pas une seconde, pris dans ce tourbillon électrique un rien primal d’un album particulièrement dense même s’il est assez peu varié aussi, il faut bien le reconnaitre. Car mise à part la minute d’introduction électro d’On The Quarter Day, les sept minutes fantomatiques, forcément, de Ghost In The Chair, ou un final placé sous les auspices paisibles d’un A Forever prouvant que le groupe est aussi capable de véhiculer de belles émotions, le reste de l’album a tout d’un monolithe sonique. Alors, les charges de guitares succèdent aux charges de guitares, pratiquement sans répit, atteignant même rapidement des moments paroxystiques avec cet incroyable riff qui tourne en boucle dès l’introduction sur The Fall Of Cashline, le très énervé Jackdaw sur lequel se ressent l’influence très lointaine d’un Sonic Youth pré-Goo ou encore l’oppressant mais passionnant Ectoplasm United qui achève de nous enfouir (et sa chouette mélodie avec) sous des tonnes de flanger qui se balancent de gauche à droite et une meute de cymbales ahurissantes qui nous laissent comme un lapin dans les phares. Pas étonnant après ce mur de déflagrations que l’on finisse complétement groggy.

Quand est-ce qu’on allait se faire casser la gueule demandaient-ils ? Là, maintenant, pas plus tard qu’au bout de ces 44 minutes sans trop de surprises, si ce n’est la forme éclatante d’un Prolapse revigoré par un quart de siècle de pause discographique. I Wonder When They’re Going To Destroy Your Face ne sera peut-être pas un jour de bilan le premier disque que l’on retiendra de leur discographie très homogène, sans réel pic ni fausse note mais ils peuvent se vanter d’avoir réussi leur retour, enregistrant un album qui leur ressemble, sans révolution ni rupture. On en parle assez souvent pour savoir que rares sont les groupes se montrant plus convaincants sur leur seconde vie que sur la première ; rares ou inconnus d’ailleurs. Mais l’essentiel est sans doute ailleurs, dans cette volonté peut-être un peu nostalgique de retrouver cette vie qu’un travail, un couple, un enfant, un profond ras-le-bol ou carrément un dégout de la tronche des autres avait fait quitter. Un groupe de rock n’est pas forcément une histoire d’amitié, mais il s’y joue durant son existence tellement de choses fortes qu’avoir sincèrement envie d’y retourner n’a rien d’infamant. Une démarche pleine d’authenticité une fois encore gage de qualité ; ça n’est pas nous qui nous en plaindrons.

Tracklist
01. The Fall Of Cashline
02. Cha Cha Cha 2000
03. Err On The Side Of Dead
04. Ghost In The Chair
05. On The Quarter Days
06. Cacophany No. C
07. Jackdaw
08. Ectoplasm United
09. A Forever
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