À la rédaction, on tente de se tenir aussi loin que possible des chroniques Soup Music, catégorie d’albums spécifique au site nous faisant l’effet d’un bain tiède qu’on se plait à critiquer (avec amour mais modération), pour ces vertus d’avertissements, tout autant que pour rehausser une critique confondant trop souvent son rôle sainement punitif avec la complaisance, de peur de ne pas être “dans le coup” (pas d’cul, elle y est…). Ces albums saveur soupe, à visée souvent pop(ulaires), passent par le ciblage d’un public de masses, via des mécaniques musicales bien rouées, pour faire monter la mayonnaise des algos et in fine conquérir le monde. Pourquoi donc ne pas ouvrir une toute autre section – qu’on enrichira pas plus fréquemment, on pense à nous – pointant du doigt un autre stigmate : la musique quasi artificielle ?
Entendons nous bien : une musique là encore non pas faite exclusivement par des machines (contrairement à ce que son nom laisse penser) mais bien une musique d’humains qui, par fainéantise et pédanterie, aurait perdu toute son humanité pour la roublardise froide et machinale semblable aux “créations” générées par IA. Et qui, contrairement à la soup music (qui, d’ailleurs, n’est pas une musique fabriqué par des soupes, bien que liquide), n’aurait aucune ambition de conquête si ce n’est celle insidieuse d’occuper de l’espace de serveurs disponible… quitte à duper son public lorsqu’il est déjà bien acquis. C’est pourquoi cette série commence par le dernier album du projet stagnant de Richard Fearless, Death in Vegas, pourtant célébré en nos pages…
Le théorème de l’infra-bas
C’est sur un sentiment de lévitation au-dessus d’un vide sidéral que s’ouvre Death Mask. Une sensation paradoxalement sereine traverse les nappes de l’album ; sensation couvrant une catastrophe accomplie, le squelette d’une civilisation qu’on appelait humaine et dont les tombes sont quelques tours restées debout. Les fils et tuyaux électriques font figure d’organes pendants. Dans l’air, les particules s’entrechoquent parfois ; unions, désunions, frottements. C’est une musique pour boîte à protons. Et puis? Et puis rien d’autre. L’homme, vous dîtes ? à l’état de poussière. Car s’il y a bien un absent de cet album, c’est bien la vie.
Ne vous-y trompez pas ; les images qui nous arrivent mentalement proviennent bien plus de nos lectures de S.-F. que de cette techno qu’on qualifiera, par convenance, d’insipide. Les motifs musicaux sont répliqués en boucle, étendus sur des plages dépassant les 6-7 minutes. On attend, espérant avoir tort ; rien ne vient. Le voile se dissipe enfin : on s’emmerde à mort. Cet album ne nous donne pas à constater le vide ; il est le vide. Et ceci nous amène à un questionnement ontologique…
Peut-on représenter une sensation (ici, de mort, de vide) par le véhicule-média – ici la musique – devenant celle-ci ? C’est l’éternelle question posée par l’art post-moderne. L’ambiance est captée par nous ; les titre et pochette aident. On pressent aussi de Fearless l’envie de fermer le chapitre DiV par une sorte de saut de l’ange méta… Mais pour un auditeur du tout venant, quid de l’ampleur de cette sensation pour la lui communiquer ? En matière de vision d’un post-apocalypse intime, on a rarement vu plus fort que Soundscape of an Ending World de Fresh Body Shop, par exemple. Plus proche encore dans le genre, Wrecked Lightship mène la barre bien plus haute, de même que Maelstrom et Louisahhh!!! savent nous saisir d’horreur in situ dans les clubs. Le minimalisme atteint ses limites, et inutile de chercher des traces instrumentales, car le rock post-indu de The Contino Sessions (1999) est définitivement bazardé. Comme Isolé, difficile de valoriser ce minimalisme quand il n’y a rien pour le détonner. L’ennui fait face à l’ennui.
Mort à Morne-les-Oies
Alors que Fearless se faisait un point d’honneur à ne jamais conforter ses fans d’un album à l’autre, Death Mask prolonge Transmission (2016) dans son amoindrissement. La seule bonne piste (avec une voix, celle de Sasha Grey, on devine), Your Love, semble d’ailleurs tombée du camion de la précédente fournée. La puissance d’incarnation, elle, n’a jamais été aussi (infra)basse. Nous revient la formule du penseur Ibn Khaldoun : “Les hommes forts installent la paix. La paix crée des hommes faibles. Et les hommes faibles créent des temps difficiles.” Il est en effet effarant de constater que la sortie de l’album le plus pauvre de DiV soit concomitante avec l’arrivée triomphale d’une I.A. inondant – aujourd’hui – nos plate-formes de 20 000 titres quotidiennement ! On veut bien croire que Fearless ait passé des années dessus, mais on peut en passer tout autant à pourlécher une croute. Paradoxe savoureux : s’il y a bien une chose que l’I.A. ne semble pas encore capable de répliquer, c’est bien cette retenue et cette posture (les productions 100% bots générant des formules désincarnées mais vulgaires, voyantes) ; pourtant, on sait que ce défaut arty se verra englouti et répliqué à l’envi par la machine, à la vitesse où vont les choses, promis !
À présent que Fearless est seul aux manettes et conduit une autre discographie parallèle sous son propre nom mais dont la signature musicale semble… interchangeable, on ne comprend plus la légitimité de l’alias Death in Vegas. Peut-être pour capitaliser sur les grandes heures passées du duo ? Et cela dans un suicide d’ennui anti-spectaculaire ? Certainement. On en vient presque à avoir une pensée tendre pour la soupe (surtout de marque Knorr), qui a au moins le mérite de nourrir. Point de technophobie ici, nos goûts et articles en témoignent ; mais on se sent l’obligation de marquer le coup. Des dizaines d’albums d’ennui arty, chaque semaine, méritent une telle note. Ils se feront remplacer. C’est à la fois effrayant d’en être arrivé là, et on doute que ces artistes se réveillent de cette léthargie accommodante, face à cette “avancée”… L’unique mérite de son écoute aura été de nous amener à des questionnements technologiques et esthétiques qui le dépassent, preuve que les mauvaises critiques ont du bon parfois.


C’est le propre du navet. Alors que le chef d’œuvre nous prive de tout sens critique – en touchant des zones peu visitées de notre psyché – le navet nous oblige à une réflexion sur sa réception. On évalue ses faiblesses, on imagine comment ça pourrait être mieux, et on réfléchit quelque peu sur soi-même du coup, paradoxalement (surtout si on va au bout du navet).
C’est quand même terrible pour un groupe qui a marqué son époque et dont certaines chansons resteront.
Je suis d’accord avec vous. On a toujours légèrement plus à dire d’un mauvais disque que d’un bon. Un excellent, c’est toujours de l’ordre du mystère. Par contre, les navets… faut se creuser aussi. Si je n’avais pas eu cette réflexion sur l’I.A., il y aurait eu très peu à dire.
Ce que j’ai oublié d’énoncer, c’est l’incroyable absence de la poésie étrange et lugubre de la techno sur cet album, poésie pourtant présente chez les artistes ayant inspiré Fearless et que celui-ci cite sur son Bandcamp.