Stephen Jones / The Planets
[Autoproduit]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Stephen Jones - The PlanetsOn ne sait pas si Stephen Jones avait en tête en attaquant la composition du cycle intitulé The Planets, l’œuvre du même nom signée par Gustav Holst entre les deux guerres mondiales. Difficile d’imaginer que le Babybird qui a ses lettres et une bonne culture du piano n’ait pas eu connaissance du travail du compositeur anglais qui présente, avec le chanteur pop, quelques points communs troublants. Comme Jones, Gustav Holst aimait le piano dont il ne jouait pas ou plus en raison d’une paralysie partielle du bras droit. Jones est depuis quelques années sourd d’une oreille. Surtout, les destinées des deux hommes se recoupent. Les Planètes est à Gustav Holst ce que You’re Gorgeous est à Babybird : un hit single qui éclipsa ou éclipse en ce qui concerne le chanteur, tout ce qu’il a pu faire d’autre. Parmi les nombreuses productions du compositeur, les Planètes est la seule qui lui ait vraiment survécu et sur laquelle est fondée le peu de renommée qui lui reste. Ce cycle a influencé toute une génération de compositeurs de musique de film, romantique et lyrique, dont le moindre des héritiers n’est autre que John Williams, dont on parlait il y a peu pour sa relecture de Star Wars.

On ne sait pas bien sûr si des Planètes de Holst aux Planètes de Jones, on peut passer par là mais le raccourci a le mérite de mettre les deux œuvres sur le même plan et d’accorder au travail de Jones toute l’attention et le respect qu’il mérite. La pièce est un cycle ambient en quinze temps (bien plus ambitieux encore que les 7 de Holst) qui nous fait faire le tour du système solaire et assure sa propre révolution/commentaire en y ajoutant quelques morceaux intitulés Space, Other Life, Stars et The Planets qui en définissent le cadre et, à proprement parler, la bordure. Comme chez Holst, il s’agit en morceaux de quatre à un peu moins de neuf minutes de rendre l’esprit, l’image que l’on peut avoir d’une planète. Stephen Jones avait déjà signé des compositions instrumentales merveilleuses sous le nom de Black Reindeer notamment mais jamais un poème spatial de cette intensité et présentant une telle unité. L’idée (celle de Holst) est simple mais encore fallait-il avoir l’audace de la reprendre et le talent pour en faire quelque chose d’intéressant avec des moyens bien moindres.

Là où Holst convoquait un orchestre démesuré, Jones travaille comme à son habitude avec de fausses cordes, des reverbs, des samples et un piano. A l’exception du morceau Earth (et pour cause) et de quelques samples sur les derniers morceaux, on n’entend aucune voix humaine ici, puisque la Terre est la seule planète habitée. Tout est instrumental mais si expressif et illustratif qu’on croirait entendre causer les astres. The Sun est proche du Mars de Holst, brutal et bruyant, chaotique et grésillant. C’est une entrée en matière spectaculaire et brûlante. La troisième minute est stupéfiante de puissance et vaut à elle le déplacement. Le soleil brûle et déploie sa puissance jupitérienne dans une composition presque choquante par sa frontalité. Mercury est une pièce abstraite et en comparaison presque retirée du temps. L’auditeur flotte dans un bain de poussière lointaine et qui semble ne présenter aucune aspérité. Venus est traitée pour ce qu’elle est : une planète tellurique, faite de lumière et entourée de nuages d’acide sulfurique. Des hélicoptères balaient la surface comme des vents violents qui grondent et menacent.  On n’égrènera pas les plages une à une mais Earth est assez géniale et Moon lui répond dans toute sa légèreté sensuelle.

Les morceaux de Stephen Jones renvoient au champ de la musique minimaliste, là où la lecture de Holst était plus spectaculaire et mélodramatique. Jupiter s’interrompt brutalement et nous laisse sur notre fin tandis que démarre un Saturne énigmatique et sans relief. Il se dégage de ce voyage stellaire une impression de dépaysement presque total. Les sautes d’humeur, de tempo et de paysages sont moins spectaculaires que dans l’oeuvre classique, mais Jones sait varier suffisamment les ambiances pour qu’on ait le sentiment que chaque plage dégage une personnalité propre. Uranus est un joyau qui évoque la musique sacrée et Neptune un mystère. Pluton/Pluto a droit à la plage la plus longue et émouvante. La progression est lente, comme si le thème mettait du temps à nous parvenir et à éclater dans toute sa magnificence. Il se dégage de The Planets une émotion presque enfantine et d’une grande pureté. Le compositeur s’affranchit de ses thématiques terrestres habituelles (l’amour, l’absurdité) pour toucher à ce que d’autres appellent le Sublime, c’est à dire une beauté qui n’est pas limitée par l’objet lui-même mais qui n’en conserve que le rayonnement, que l’aura.

Entre Stars et Space, Jones réintroduit, à son échelle, un brin d’humanité : quelques voix qui marquent la grande aventure spatiale, quelques enregistrements qui rendent compte de l’inaccessible mis à portée de nous. Is there life on Mars ? On n’aura pas la réponse ici.

The Planets fait partie des dizaines d’enregistrements que Jones met en ligne dans une relative indifférence sur son Bandcamp. Sa qualité et son universalité en font une pièce d’exception et un cycle qui mérite de compter auprès de la version de Holst parmi les œuvres instrumentales importantes de notre époque. Cent ans plus tard, Jones organise le voyage interstellaire le plus grandiose et spécial qu’on fera sûrement de notre vivant.


Tracklist
01. The Sun
02. Mercury
03. Venus
04. Earth
05. (The Moon)
06. Mars
07. Jupiter
08. Saturn
09. Uranus
10. Neptune
11. Pluto
12. Space
13. Stars
14. Other Life
15. The Planets
Liens >Babybird sur Bandcamp
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