Matthieu Malon, roi du pétrole : l’interview-monstre (gentil)

Matthieu Malon par Marion RuszniewskiMatthieu Malon par ©Marion Ruszniewski

Vue la longueur de cette interview triple XL, on ne va pas, en plus, vous infliger une introduction de vingt lignes. Ce serait prêter le flanc à la critique qui veut que Matthieu Malon bénéficie ici de complicités manifestes et vérifiées. Il émarge, en effet, le plus souvent sur la major mancelle d’un des pères fondateurs du site qui lui assure un train de vie fastueux (la ligne TER Centre-Val de Loire en fait saliver plus d’un) et a probablement couché, par le passé, une fois ou deux avec le rédacteur en chef ainsi qu’avec une bonne moitié de la rédaction. Entendez qu’ici on aime Matthieu Malon et pas seulement par habitude.

Qu’il fasse le Pas de côté ou se jette dans la gueule du Désamour, son parlé chanté en fait une des figures les plus émouvantes de la scène indépendante qui s’exprime en français, l’héritier de trucs qui n’ont pas existé avant lui de ce côté-ci de la Manche, avec ou sans guitares. On a tenté d’épuiser la bête, comme on planterait un taureau dans l’arène, en lui posant un nombre incalculable de questions auxquelles il a… répondu, solide sur ses bases et son projet. Matthieu Malon est moins drôle en interview que Shaun Ryder mais bien plus cool que Laurent Delahousse. 

C’est curieux qu’on ne vous ait pas interviewé avant. Vous faisiez des chroniques pour sunburnsout.com au début et vous connaissez une grande partie de l’équipe. C’est presque un peu bizarre de le faire pour cet album qui est très différent de ce pour quoi on vous connaît. Il n’y a même pas de guitares… Qu’est-ce qui s’est passé ?

 Justement, c’est peut-être mieux du coup de commencer avec ce disque qui vous surprend peut-être un peu, parce que différent de mon univers habituel que vous connaissez bien. En tous cas, c’est un plaisir, je reste un lecteur régulier de vos pages.
J’ignore encore en fait ce qui s’est réellement passé, j’avais sans doute besoin d’air après quelques disques plombés (enfin surtout le dernier). Et puis pareil pour les guitares, les mettre de temps en temps au placard est une bonne chose, c’est un bon moyen aussi d’y revenir plus tard avec encore plus de joie.

Plus sérieusement, le pas de côté est un album inattendu et complètement surprenant. Vous en avez déjà parlé pas mal. Est-ce qu’après Désamour, vous étiez plutôt parti sur l’idée de retravailler sur Laudanum ?

Oui, je répète ça souvent en ce moment mais le disque m’a cueilli par surprise et s’est quasiment imposé à moi. Un vrai imprévu. Comme pour laudanum en 2010 où j’avais dit « c’est fini j’ai fait le tour du sujet » et puis finalement l’envie est revenue depuis quelques temps. Là aussi, j’avais dit que les choses en français allaient être mises de côté. J’ai commencé à travailler sur le 4e album de laudanum et puis il ya eu ce petit couac qui a tout chamboulé. Mais c’est génial de s’auto-chambouler en fait, c’est ultra inspirant.

Si j’ai bien compris, le pas de côté est directement issu de votre découverte d’une application qui fonctionne sur votre ipad. Qu’est-ce que c’est exactement ?

Il s’agit d’une application développée par Korg qui s’appelle Gadget. Ce truc aurait existé il y a 20 ans, j’aurais été le roi du pétrole. En gros, tu as dedans tous les outils pour composer, tu choisis des petits modules que tu imbriques dans un projet en fonction de ton inspiration, et ça reproduit les sons des vieilles bécanes des 70’s et des 80’s. C’est très instinctif dans la construction, tu peux fonctionner avec très peu d’options (en gros utiliser les sons d’usine comme tout le monde) et puis tu peux pousser les choses un peu plus loin si tu le souhaites. Et tout ça tourne dans un appareil qui pèse 800 grammes, tient dans la poche… J’ai juste acheté un petit clavier de contrôle en bluetooth qui me permet justement d’accéder à plus d’options, de pouvoir faire bouger les sons en temps réel dans le déroulé du morceau, enregistrer des automations sur des arpéggiateurs…

Je veux bien que l’application ait entraîné un truc mais comment est-ce que le projet a pris corps exactement. Quel est le premier morceau que vous ayez bouclé pour le disque ?

