Il arrive parfois, lorsqu’on a la chance de pouvoir écouter un disque un, deux ou trois mois avant sa sortie, que notre oreille en soit déjà lassée au moment d’en faire la chronique et ce, même si elle lui avait trouvé des tas de qualités lorsqu’on l’avait découvert. Nos Vies Parallèles, le nouvel album de Gaël Desbois aka Chasseur est si bon qu’il échappe totalement à cet effet d’usure. C’est même le contraire : plus on l’écoute et plus on a envie de l’écouter. On avait déjà dit beaucoup de bien de son prédécesseur En Diagonale, sorti en à la même époque il y a tout juste un an, et on s’en voudrait presque d’avoir grillé à cette occasion quelques superlatifs, tant celui-ci nous paraît encore meilleur, plus puissant, inspiré et maîtrisé.
On retrouve sur Nos Vies Parallèles l’environnement synth-pop ou synth-rock qui implique, pour apprécier à sa juste valeur le travail de Chasseur, d’écouter la musique au casque ou de ne pas se laisser tromper par un mauvais système de diffusion. On risquerait de prendre alors ces compositions synthétiques de la mauvaise oreille ou de les considérer comme de pâles résurgences des années 80, sans s’apercevoir de leur richesse et de leur sophistication, mais aussi de leur modernité. Car il y a bien une première réussite ici qui est de vivifier et revisiter des sonorités et des rythmes qu’on avait un peu laissés derrière nous. La musique de Chasseur ne sonne pas comme de la chanson française, pas comme de la variété, mais elle ne sonne pas plus comme de la pop française et pas tout à fait comme du rock. A l’oreille, on croit parfois discerner de lointaines influences mancuniennes comme si un lointain héritier de Martin Hannett s’était penché, tel une fée électro, sur d’anciennes bandes abandonnées par Durutti Column ou A Certain Ratio. Il y a de belles sonorités un peu sombres et presque cold qui traversent le disque et viennent donner une consistance un peu joueuse mais aussi inquiétante à des titres comme Cavaliers Solitaires ou Sur les Routes (une sorte de The Eternal déambulatoire et crépusculaire). Mais cela ne sonne jamais comme un exercice d’imitation ou une filiation directe. Le clavier est très présent sur certains morceaux et renvoie plutôt à son usage chez Manset (le meilleur de Manset) ou à la création d’ambiances et d’atmosphères “en bocaux” par un producteur du style de Ian Caple, capable de bosser pour Bashung comme pour les Tindersticks ou Tricky. Il y a ici, comme dans les productions du londonien, un étrange écho tendu entre les voix et les instruments par le producteur qui laisse pénétrer comme une couche de vide, de grésil, de brouillard sonore, coincée entre deux couches de son. Cet espace qu’on a l’impression de voir se matérialiser devant nous produit un effet surréel qui nous déstabilise. Il nous tient à distance du sujet, désincarne le chant et en même temps nous y immerge comme si nous étions baignés dedans et nous-mêmes traversés par les sons et les vibrations émises par le chanteur et sa troupe. On est alors confrontés à une sensation duale et presque irréconciliable d’enfermement (claustrophobe) et d’évolution dans un espace ouvert, sensation qui se répercute à la perfection dans la fuite des esprits mise en scène sur A Nos Ames. Chasseur articule la dimension intime (le voyage intérieur) et une fugue (chevaline) qui file au galop vers les plaines et la lande.
La sensation électro-organique qu’on ressent en écoutant Nos Vies En Parallèle est singulière et s’impose à nous avant même qu’on ne soit soumis (une sorte de seconde lame) aux effets du chant et de la voix. C’est bien entendu l’autre atout majeur du disque : la poésie qui se dégage de textes formidables et que sublime une voix qui compte sans doute parmi les plus belles et assurées du marché français. On ne va pas rabâcher ce qu’on a déjà écrit sur Gaël Desbois et cesser de le “réduire” à une fonction barycentre de Murat-Bashung-Manset-Thiéfaine quand bien même ce point d’équilibre s’imposerait comme le point idéal d’atterrissage de la chanson française. La tessiture de sa voix, légèrement filtrée, est un mélange de gravité masculine et de sentimentalisme pop, une voix médiane entre celle qui badine et jongle avec l’élégance (la voix de Daho aussi) et celle qui agit en profondeur et en hauteur pour ouvrir des dimensions. Sur le single C’est comment qu’on sème (au jeu de mots juste au dessus du par), on ressent cette double obédience de légèreté et de gravité qui permet au titre d’exister à la fois comme une gentille ritournelle (presque bonne à chantonner) et de fonctionner comme quelque chose de plus dense et existentiel. Le texte, comme chez Bashung, est subtilement abstrait mais bâti sur des mots ancrés dans le réel (héros, veines) qui renvoient à une matérialité intime.
