Psychic TV / A Prayer for Derek Jarman
[Cold Spring]

7.6 Note de l'auteur
7.6

Psychic TV - A Prayer for Derek JarmanAmis de l’audace et de l’expérimentation, bonjour. Une fois encore on s’en serait voulu d’avoir gardé la nouvelle pour nous seuls mais l’édition de cette collection de morceaux du Psychic TV de Genesis P-Orridge composés pour illustrer les films et travaux du cinéaste (et acteur) Derek Jarman fait partie des choses que nous ne pouvions pas passer sous silence. On est ici des fans absolus de feu le chanteur/chanteuse de Throbbing Gristle qu’on tient, dans ses différentes incarnations artistiques, pour l’un des plus grands artistes (et prestidigitateurs) du dernier demi siècle. Psychic TV est la grande affaire du britannique, groupe qui l’occupa (dans des configurations et avec des collaborateurs très différents) entre 1981 et 1999 puis de nouveau entre 2003 et 2020 pour une œuvre gigantesque constituée d’albums impossibles à dénombrer auxquels s’ajoutent des dizaines et des dizaines de lives présentant tous ou presque des morceaux inédits ou originaux. On tient avec le Psychic TV, par delà ses titres les plus connus (et disques les plus “traditionnellement” électro ou pop), un groupe majeur qui aura livré des trésors pop, des hymnes électro, du folk, du new age mais aussi des séquences bruitistes, du field recording et bien d’autres curiosités qui n’ont sans doute pas d’équivalent dans les musiques contemporaines. D’aucuns diront que cette manière de toucher à tout à travers les âges souligne l’absence de colonne vertébrale de son leader et sa capacité à aller où le vent et l’opportunisme le mènent.

A Prayer for Derek Jarman a l’avantage de montrer à quel point Genesis P-Orridge est fidèle en amitié et aux liaisons artistiques durables. Le disque reprend des compositions qui n’avaient pas été inclues (ou du moins pas toutes inclues sous cette forme) dans les compilations appelées Themes 1 et Themes 2 qui étaient sorties en même temps que Force The Hand of Chance, en 1995. Certaines des compositions livrées à Derek Jarman pour accompagner ses films et journaux vidéos proviennent d’une veine créative qui avait vocation à composer non simplement de la musique mais un environnement sonore susceptible de servir les rituels du Temple ov Psychic Youth, la communauté (religieuse ou sectaire ou philosophique) créée par Porridge au tout début des années 80. La finalité des morceaux étaient ainsi de dépasser la musique pour plonger l’auditeur dans ce qu’on pourrait appeler rapidement une sorte de transe ou d’état de méditation, susceptible de les libérer des forces oppressives qui limitaient leur conscience et leur vie intérieure. Il s’agit ainsi non pas tellement d’émouvoir mais de faciliter des projections extérieures d’émotion et de provoquer des changements d’états d’âme et psychiques, de révéler des désirs, tout en procédant à un nettoyage des adhérences réactionnaires. Les enregistrements ont souvent été repris en 1993 avec l’aide du musicien Larry Trasher qui cosigne un certain nombre d’elles. Les films qu’elles accompagnent sont souvent tournés en super 8 par Jarman, et des séquences dérivées des longs métrages qu’il tourne à l’époque. Elles se situent de fait en marge de ses productions principales ce qui n’enlève rien à leur charme mais ajoute souvent à leur mystère et à leur hermétisme. Dire qu’on y comprend pas grand chose est un euphémisme mais cela importe peu puisqu’il s’agit de se laisser embarquer sans résister plus que de cogiter.

On entre ainsi dans le disque par une pièce abrasive de 17 minutes et quelques qui ressemble à du drone ou à un bourdonnement gigantesque entrecoupé de bruits de scie et de découpes mécaniques. The Loops of Mystical Union produit un effet de sidération assez singulier qui, étrangement (si l’on considère qu’il s’agit juste… de bruit), prend des tours mélodiques à plusieurs reprises, abritant dans ses recoins d’assez bizarres replis ou réduits accueillants, alors que tout sonne comme une agression. Psychic TV expérimente, mouline et rembobine, déploie sa mécanique faite de sifflements, de souffles, de ruades, de grésillements, comme s’il s’agissait de mêler des forces électriques et des puissances organiques et spirites inconnues. Les notes de pochette écrites par Genesis P-Orridge en 1997 autour de la première édition du disque renvoie à cette idée d’une libération des désirs mais aussi à la fraternité spirituelle qu’entretenait Genesis avec Derek Jarman. Le premier morceau est un titre de musique électronique d’avant-garde inspiré par le travail de Alexander Scriabin, compositeur pionnier mort en 1915. Psychic TV utilise certains extraits du Poem of Estacy de Scriabin pour diffuser un brouillard psychique autour de l’auditeur.

Elipse of Flowers est l’un des morceaux les plus accueillants du disque. Le titre évoque l’ambiance fleurie et relâchée des années 60 sur un mode presque badin et qui surprend ici par sa dimension aérée et onirique. Myler Breeze est composé de 3 segments dont le premier a été écrit pour coller à un film court composé par Jarman alors qu’il tournait son film iconique Sebastiane. Le film court observait la dérive d’un bout de bois orné d’argent sur lequel se reflétait le soleil marin. Les deux autres segments ont été ajoutés en 1993, parce que Genesis P-Orridge trouvait que sa première livraison avait été trop courte et frustrante. C’est un morceau contemplatif et très poétique, qui dans la séquence 3 devient une véritable prière mystique par l’ajout de vocaux hypnotiques. Prayer For Derek est un enregistrement constitué de prises naturelles (field recordings), bruits marins et chants d’oiseaux, assemblé en 1993 et qui entend faire le point sur la longue relation, pas toujours très proche, entre Genesis et Jarman. Psychic TV prolonge l’expérience acquise par son leader au contact des ensembles tibétains pour proposer un tremplin vers l’au-delà et faciliter le transit de Jarman (qui s’éteindra en février 1994) vers le dépassement du vivant. La pièce est apaisante et incite au décollage. Le Sida terminera le travail.

Le CD s’achève sur une curiosité qui nous avait échappé jusqu’ici : Rites of Reversal, un morceau composé pour un film sur William Burroughs envisagé par Genesis P-Orridge et pour lequel Derek Jarman devait tenir la caméra.La pièce est carrément bizarre et assez inconfortable à écouter avec des bruits animaux qui ressemblent à une série de rots et de pets, un mélange d’éructations organiques (en réalité un chien qui grogne) qui feront un drôle d’effet si vous décidez de les diffuser lors d’une soirée entre amis.

L’ensemble est une plongée dans l’univers créatif, débordant et écartelé entre l’esprit et le corps d’un Genesis P-Orridge toujours en avance sur son temps (et celui des autres). Est-ce que tout ceci rend compte de ce qui animait Jarman ? Ce n’est pas certain et on recommandera bien sûr d’aller zieuter les images en même temps ce qui est tout de même plus cohérent. A Prayer for Derek Jarman a le mérite non pas d’exister mais de montrer que ce genre de musique existe et qu’elle peut aussi s’écouter avec plaisir. C’est une épreuve et une éducation qui ouvrent quelques possibilités et quelques portes pour l’esprit.

Tracklist
01. The Loops of Mystical Union
02. Elipse of Flowers
03. Mylar Breeze (Parts 1 and 2)
04. Mylar Breeez (Part 3)
05. Prayer for Derek
06. Rites of Reversal
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