
On s’était promis de ne plus jamais écrire sur un EP, mais on déroge (une millième fois) à la règle, Souleance oblige. Promis, on ne nous reprendra plus. De ce duo (Soulist et Fulgeance), on avait écouté leur troisième album Beautiful en 2023, et nous nous étions posé la question de leur légitimité comme thermomètre (original) de la vague 2.0 french touch, le tandem officiant depuis toujours dans un DJing maison, mais voguant musicalement du côté des eaux du beatmaking hip-hop, de climats funky et dansants, avec quelques évidentes tentations de groupe (à instruments), lors de performances live. Kebab Discothèque semble nous aiguiller dans une direction inverse. De toute manière, avec un tel plat au menu, difficile de ne pas se pourlécher notre curiosité. Envoyez la sauce !
Il était une fois en Kebabie…
Plaquer une esthétique exotique comme promesse à un album / EP suscite toujours un intérêt immédiat, à condition de l’embrasser amplement et de se l’approprier. L’album Gümu Gümu du producteur d’électro-jazz Romano – qui partageait sa semaine de sortie – nous donnait malheureusement la même impression que cet EP : celle de ne pas embrasser sa promesse thématique, à savoir le doux fumet des milles et une nuit. Kebab Discothèque, bien qu’alignant quelques tropes orientalistes obligatoires, ne s’enracine pas assez dans l’arôme annoncé. L’importance n’était pas de les accumuler à la Prévert, mais d’au moins les truquer de l’intérieur. Notre impression reste alors sur sa faim.
Tel qu’on envisage en France le kebab, nous nous attendions à une plâtrée calorique de sonorités du Maghreb (et au-delà encore), similaire à l’album vif (mais pas lourd, dieu merci) Uncovered d’Al-Quasar, groupe rock partageant cet engouement pour le grand Orient et ses mystères soniques pénétrables. Le duo a-t’il écouté les compilations (passionnantes, du moins du point de vue de la restauration et de la conservation d’un patrimoine qui mérite l’oreille) du label Habibi Funk Recordings ? Nous sommes persuadés que oui, et pourtant… C’est à n’y rien entendre. À l’écoute des Neşe, c’est plutôt l’écoute attentive de nombreux disques de jazz et de funk afro-américains, africains, japonais, brésiliens pour leurs travaux précédents que ceux arabes que l’on reconnait. Avec Kebab Discothèque, nous n’attendions pas forcément la radicalité d’un Omar Souleyman ou de Malik Adouane – et tant mieux, l’imitation n’aurait aucun sens – mais plutôt un croisement tendant vers quelque chose comme The Maghrebian ou Acid Arab (des artistes européens tentant le mélange), le temps d’une sortie d’EP. Pourtant, on aurait aimer une osmose, un chatoyant, et il semble manquer une barquette de conviction s’ajoutant au plaisir naturel de l’écoute. Peut-être que l’EP, s’il avait été approché comme un album (à thème, donc), aurait corrigé le tir ? De même que l’alternative inverse, d’un resserrement de l’EP ? Peut-être. Nous ne le savons, à vrai dire.
Salade-tomates-boulettes à facette
Le duo a toujours avancé sa musique de manière indolente, pépère, un peu de cette même manière que Housse de Racket (Victor Le Masne et Pierre III) ou Tonique & Man, ou celle, plus pop, de Casablanca Drivers, dont on est (là encore) sorti déçu de leur récent Tabloid. Ou tout autre groupe naviguant dans ses eaux, dénué de volonté d’écraser ; présent “pour le plaisir”, pour citer un poète. Mais il serait dommage de verser dans la musique de routine.
Bien que l’on pinaille, le plaisir est aux oreilles ; inutile de le bouder. L’hésitation suscitée en introduction – ce positionnement entre-deux des serial sampleurs de discographie et cette empreinte plus marquée électronique, et qui n’est aucunement un problème – semble moindre par la direction d’un son estampillé french touch s’assumant plus encore que dans leur French Cassette (2019), en reprenant ses tropes, sans complexe ni impératif de renouvellement. L’arrière fond sonore se déploie de manière tamisée et sobre. Un morceau comme No Dancing semble contenir nos souvenirs de Modjo ou de The Supermen Lovers. La basse est claire et le beat tranche même comme un sabre. Souleance nous rappelle par moment les Dax Riders, en probablement moins (électroniquement) criard ; moins trépidant que La Fine Équipe ; moins pubescent, (qu’) à Bon Entendeur ; plus mature, s’avançant sans crainte.
Kebab Discotheque ne nous présentera pas cette fois les dessous de la viande nerveuse gisant dans les recoins les plus sexy de Bab El Oued, là où ça se rue dans les casbahs. Au contraire, on aura plutôt l’impression d’être un Tintin ingénu déambulant au petit bonheur la chance, le (re)pas léger, au Pays de l’Or Noir, à la recherche d’une petite partie funk bien relevée, tout en priant pour que le mektoub de Souleance se montre plus démonstratif et fou-fou à terme.

