Des pirates et des hommes : Stephen Witt / A L’assaut de l’empire du disque
[Castor Music]

8.9 Note de l'auteur
8.9

Stephen Witt - A L’assaut de l’empire du disque Premier ouvrage de Stephen Witt, l’essai A l’assaut de l’empire du disque (Quant toute une génération commet le même crime) est l’un des bouquins qu’il faut avoir lu, lorsqu’on aime la musique et qu’on s’intéresse à la façon dont elle fonctionne (ou pas). A travers le portrait enlevé (et très romanesque) de plusieurs personnages clés de l’industrie du disque des années 90 et 2000, le journaliste produit un « Whodunit » passionnant où il s’agit de comprendre (comme dans un polar donc) qui et ce qui a mené à la situation d’aujourd’hui, à savoir, en bref, une industrie du CD à genoux (ou presque), un piratage généralisé (mais en régression) et une modification profonde des conditions d’écoute et de consommation de la musique.

Qui est le coupable ? A qui la faute ? Pourquoi ? Pour répondre à ces questions qu’on s’était posées mille fois, Stephen Witt choisit, soutenu par une écriture admirable, de suivre pas à pas le parcours de quelques acteurs dont les biographies mises bout à bout donneront la clé de l’époque. C’est à la fois bien fichu et tout à fait convaincant. Parmi eux, Karlheinz Brandenburg, illustre (et coincé) ingénieur allemand né en 1954 dont les travaux (d’équipe) s’incarneront dans ce qui, à l’échelle de l’essai, s’apparente à l’arme du crime : le MP3. Witt décrit de manière très claire et habile la naissance du support qui entérine la compression au douzième de son volume des données du CD. C’est l’une des conditions essentielles du crime : la réduction qui permet, couplée à l’évolution des débits, à toute une génération d’accéder technologiquement à la musique numérique. Guerre des formats, cohésion d’équipe, intrigues intestines entre opérateurs, concurrence universitaire, figures austères et inventeurs de génie, on se croirait parfois chez David Lodge… en Allemagne et en beaucoup plus cool. De l’autre côté de l’Atlantique : Doug Morris, né en 1938 et président pendant la période 1995-2011 d’Universal. L’homme incarne le couillon qui n’en est pas un, une forme de semi-victime à la fois ignorante mais omnisciente, dont le parcours et la valeur morale constituent l’une des plus spectaculaires ambiguïtés du livre. A travers la figure de Morris, Witt nous fait hésiter et nous donne aussi son sentiment : oui, le MP3 a exécuté l’ère du CD. Mais le crime n’est pas aussi odieux et radical que cela. Morris, à aucun moment, ne s’installe dans le fauteuil de la victime. Non seulement, il continue personnellement de prospérer (il est aujourd’hui président de Sony Music) mais il ne paraît (bien qu’à des lustres de comprendre ce qui se passe) jamais totalement mis hors de position par ce qui se produit et qui sape les fondements de son business. Morris surnage toujours, intelligent, pragmatiquement et entièrement dédié à son art artisanal : produire des tubes, lancer sur le marché des chansons (dont il se moque de la qualité) qui fonctionnent et que le public attend. Coquetterie historique : Morris, strict, juif,  doué, aura finalement assis sa gloire sur 2 choses : le rap hardcore….et l’invention de VEVO ! Troisième personnage : Dell Glover. Jeune black, 20 ans à l’époque des faits. Dans le rôle du pirate. Son oeuvre (avec son chef de gang, Kali, un indo-asiatique qui vivait chez sa maman et qu’il n’aura rencontré physiquement que le jour de son procès) :  Dell fournit en matière première (des CDs, des MP3) la Rabid Neurosis, l’organisation la plus célèbre de pirates, depuis une usine de fabrication de compacts disques qui presse l’intégralité du catalogue d’Universal. Dell est dépeint par Witt comme le fournisseur n°1 d’albums « avant sortie », contribuant à la fourniture par RNS de plus de 20 000 disques sur la période. Jeune non diplômé mais courageux souffrant d’apnée du sommeil, Dell démarre sur la chaîne d’emballage et découvre bientôt qu’il peut sortir des CDs, parfois 2 mois avant leur sortie, en les dissimulant sous sa boucle de ceinture. Il alimente alors les topsites, des sites d’amateurs souvent désintéressés qui s’échangent les bons plans CD/DVD etc. Parallèlement, Glover monte un business de diffusion de DVDs pirates (mais ne vend pas ceux qu’il sort de son usine) sur son état de résidence, écoulant parfois plusieurs centaines de produits par semaine auprès d’un réseau de distributeurs (des salons de coiffure) et de dealers culturels.

Autour de ces 3 figures (et de dizaines d’autres, parfaits personnages secondaires), Witt dresse un tableau complet et subtil de ce qui s’est passé, en n’oubliant pas de mentionner que le véritable assassin est constitué d’une génération entière (et innocente) de jeunes gens qui avaient soif de culture. Le criminel, c’est plus que Kali ou Glover (qui seront acquittés ou condamnés très faiblement), la conjonction de forces qui se nourrissent et se complètent : un système de prédation capitaliste (l’empire du disque qui exploite sa position sans vergogne), une technologie, des acteurs complices et des agents actifs innocents.

Le risque existe quand on évoque ce genre de bouquins d’en éventer les meilleures séquences et les meilleures anecdotes. On s’en tiendra donc là, en soulignant une dernière fois le caractère éminemment romanesque du livre, et en souhaitant (ce qui ne manquera pas d’arriver) qu’Hollywood (qui adore récupérer ce genre d’histoires) en fasse un biopic à la Social Network rencontre Snowden contre les pirates. On se situe à ce niveau là, rien de moins. Ce qui dit tout l’intérêt de la chose.

Une conférence autour du livre avec Cyrille Rivallan (traducteur) et Sophian Fanen (préfacier)

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