[Soup Music #8] – Wejdene / 16
[Universal Music / Caroline France]

2.1 Note de l'auteur
2.1

Wejdene - 16D’aucuns se demandent toujours pourquoi on perd notre temps à écouter ces machins plutôt que de critiquer les dizaines de bons disques qu’on laisse de côté et néglige chaque semaine. La Soup Music a des attraits insoupçonnés, une séduction naturelle qui est celle de l’époque, une vibration unique, irrésistible qui résonne au présent absolu et qui sera fanée la saison d’après. Il ne sera plus possible d’écouter Wejdene dans trois mois sans rigoler ou se demander ce qu’on lui trouvait alors. Il ne sera plus possible de l’aimer de la même manière, ni même de la découvrir dans un ou deux ans. Ce serait comme laisser filer les vitamines après s’être pressé un jus de fruits.

Wejdene est la première star française issue de Tik Tok. Son album s’appelle 16, parce que cette jeune francilienne d’origine tunisienne (et fille du chanteur tunisien Badra Zarzis) est née en 2004.  Sa récupération par Universal aura constitué l’un des plus jolis coups de l’année, consécutif à l’explosion de sa notoriété et au succès fulgurant de son premier morceau, Anissa, sur les réseaux sociaux. La bonne parole Wejdene se transmet à la vitesse de la lumière, avec ses clips, ses chorégraphies, une succession de défis et de mêmes. Anissa est à l’échelle des musiques contemporaines une curiosité exquise, pastille de vie quotidienne écrite comme on écrirait un journal de bord ultra sincère, enfantin et sans retenue.

Alors comme ça tu m’as trompé
T’as cru qu’j’allais pas capter?
Et t’as changé d’parfum, d’numéro
Comme si par les keufs t’étais recherché
Apparemment tu n’m’aimes pas
C’est une autre que t’aimes
Tu parles avec une Anissa
Mais moi j’m’appelle Wejdene
Tu prends tes caleçons sales (sales)
Et tu hors de ma vue (ma vue)
Tu n’as pas de principes (principes)
J’te jure sur ma vie (sur ma vie)
Me tromper avec ma cousine
Mais t’as pas de valeurs
J’ai appelé mon grand frère
Et il vient t’à’l’heure
Nous deux c’est terminé, eh eh
Tu me cherches, mais je suis plus là, ah ah
J’étais déterminée, eh eh
À construire quelque chose avec toi, ah ah
Nous deux c’est terminé, eh eh
Tu me cherches, mais je suis plus là, ah ah
J’étais déterminée, eh eh
À construire quelque chose…

La poésie spontanée de Wejdene expose à haute dose à une langue vernaculaire déclinée sur quelques dizaines de mots, quelques expressions simplissimes et émotions archétypales. La rupture amoureuse ne déclenche aucune dépression mais juste une boulimie de shopping ou un blocage sur Insta. On peut s’enivrer tout au long des 12 plages du disque de cette fraîcheur magnifique, de cette impression de pénétrer instantanément dans la psyché archaïque et primitive d’une jeune fille en formation. Il faut pour comprendre Wejdene et la profondeur abyssale de ce qu’elle propose penser à ce qu’écrivait la joyeuse bande des Tiqqun dans leur Théorie de la Jeune fille : “En réalité, la Jeune-Fille n’est que le citoyen-modèle tel que la société marchande le redéfinit à partir de la Première Guerre mondiale, en réponse explicite à la menace révolutionnaire. À la soumission par le travail, limitée puisque le travailleur se distinguait encore de son travail, se substitue à présent l’intégration par la conformité subjective et existentielle, c’est-à-dire, au fond, par la consommation”. 

Ces imbéciles pensaient avoir tout compris mais Wejdene défie l’entendement par le sentiment de liberté infini et l’insouciance qu’elle dégage. La jeune femme n’est EN AUCUNE FAÇON assujettie et soumise à la société marchande. Elle en est l’incarnation, la force motrice et le vecteur mais aussi l’unique force de retournement. Ce sont ces pauvres imbéciles de croulants, d’anars et de révolutionnaires qui sont les victimes, pas Wejdene dont la puissance sensuelle contenue (elle est trop jeune pour être désirable et “objet d’une sexualité” ce qui lui donne, à ce stade, une forme d’impunité vis à vis du monde adulte bien qu’elle ait les attributs d’une femme), la sérénité et la morale sont du côté du pouvoir absolu et de la domination sociale.

En 2020, Wejdene est une reine et a le monde à ses pieds. On peut interroger la fonction ambigüe jouée par son redoutable manager Feuneu (rappeur controversé de 24 ans), abondamment cité dans l’impeccable 16 qui ouvre le disque et que d’autres jeunes femmes accusent de les avoir corrompues, mais Wejdene et lui semblent liés comme les doigts de la main pour affronter le monde. Le manageur n’existe que par son client et s’autodétruira avec elle.

Wejdene est-elle exploitée ? Wejdene est-elle une pauvre créature aux mains de multinationales perverses ? C’est un conte anticapitaliste auquel on ne croit pas une seule seconde. Elle surfe sur la hype comme Kay Lenny bouffe de la big wave au petit déjeuner. D’aucuns lui promettent déjà une carrière à la Zahia, Ribéry en moins. L’avenir le dira. En attendant, le disque est là, monolithe stupéfiant et absurde où la jeune fille parle d’amitié, de moula, de tromperie, de contrats et de sa nouvelle vie. Dans la vie de Wejdene, les gens ont du mal à s’exprimer et ont tendance à coucher avec leur cousin et leur cousine. C’est une vraie bizarrerie que cette endogamie amoureuse et sexuelle qui règne là. Les gars sont chauds et ne pensent qu’à baiser. Coco est un immense moment, entraînant et jouissif.

