Le problème -certes de riche- est de taille : certains groupes en retournant au charbon doivent se demander comment faire pour succéder à un excellent album. Et dans le cas de The Notwist, la question qui se pose est même de succéder à deux quasi chefs d’œuvre : Vertigo Days sorti en 2021 et son jumeau Vertigo Days, Live From Alien Research Center sorti deux ans plus tard. Comment succéder à une telle débauche d’inventivité et de pure émotion sur deux disques dont on n’a certainement pas fini de faire le tour ? Dans un élan de panache, on aurait bien vu les frères Markus et Micha Acher se faire oublier quelques temps sous l’une de leurs innombrables identités musicales, relancer le passionnément hybride 13 & God, l’admirablement libre Tied & Tickled Trio, nous refaire danser avec la poptronica délicieuse de Ms. John Soda ou même, soyons fous, rebâtir le mythique Village Of Savoonga. Mais non : le vrai panache, c’est finalement d’y retourner et de tenter de faire mieux, sinon différemment. Le risque à vrai dire n’est pas très élevé : depuis qu’on est tombé en pâmoison devant un Your Sign fondateur, The Notwist a su gagner ses galons de groupe indispensable auquel on pardonne quelques errances, quelques disques un peu trop moyens, quasiment oubliables, presque oubliés. Les discographies, si elles n’étaient faites que de hauts, peineraient à voir leurs véritables joyaux correctement mis en valeur. Il convient donc d’assumer des disques un peu moyens, inégaux, quitte à mieux les transcender ensuite sur scène pour leur donner une seconde vie, plus excitante, comme en témoignait le tonitruant live Superheros, Ghostvillains + Stuff. Mais attention, rien n’indique à ce stade que c’est le sort réservé à News From Planet Zombie.
Parce que, mine de rien, les deux expériences précédentes ont été marquantes et ont conforté les frères Acher dans leur approche développée depuis leurs débuts, eux les rockers de toujours, mordus de jazz, aventuriers de l’électronique, musiciens curieux et sensibles, chanteur sur la corde raide. Alors pas question pour le moment de retourner vers cette forme de classicisme rock, un peu post, un peu pop. Renforcé par un véritable aréopage de frappeurs délicats, tintinnabuleurs, gratteurs, souffleurs, c’est un Notwist estival qui n’a mis que cinq jours à enregistrer News From Planet Zombie en groupe, dans des conditions live. Reprendre donc la formule big band des deux disques précédents et l’immédiateté de l’enregistrement live pour bâtir un album forcément proche, mais loin d’être similaire. Si avec son titre de série B, on pourrait s’attendre à ce que les bavarois viennent enfoncer le clou de l’apocalypse qui guette ce monde on ne peut plus chaotique, il n’en est rien et, au contraire, alors que tout semble partir en sucette, à l’heure où les oppositions duales n’ont jamais été aussi tranchées, The Notwist tient de toute évidence à faire vivre son art, nuancé, plein d’espoir et puissamment coloré, palette symbolique de la nuée d’instruments, ou artwork naïf et généreux du disque. Il est ici beaucoup question d’universalité, de résilience face à la pénombre, de la force de l’amour et de la puissance des rêves ; le discours, parfois un peu mélancolique, est avant tout positif et plein de bonnes ondes sur tout ce qu’il nous reste à accomplir, de bon.
Très vite, l’attention est attirée par cette alternance quasi parfaite et symétrique : aux moments calmes succèdent les temps relevés. Aux ballades portées par le souffle humain de la voix imparfaite d’un Marcus Acher toujours aussi touchant, funambule impeccable sur la corde sensible, portées aussi par ce même souffle qui fait vivre les nombreux instruments à vents qui aèrent le disque, succèdent ces chansons pop de haute tenue, véritables morceaux de bravoure au tuba tubesque, aux rythmes haletants et aux guitares enflammées. Des « morceaux signatures » comme The Notwist en a produit un paquet mais qui prennent aujourd’hui une autre dimension orchestrale que symbolise le très guilleret instrumental Propeller. On se délecte alors en tapant du pied et en se brisant les cervicales des entêtants X-Ray dont le motif d’orgue volubile tournoie, imparable, The Turning épique mais remarquablement équilibré ou Silver Lines qui n’en finit plus de monter et redescendre avec entrain. Qu’il est bon de retrouver ce Notwist qui rocke à merveille, qui puise dans ses origines le sel de sa régénération, jouant sur les contrastes et les subtilités que lui offre un big band plus qu’à son aise dans ces montées en rythme.
Pourtant, tout n’est pas parfait : quand Projectors promène son folk blues un peu quelconque, la balade champêtre devient un rien ennuyeuse sans belles collines à escalader puis descendre, à peine sauvée par de jolis cuivres lascifs. Quand les allemands se lancent par deux fois dans l’exercice un peu inédit de la reprise, c’est en soufflant le chaud et le froid. How The Story Ends, signée des américaines de Lovers est un mid tempo combatif sur le thème de la rupture qui peine franchement à convaincre quand à l’inverse, Red Sun est sans doute le sommet de ce disque, re-visite tout simplement parfaite sublimant l’un de ces discrets classiques signés Neil Young. Mais n’y a-t-il pas alors matière à s’interroger quand le meilleur titre d’un disque est une reprise ? Avec la modestie qui les caractérise, nul doute que les frères Acher n’auront aucune objection à reconnaitre qui est le vrai boss et la qualité de cet hommage qui lui est rendu en dit long au fond sur ceux qui le rendent.
Ce même talent qui s’exprime sur tout le reste du disque, contemplatif, successions de pauses salvatrices dans un univers qui va vite, parfois trop. De ce Teeth en forme de longue entrée en matière qui prend le temps de se développer de façon particulièrement sensible au calme méditatif de Like This River qui s’écoule en conclusion, traversant montagnes et plaines vers un havre de paix que chacun est invité à trouver. De ce Snow de toute beauté, tapis léger de notes parcimonieuses nonchalamment saupoudrées au souffle d’une clarinette à travers la campagne bavaroise à un Who We Used To Be mélancolique et sacrément touchant qui pose son spleen sur une jolie guitare folk bientôt rejointe par le reste de la troupe, comme des amis fidèles qui ne la laisseront jamais tomber.
Chaude et généreuse, la musique de The Notwist conserve sur News From Planet Zombie cette profonde humanité que les deux albums précédents avaient particulièrement mis en exergue. Elle confirme la forme éclatante d’un groupe qui ne cesse de se bonifier avec le temps, tirant de ses diverses aspirations et expériences la matière à une musique qui réussit l’exploit de se densifier sans jamais se surcharger, sans jamais perdre de cette profondeur qu’elle a toujours véhiculée. Le monde va mal, les angoisses règnent sur un avenir qui n’a jamais été aussi incertain et nous avons tant besoin du réconfort qu’un disque peut parfois apporter. Du côté de Munich, deux frères ont décidé que leur art pourrait peut-être y contribuer ; sur la Planète Zombie, The Notwist fait partie de nos super-héros à nous, plus vivants que jamais.
Tracklist :
01. Teeth
02. X-Ray
03. Propeller
04. Red Sun
05. The Turning
06. Snow
07. Silver Lines
08. Who We Used To Be
09. How The Story Ends
10. Projectors
11. Like This River
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