The High Llamas / Here Come The Rattling Trees
[Drag City]

The High Llamas - Here Come The Rattling TreesLa pop music est un territoire hors du temps et qui a la caractéristique de s’affranchir aisément de toute référence terrestre et quotidienne. Les bons albums pop ont un pouvoir de suggestion instantané qui, l’espace de quelques dizaines de minutes, peut vous transporter bien plus aisément qu’à peu près n’importe quel blockbuster 3D ou jeu d’immersion. Dans la galaxie des groupes pop, les Londoniens de l’Irlandais Sean O’Hagan se tiennent depuis le milieu des années 90 à la gauche du grand Brian Wilson. Ils ont eu leurs hauts et leurs bas. Ils ont leurs thuriféraires et leurs détracteurs qui, comme toujours, leur reprochent leur qualité première : cette capacité à composer comme si on oubliait l’âge de ses artères. Ces types-là ne courent pas après l’air du temps. Ils le respirent depuis un bon siècle. Cela faisait près de cinq ans qu’on n’avait pas tenu un disque des Llamas entre les oreilles. Le précédent, Talahomi Way, avait été vendu comme le disque du retour en forme, ce qui était une vaste blague. Le groupe est à maturité depuis Gideon Gaye en 1994 et n’a fait que grandir depuis, incorporant dans son schéma post-californien des influences qui viennent maintenant aussi bien de chez Ennio Morricone que de la bossa nova ou des musiques psychédéliques allemandes des années 70. O’Hagan fait régulièrement l’arrangeur pour d’autres mais revient toujours ensuite à ses projets personnels.

Here Come The Rattling Trees se présente, un peu pompeusement, comme un «musical narrative», c’est-à-dire une fiction musicale, un concept album récitatif ou ce genre de machin. Les High Llamas jouent les titres dans l’ordre et ceux-ci forment une narration psycho-géographique centrée sur Londres (Peckham Square précisément) et ses habitants. Le groupe en a déjà donné trois ou quatre représentations et il est probable que d’autres suivent en 2016 pour accompagner la sortie de l’album (le 22 janvier). L’histoire de Here Come The Rattling Trees tourne autour d’Amy, une jeune femme de 28 ans, qui rêve de voyages et d’air pur. Elle bosse pour refaçonner l’image du centre de loisirs communal, dont la gestion va changer de mains et qui s’apprête à être privatisé. Pour trouver l’inspiration et s’évader, elle se balade dans un parc public verdoyant ou des personnages vont lui raconter son histoire. Les enjeux ne sont pas faramineux et on doit avouer qu’on n’a pas été complètement convaincu par la densité et la cohésion de la narration. Si l’on met de côté la portée psychogéographique du tout (un portrait des londoniens et d’un quartier à travers ses habitants), on peut reprocher au disque de ne faire qu’accoler assez maladroitement des peintures de caractères sans y ajouter de véritable enjeu dramatique, ni d’intrigue. Chaque personnage est précédé par un thème musical avant de s’élancer dans sa chanson-récit. Le motif d’Amy sert de pont entre les titres et irrigue le tout d’une délicate et tendre mélancolie presque juvénile. Le clavier est très présent et le tout relevé par des butinages de guitares picking qui confèrent à l’ensemble de cette bande son un aspect pastoral et primesautier.

Parmi les qualités de cet album, on trouve ainsi une élégance ravissante. Le personnage/titre Bramble Black en donne une bonne image : on se retrouve dans un charmant chromo bossa où il ne manque plus qu’une danseuse brésilienne (ou mexicaine) et des olives vertes. Le problème est qu’on ne dit pas grand-chose en 1 minute et 29 secondes ou 1 minute 36 (l’étalon des vraies chansons qui figurent sur le disque). Les personnages sont à peine créés qu’ils n’existent plus. C’est fugace, noyé dans des interludes qui finissent par tous se ressembler et cela déçoit forcément. On a beau trouver cela agréable, séduisant et bien conçu, on a du mal à rentrer dans le récit. C’est parfois dommage car il y a de très belles pièces sur cet album comme le caractère/chanson McKain James, qui est magnifique et une composition de toute beauté. La musique a des accents vintage qui font penser à une vieille fête foraine ou à un orchestre de campagne. On entend les musiciens qui taquinent les orgues de Barbarie synthétiques et ajustent leurs fesses sur les sièges en skaï. Les meilleurs moments nous ramènent chez Tati et son Jour de Fête, encore plus loin dans le temps qu’on oserait l’espérer. On adore la petite séquence Livorno que O’Hagan chante admirablement, alors que Jackie est plus impersonnelle. La bande-son reste cependant trop homogène et pas assez variée (dans ses tempos, ses arrangements, son recours à des instruments différents) pour que la comédie s’anime. Du coup, il faut être clair, ce disque passe comme un fugace après-midi au parc : agréable mais sans marquer les esprits. Il finit presque par ennuyer et ne gagne pas forcément à la réécoute.

Here Come The Rattling Trees est probablement (c’est ce qu’en ont dit les spectateurs) un beau projet scénique mais il tourne court en version CD. L’aspect narratif n’est pas suffisamment consistant et les chansons sont elles-mêmes étouffées et contraintes par le concept. A l’échelle des High Llamas, on peut considérer cette affaire-là comme un beau ratage, à peine sauvé par leur virtuosité naturelle et la légèreté gracieuse de leur musique. Pour le reste, on n’y retournera pas. Sauf à vouloir débusquer la petite note et à s’auto-convaincre qu’il y a du bon là-dedans, on s’en remettra au jugement implacable des dieux de la pop : si la séduction n’est pas immédiate, vous pouvez aller vous rhabiller ou vous faire cuire une loutre.

Tracklist
01 Prelude
02 Amy Recalls
03 Here Come The Rattling Trees
04 Runner Recalls
05 Bramble Underscore
06 Bramble Black
07 Mona Underscore
08 Mona’s Song
09 Decorator Recalls
10 McKain Underscore
11 McKain James
12 Plumber Recalls
13 Livorno Underscore
13 Livorno
14 Jackie Underscore
15 Jackie
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