J’ai remarqué qu’t’étais chelou
T’étais où depuis tout à l’heure?
Me fais pas les yeux doux
J’suis ta meuf ou ta sœur?
Tu n’peux pas me quitter, j’suis désolé coco
Et la meuf que tu fréquentes
Figure-toi que j’la co’-co’

Tu veux m’quitter, c’est mort, coco
J’veux plus d’tes efforts, coco
D’ailleurs, j’te réponds plus, coco
Sur Insta’, t’es en “vu”, coco
Tu veux m’quitter, c’est mort, coco
J’veux plus d’tes efforts, coco
D’ailleurs, j’te réponds plus, coco
Sur Insta’, t’es en “vu”, coco
C’est une meuf d’Insta’, on fleek, des dégâts
Elle aime MDK, elle connaît tous les gars
Tu vas tomber dans l’panneau
Pour la taper, j’dis pas “non”
Elle fera moins la maline
Sa grosse tête sur mes talons

Le chant est clair et la production masterisée par Benjamin Savignoni, l’un des grands ingénieurs du son de l’époque. Les chansons viennent de nulle part comme si elles n’avaient été écrites par personne et inventées seulement pour que la chanteuse y dépose ses pensées rase-mottes. Sur le plan mélodique, le RnB de Wejdene présente assez peu d’aspérités et ne s’appuie que sur des dynamiques binaires lent/rapide qui s’épuisent assez vite. Les astuces de production (collage, segue, petite intro au clavier, etc) maquillent un désert de beats génériques et d’échos bien placés. La voix elle-même sent le surimi ne laissant paraître que par intermittence un grain naturel. Il y a de fausses voix comme il y a de fausses poitrines et de faux nez mais cela ne veut pas dire (malheureusement) qu’elles sonnent moins justes ou belles que les autres.

Wejdene ne prend pas la peine de tapiner du côté des musiques afro-américaines ou de revendiquer une quelconque influence. Elle pose simplement et selon une technique immuable et répétée de morceau en morceau. Arrogante n’a aucun sens. Ciao est tout aussi nul, agité en surface par un faux motif caribéen.  Il faut un sacré courage pour s’infliger l’écoute du disque dans la continuité, tant le pouvoir de Wejdene est concentré et adapté à une expression en single. Trois minutes, pause/douche comprise, c’est le tarif syndical au delà de laquelle l’effet “frais et régénérateur” ne passe pas. Si on a plus de trente ans (disons), il est quasi impossible de ne pas prendre cette musique à la légère si on s’expose à plus de 2 chansons d’affilée. En deçà, on peut y trouver son compte comme si on s’enfilait un shoot de jeunesse ou qu’on reluquait, sans penser à mal, un troupeau d’animaux sauvages ou de lycéennes en train de boire et de tchatcher au bord d’un trou d’eau.

Sur Vie d’A, Wejdene évoque avec une transparence affolante (et presque suicidaire) ce que signifie pour elle la vie d’artiste, c’est-à-dire non pas un processus créatif ou un travail tourné vers la production d’un morceau ou d’un objet d’art mais une attitude, un statut et une sorte de successions d’opportunités. On se croirait chez Ruskin. L’art est un mode de vie et rien d’autre. Cette seule chanson suffit à condamner toute l’entreprise, tant elle marque l’abandon de toute ambition au profit de l’entrée dans un univers et un cercle social.

La vie d’artiste, la vida, la vida loca (la vida, la vida)
Sourire aux lèvres, tu sais j’ai plus ton time
De cette villa, je n’m’y attendais pas (la vida, la vida)
La vie d’artiste, la vida, la vida loca
La vie d’artiste, la vida, la vida loca (la vida, la vida)
Sourire aux lèvres, tu sais j’ai plus ton time
De cette villa je n’m’y attendais pas
La vie d’artiste, la vida, la vida loca
La concu’ j’vais la plier, j’veux des billets par milliers
Tous les jours j’fais mon shopping (ouais, ouais), j’ai embarqué mes copines (amies)
Guette l’ascension, Feuneu donne la ce-for (guette l’ascension)
Elles m’portaient l’œil mais j’ai mon disque d’or

Mais ce matérialisme extrême ne doit pas éclipser quelques séquences réellement émouvantes où l’on entrevoit autour d’une production bien fichue un espace pour l’émotion et une ouverture vers l’expression d’une sensibilité non feinte. Par delà les chroniques bas de gamme et les histoires sans grand intérêt, Wejdene réussit avec Indifférente un vrai beau morceau triste et enthousiasmant. Le chant est nuancé et le texte plutôt adroit. Si on doit garder une seule chose ici, c’est bien ce morceau là. C’est lui qui ouvre la possibilité d’une carrière, d’un espace artistique véritable où Wejdene plutôt que de raconter sa vie, mettrait une distance même infime entre ce qu’elle chante et ce qu’elle cherche à être.

Il n’y a pas d’art sans distance, pas d’intelligence non plus. 16 est creux et vide parce qu’il est infiniment sincère et plaqué sur l’existence de son interprète. On aimerait que les choses soient différentes mais ce qui constitue la qualité même de Wejdene (son naturel) rend son travail rigoureusement impossible.

Tracklist
01. 16
02. Anissa
03. Coco
04. Nananeh
05. Allo
06. +33
07. Arrogante
08. Ciao
09. Miel
10. Souvenir
11. la Vie d’A
12. Indifférent
Écouter Wejdene - 16

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