J’ai travaillé toutes les mélodies de front, une à deux par jour au début. Puis des vingt titres qui étaient démarrés, j’ai réduit la liste à une dizaine et j’ai commencé à affiner, à étoffer les arrangements, à choisir les sons des boites à rythme. Ce travail a pris 1 gros mois et à la fin de l’été j’avais 10 séquences instrumentales bien abouties qui attendaient les textes. Les premiers textes qui ont été couchés sur la musique sont le billet, respire et à tes côtés, la reprise de nine inch nails.

Dans votre routine de composition comment est-ce que cela fonctionne ? Est-ce que vous dissociez la musique du texte ou est-ce qu’à un moment la mélodie va commander un texte particulier ? Est-ce que ça relève d’un mécanisme analytique (la musique est triste, plutôt enlevée,…) ou est-ce qu’avec le temps c’est devenu quelque chose d’assez intuitif ?

Oui, plutôt intuitif, je ne me suis posé aucune question au moment de composer (puisque je ne savais même pas que j’allais faire un disque, a fortiori en français). Par contre, quand j’ai eu les instrumentaux bien avancés, l’idée du français a germé. J’ai fait des essais sur quelques musiques et je trouvais que ça fonctionnait. Alors, comme les thèmes des textes sont venus très vite, j’ai regardé à quelles musiques ils pouvaient être associés et ça aussi s’est fait très naturellement.

Comment est-ce que vous arrivez avec cette thématique qui est très intéressante d’un point de vue philosophique du « pas de côté » ? Est-ce que vous aviez croisé cette sculpture de Philippe Ramette dont on a un peu parlé dans la presse et qui est installée à Nantes ?

Si on m’en a parlé, je ne m’en souvenais pas au moment d’écrire les textes, depuis on m’en parle régulièrement. Quand je commence un projet, j’aime lui donner un nom. Donc quand j’ai commencé à composer des musiques dans le train, j’avais en tête l’idée d’un écart par rapport au chemin tracé (le chemin que je m’étais tracé c’était de faire l’album de laudanum). Et comme je voulais un nom générique, j’ai choisi « écart-type ». Il y avait donc « écart-type1 », « écart-type2 » etc… Ça m’a amusé pendant un temps et puis au moment d’écrire le texte pour la chanson « écart-type », j’avais amassé des bouts de textes sur la mise à l’écart, le fait de se mettre en retrait des choses, de la vie quotidienne, sur la mise en danger que pouvait induire ce choix politique. Et le déclic est venu en écrivant « comme un pas de côté ». Après ça, je pouvais plus reculer, c’était devenu évident pour moi que c’était ça. Adieu « écart-type » et bonjour « le pas de côté ». Ca a conditionné tout ce qui a suivi, d’abord le texte de la chanson mais aussi comment j’allais défendre cette idée sur tous les autres morceaux.

On pourrait explorer pendant des heures ce que recouvre cette notion de « pas de côté » mais on voit instantanément ce que ça a comme intérêt d’un point de vue social, du point de vue de la vie quotidienne, du point de vue musical, par rapport au business, etc. Qu’est-ce que ça exprimait pour vous en premier ce terme ?

L’acte militant. Je  me mets en retrait, je regarde depuis cette position ce qui se passe, je m’extraie de la routine, du flot qui nous envahit et nous submerge tous, je reprends mon souffle, je réfléchis et j’en déduis la marche à suivre. Mais oui il y a plein d’autres lectures possibles. Celle-là a vraiment permis justement de regarder en avant (par rapport à Désamour, la rupture, la solitude) mais aussi en arrière (les souvenirs, l’enfance et qu’est-ce que je peux en faire maintenant).

D’un point de vue pratique, est-ce que vous considérez qu’en faisant de la musique, vous avez fait ce petit pas de côté par rapport à une existence quotidienne « normale » ?

Oui, on peut aussi envisager la définition du pas de côté comme ça, même si je n’y avais pas pensé. Dans le cas présent du disque, le pas de côté c’est plus une démarche temporaire, qu’on fait pour regarder, analyser, se laisser le temps de voir ce qu’il faut faire, y compris se mettre en danger pour avancer autrement. Mais sur le long terme il est évident que composer au quotidien est devenu une arme, un outil dans lequel je puise de la force pour survivre au rythme normal de ma vie contemporaine.

