Tav Falco a fêté ses 80 ans en mai de cette année. Ce n’est pas en soi une performance mais qu’il ait signé plus de soixante ans de carrière dans une semi-clandestinité hyper-active parsemée de livres (son livre sur Memphis est un bouquin indépassable sur le rock et son esprit), de films (dernier en date l’Urania Trilogy de 2024) et surtout de disques sans véritablement réussir à construire le culte qu’il méritait est une vraie… réussite, une curiosité et une injustice. Sa biographie est l’une des plus passionnantes de la période et à elle seule un bon précipité d’histoire de l’Amérique contemporaine depuis ses origines jusqu’à sa rencontre en 1978 (il a déjà 33 ans et une carrière de photographe vidéaste bien lancée) avec Alex Chilton (Big Star) qui va mener l’année suivante à la création du plus célèbre de ses groupes, le Tav Falco’s Panther Burns, en passant par une carrière solo pleine de surprises et de métissages improbables. Le groupe initial est sauvage, brutal. On sait que Chilton avait adoré la façon dont Falco avait coupé à la tronçonneuse et sur scène le manche de sa guitare. Les deux hommes font un bout de chemin ensemble puis Falco mène sa barque parcourant le monde en tentant de faire le lien entre les musiques qu’il aime (le tango notamment), le rock (abilly), le punk et, tout ce qui se présente. Son univers référentiel est nourri autant au romantisme européen, qu’au lyrisme noir made in Memphis/New Orléans. Cela ne l’empêche pas de multiplier les détours gothiques, de vénérer le Paris de la Belle Epoque et de séjourner quelques années entre Vienne, le Centre de la France, aujourd’hui en Thaïlande, dans un mélange universaliste de modernité et de regard vers un ou plusieurs passés mythifiés unique en son genre. Mais revenons au présent.
Desire On Ice, sur le modèle de ce que proposera Lawrence dont on parlait il y a peu pour son Superstar de la Rue, est une sorte de best-of ou du moins de compilation présentant des titres revisités par l’artiste et picorés tout au long de son répertoire. Ce sont des re-créations qui n’ont parfois qu’un rapport plutôt lointain avec les originaux mais qui ont la particularité d’accueillir, aux côtés du groupe actuel de l’artiste, des superstars ou artistes que Falco a rencontré tout au long de sa carrière. On croise ainsi l’incontournable Bobby Gillespie (Primal Scream), Jon Spencer ou encore Reverend Horton Heat, pour ne citer que les plus connus. Kid Congo Powers, Nicole Atkins, Boz Boorer mais aussi Bertrand Burgalat ou Jim Sclavunos (Bad Seeds, The Cramps) sont également de la partie, constituant un casting hommage de rêve… dont l’irruption ne vient jamais faire de l’ombre au héros masqué, un Tav Falco irradiant de talent, d’audace et de maestria rock. Car Falco, sa voix, son univers, sa classe intégrale sont bien au coeur du dispositif de Desire On Ice, disque d’une belle homogénéité assemblé par Mario Monterosso, leader du groupe qui accompagne Falco depuis quelques années. Le disque a été enregistré sur une période de 18 mois à partir d’une série de maquettes aux studios Sam Philips de Memphis.
Le résultat est tout bonnement épatant, lancé par un généreux Prologue où le Reverend Horton Heat (à la guitare) et Kid Congo Powers (au slam) unissent leurs forces pour nous immerger dans un univers étrange, épique et fascinant. Tav Falco prend le relais en revisitant l’un des morceaux phare du Panther Burns, Gentleman In Black, aux premiers vers en forme d’autoportrait : “There’s a gentleman in black/He travels alone…A man without a country/A man without a home”. La sensation de cool attitude, de décontraction et de charme est immédiate et ne nous lâchera plus. “The women he’s known have all forgotten his name/And the new ones he meets can sense he’s strange./So he keeps on moving/From town to town/Not even his agent/Can track him down.” C’est ce personnage mystérieux que Tav Falco balade sous une forme ou une autre tout au long de son histoire. Et c’est cette histoire qui donne toute sa substance au disque où l’on croise des personnages de femmes (fatales parfois), des vampires, des danseuses, des truands, croqués en quelques vers par la plume précise et poétique de Falco. “I met her on the east side/Of lower New York City/She wore a black fur hat/And cherry red lipstick/She’s running through the streets/Shouting at the world/Running everywhere/Running like a squirrel” chante-t-il sur Cuban Rebel Girl, chanson des années 80 où la qualité de l’évocation saute aux yeux et aux oreilles. Les personnages prennent vie dans une ambiance un brin désuète et “Mittel Europa”, à l’image de l’excellent Sympathy For Mata Hari, qui fait valser les espions, le champagne et les femmes dans un ballet sublimé par la guitare et le timbre de baryton de Jon Spencer.
Tav Falco fait à peu près n’importe quoi sur Vampire From Havana, chanson qui sent le fun et l’excentricité, et qui, transformée en duo homme/femme (Ann Magnuson), est bien meilleure que l’originale. Le reste est tantôt jazzy (le soyeux Garden of The Medicis), tantôt rock et sombre à l’image de Doomsday Baby (le titre où figure Bobby Gillespie), où des tireurs fous et des bulldozers écrabouillent des enfants insectes qui ripostent en lançant des pierres. Au rang des réussites majeures, on signalera le magnifique Crying For More, l’une des chansons inédites, qui repose sur des harmonies vocales remarquables, ainsi que notre titre préféré, Chamber of Desire, morceau au tempo ralenti et qui transpire la sensualité et l’inquiétude spectrale.
Au final, ce Desire On Ice est quasiment parfait de bout en bout. On mentirait en prétendant que ce genre d’album respire la modernité. On se situe dans un univers décalé, fantasmagorique et empreint de merveilleux mais aussi d’une culture qui est celle qui prospérait entre 1930 et les années 1980, et qui est déjà loin de nous. Cette distance contribue au charme trouble et troublant de l’ensemble. C’est comme si on voyait dans le temps et qu’on se souvenait déjà d’une civilisation dont on garde un souvenir nostalgique et s’effaçant sous nos yeux telle un trait de sable soufflé par le vent.
02. Gentleman In Black
03. Cuban Rebel Girl
04. Sympathy For Mata hari
05. Vampire from Havana
06. Doomsday Baby
07. Crying For More
08. The Ballad of Rue de La Lune
09. Garden of The Medicis
10. Lady From Shangaï
11. Chamber of Desire
12. Epilogue
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