Menni Jab / Caméléon (Réédition)
[Le Passage]

7.9 Note de l'auteur
7.9

Menni Jab - Caméléon (Réédition)On ne cesse de le dire en ces pages ! Il existe tant de jeunes pousses du rap français ne demandant qu’à bourgeonner aux yeux d’un public méritant mieux que la soupe populaire. Nous avions suivi la collaboration d’une de ces graines, Menni Jab, avec Fusion, EP élaboré avec le camarade Pi-Well, tous deux membres du collectif et label Le Passage. Menni ressort ses premiers premiers pas d’artiste adulte avec une seconde mouture de Caméléon, sorte de grosse compilation (augmentée de 3 nouveaux titres) sorti, de mémoire, en plein Covid, et rassemblant les premiers titres ambitieux, ceux que l’on assemble en vrac pour savoir ce que l’on vaut auprès des copains avant le grand saut.

Bande à part

Ah, sacrée innocence! Elle nous a perdu un jour, mais nous revient en pleine poire quand on retourne sur les terres des aieuls. Immaculé, voilà l’autre titre qu’aurait pu avoir l’EP. C’est encore un peu naïf tout cela, jusqu’à ce que l’on se rappelle que nous sommes face à une réédition d’un travail encore tout frais, d’un artiste encore tout jeunot (il ne nous croira pas, mais si!). Cela ne nous empêchera pas de distribuer quelques mauvais points, mais c’est notre travail!

On rebrousse chemin. Bref, oui, malgré la gentillesse d’une instrumentale simple qui nous attrape au col comme un chewing-gum, Immaculé nous fait traverser une ville morte, ce genre de cité qui ne nous donne plus envie de se lever. Dès lors, l’EP frappe par l’absence de vulgarité des écrits, écrits que l’on devine chaleureusement rédigé sur un coin de table, au stylo Bic bleu près d’un lit et d’une lampe de chevet. Si j’osais fait penser à du « BigFlo & Oli bac+5 majeur Sciences Éco », ambitieux dans ses thématiques mais accessible, du rap conscient bien ficelé, avec cette petite touche de naïveté mignonne d’une jeunesse violemment désabusée. Menni n’hésitera pas à s’embourber dans le mélo social avec quelques titres plus altermondialistes ou universalistes. Comme le tandem précité, on croit percevoir les musiques que cette même génération à écouter dans les années 2000, notamment les morceaux hip hop (on les reconnait au piano pleureur) de Sinik, Faf Larage et Vitaa, ou plus tard de Youssoupha. Un peu plus loin, dans le tire-larmes Des prisons dans la tête, Menni Jab propose un slam à la Grand Corps Malade, évoquant le déterminisme des exclus ou encore les vertus du féminisme, des sujets on ne peut plus attendus. Pas glop, mais sincères.

Mais là où Menni Jab frappe fort et juste, c’est quand il tripatouille dans tous les sens les phobies qui le taraudent : l’angoisse existentielle du virage raté. Toute la compilation est traversée par une détresse terrible et on ne peut plus de notre temps, où ce-dernier balance sans fard sur la tristesse citadine et l’enfance magnifiée, la violence d’un monde du travail amoral, les filles loupées et le temps manqué, le poids du qu’en-dira-t’on et la croyance profonde en une carrière d’artiste presque morte-née, tuée dans l’œuf. Jeu d’enfants dévoile une belle dent envers de ce que l’on devine être les mondes du travail et de l’enseignement supérieur (« Dans la meute, certains gamins se prennent pour l’élite / Une bande de petits roquets qui joue les loups de Wall Street« ) qui stipendient, voilent et corrompent l’être et les ambitions premières, érigeant en principes tacites hypocrisie, mensonge et concurrence du tous contre tous. Là où ce-dernier est bon encore, c’est lorsqu’il évoque à demi-mot la mystification d’une égalité des chances faussée, démontrant, avec une intelligente vulgarisation, ce que le François Bégaudeau sociologue pointe : échapper à un déterminisme baissier par l’entremise d’une instance réputée de l’enseignement ou du monde du travail, c’est subir aussi un autre déterminisme masqué portant le nom de méritocratie. En somme, une détermination sociale à l’émancipation, courant le risque de faire de sa proie un soldat servile et d’éteindre des vocations plus risquées mais désirées. « Tout se décide dès le plus jeune âge / Car la vie est un jeu d’enfants » : des mots simples et juvéniles, certes, oui-oui, mais pour dire peu ou prou ce qu’ont écrit Jean-Paul Sartre ou Pierre Bourdieu avant lui. Bien vu.

Bonne maman

Oscillant entre une critique sociétale ayant comme point de départ sa personne ou ses yeux, Menni Jab s’autorise quelques incartades en Province contrebalançant la morosité urbaine. Il invite à le suivre dans ses ruminations à Nantes, phare dans la nuit et terre d’exode parisienne. On relève quelques beaux soupçons de guitare et de piano adressés à la « bonne mère », et on apprécie la pudeur et le respect dévot avec laquelle il parle des femmes. Sin fronteras, bien qu’encore trop sans-frontiériste, présente un excellent exemple d’utilisation d’influences étrangères (ici, la musique gitane et le rythme flamenco ; un peu plus loin, les xylophones) comme moyen de d’aviver en douceur un rap rigidifié et conformiste. Pour construire des musiques bien accrochantes, Menni Jab et sa clique ne sont décidément pas des huiles. On s’étale de la crème solaire et on s’affale alors sur l’exotique Transat, au goût d’été et de pavés chauds. Par ici, on y célèbre le foot et les rues, la flânerie et les habitudes retrouvées. Nous relèverons que les pistes s’attardent, avec des durées avoisinant les quatre minutes : une durée peut-être trop généreuse pour ce type de rap. Mais malgré les scories évoquées, l’absence de cynisme est remarquable et presque émouvante. Petits moyens donc, mais grands cœurs.

Bien que la naïveté soit quelques fois trop présente et que l’écriture devra encore s’affiner, l’EP ne tombe jamais dans le sirop. Juste entre nous est musicalement remarquable, touillant doutes de transclasses, syndrome de l’imposteur, cocon des copains et émerveillement premier de l’enfance. À l’écoute de l’exorde « 1er EP, dernier morceau« , on laissera échapper un « oups! » (il s’agit du sixième morceau), Menni Jab négligeant la relecture de sa copie et de supprimer les étourderies, tout comme on regrettera cet inutile échantillonnage d’un récent match de ligue régionale (posé dans Nantes). Comme en témoigne Voyages en tête, l’écriture est didactique, probablement trop scolaire, mais rend la chose limpide à des jeunes têtes ayant diablement besoin de savoir les quelques forces sournoises les attendant en chemin. Nous espérons que cette énergie anxieuse soit bientôt allouée à d’autres fixettes, sans pour autant la rapporter à une vision idéaliste ou au tout-à-l’égo contemporain ; que son manque de confiance s’évaporera. Caméléon témoigne d’une belle capacité à l’adaptation n’attendant plus que la mue du serpent.

Tracklist
01. Immaculé
02. Si j’osais
03. Nantes
04. Des prisons dans la tête
05. Sin fronteras
06. Juste entre nous
07. Transat
08. Jeu d’enfants
09. Voyages en tête
Écouter Menni Jab - Caméléon (Réédition)

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