Comment fait-on de nous des héros ?
Que fera-t-on du sel du chaos ?
C’est comment qu’on sème À contre-jour l’hiver sous les eaux ?
C’est comment qu’on sème
Des fleurs de verre jusqu’au fond des veines ?
C’est comment qu’on s’aime ?
Chasseur marie les contraires, joue des effets et des contrastes pour proposer une chanson au cheminement assez unique en son genre, rythmée dansante et presque entraînante mais aussi grave et plombante. Il y a une pesanteur dans le galop des Cavaliers Solitaires, qui font penser aux chevaux chez Delacroix, élancés et fantomatiques contre l’horizon, mais aussi une dimension aérienne portée par les synthés et qui les saisit en course, les quatre fers en l’air et sifflant contre le vent. Les lieux qui abritent les chansons sont presque plus importants que les hommes qui les peuplent. Les routes, les rives, le jardin du monde. Ce sont des points de rencontre, des points de transit, des zones de circulation et des carrefours où on a le sentiment que se croisent sur le même plan des humains, des transports, des nuages et des sentiments.
Dans le jardin du monde
Nos ombres dansent
On rêve de tonnerre
De ciels qui apaisent
Des étoiles des éclairs
L’ombre, l’éclair et les étoiles ne font qu’un et baignent dans le même clair-obscur. On retrouve, sous une forme inversée, ce rapport des éléments, des âmes et des coeurs, sur Nos Vies En Parallèle. Cette fois, le développement est séparé et symbolise l’éloignement. Chacun suit son cours, sa route mais la notion de carrefour et d’unité a disparu. Le disque dévoile une cartographie secrète, une carte du tendre mystérieuse et délicieuse sur laquelle la voix/voie erre et tente de pointer une destination. Il est difficile à l’écoute des titres de décider si cette destination existe ou si elle est simplement fantasmée. Cherche-t-on l’amour ? Un peu de réconfort ? Quelqu’un en particulier ? N’est-ce pas juste le déplacement qui tient les choses en place ? “Comment s’aimer sans se brûler ?“, chante-t-il, comme si l’horizon amoureux se réduisait jamais à un frôlement, à une maigre caresse.
On croit déceler un soupçon d’optimisme sur le dernier tiers du disque. La musique est plus claire. L’électro plus lumineuse, amusée. C’est le cas sur Encore, limpide et surtout extrêmement lisible, mais le motif varie peu et l’errance se poursuit. La destination n’est pas plus claire (la brume, la foule enveloppent tout) mais il semble que Chasseur prenne désormais plaisir à être entouré par les fantômes et ses contemporains. Les déserts du début sont peuplés, même si les visages sont masqués. On jouit d’être au centre de quelque chose, d’apercevoir les autres qui ne sont plus si loin. Dans la brume est l’un des plus beaux morceaux du disque. Il démarre comme un morceau des Pet Shop Boys et développe un potentiel tubesque discret. On pense bien entendu à Taxi Girl et à cette pop électronique des années 80. Chasseur y ajoute avec le clavier une direction épique, aventurière, rendue d’autant plus excitante qu’elle ne finit sur rien. “Et cette pluie qui tombe toujours à flots“
Nos Vies En Parallèle agit comme une énigme. On n’en saura à aucun moment plus. Pure poésie, comme chez Bashung, qui refuse les écarts et de remettre les clés. “Sont nos coeurs désormais apaisés ?” On doit le croire sur parole. Mais pourquoi et comment ? Le voyage se referme mais personne n’est dupe. L’horizon est intact, gris et étendu sous nos yeux, déroulé à l’infini, sans qu’on puisse en apercevoir le bout. Il y a dans cette ultime promesse/mensonge d’une paix un dernier tour de passe poétique qui nous va bien. Chasseur nous mystifie. L’aventure continue. On s’y noie pour de bon. En refusant de changer de ton ou même de boucler la boucle, l’artiste nous emprisonne et nous contient tout entier dans son rébus pop. On tourne en rond, en apesanteur, avec la sensation d’avoir quitté notre corps et de flotter haut à la surface des choses. Ce disque est sans conteste le plus beau disque en français qu’on a croisé cette année, tous genres confondus. Nous ne sommes qu’en mai mais il nous fait déjà l’automne et le printemps à la fois, triste et conquérant, joyeux et lunaire, avec une grâce épatante.
02. Cavaliers Solitaires
03. Le Jardin du Monde
04. A Nos Ames
05. Nos Vies En Parallèle
06. Sur les Routes
07. Encore
08. Chacun Sa Rive
09. Dans la Brume
10. Désormais
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