Chanteur de TER

Vous avez rattaché la composition du disque à vos trajets quotidiens Orléans-Paris. Est-ce qu’investir ce temps de trajet pour en faire quelque chose de créatif a changé « sa valeur » à vos yeux ?

Je dis souvent, l’idée n’est pas de moi, que ce temps quotidien (d’environ 3h, me concernant) est un sas de décompression entre deux mondes, comme dans un sous-marin. Mais c’est aussi un des rares moments de la journée qui soit juste à moi, et sans pression extérieure. Avec les années qui passent, j’ai appris à utiliser ce temps de plein de façons différentes, et il manquait cette étape de la composition (j’écris des textes depuis 2013 dans le train mais, avant 2018, je n’y avais encore jamais composé de la musique). Depuis que l’album est fini, j’ai avancé sur un autre projet musical dans le train, mais je l’ai mis en pause pour le moment et suis revenu à d’autres occupations plus « classiques ». Donc non, je crois que rien n’a changé hormis le fait que je sais maintenant que ce truc là aussi est désormais possible et viable !

En exagérant est-ce qu’on peut aller jusqu’à dire désormais que c’est le trajet qui justifie votre journée de travail et pas l’inverse ?!

J’y ai pensé par instants. Dans la journée, j’attendais parfois ce moment avec impatience, surtout quand j’avais laissé une idée en plan toute la journée. Le soir parfois aussi, je pensais à ce que j’allais faire le lendemain matin, une fois la tablette allumée et le casque branché. C’était très excitant.

Dans pas mal de chansons (je pense à la Rubrique sport bien sûr mais pas que), vous utilisez la posture de l’observateur qui est caractéristique de l’observation qu’on peut avoir en train. C’est vraiment un truc d’artiste ça : regarder les gens et imaginer ce qu’ils pensent. C’est très littéraire comme procédé pour le coup….

Tout le temps, j’adore raconter des histoires, et le premier lecteur de tout ça c’est moi. Donc j’aime me les raconter d’abord (pour voir si elles fonctionnent ?). J’observe beaucoup les gens (dans le train ou ailleurs) et c’est d’ailleurs une des activités du sas. Je peux faire un trajet complet à regarder autour de moi. Le train que j’emprunte a des compartiments, ils sont très favorables à ce genre d’étude. Mais bon il faut rester discret et bienveillant (comme je dis dans la rubrique sport) et ne pas faire le voyeur, je m’en garde bien.

Est-ce qu’il vous est arrivé d’écrire des textes sans musique ? Est-ce que vous avez ça comme pas mal de compositeurs, une boîte à textes ? Un truc où vous écrivez des choses sur des bouts de papier pour des utilisations futures ?

La rubrique sport a vu le jour pendant l’écriture de Désamour, je ne savais pas trop quoi faire de ce texte, il n’était pas fini, il y avait juste les grandes idées mais pour moi ça ressemblait davantage à une nouvelle qu’à un texte de chanson. Et puis 1 an plus tard quand les mélodies étaient là, il est devenu immédiatement évident qu’il avait sa place. Il a peut-être conditionné cet album au final, ce qui lui a donné naturellement sa place en fin de disque. Je prends des notes tous les jours, des idées, des expressions, des jolies phrases, des rimes idiotes. Je note tout dans ma tablette, j’en ai des pages et des pages. Le morceau « respire » est un parfait exemple du collage de plein de bouts d’idées qui au départ n’avaient rien à voir, n’ont pas été écrits au même moment, mais que j’ai mis en scène dans un texte unique.

Je voulais parler un peu du chant sur le pas de côté. Vous chantez « moins » ici. C’est beaucoup plus parlé que chanté en définitive. C’est presque paradoxal parce que vous n’avez presque jamais utilisé de mélodies aussi « entraînantes » ou vivantes et vous y allez avec un chant parfois un peu dérythmé qui d’une certaine façon éteint le pouvoir emballant de la mélodie. Vous aviez peur que ça ressemble à la Compagnie Créole ou est-ce parce que la voix s’est calée sur le rythme du train, ce mouvement d’écriture qui est propre au déplacement ?

Aucune idée, je n’y ai pas encore réfléchi et je fonctionne beaucoup à l’instinct dans ce domaine. Je pense que ça vient sûrement du fait que le disque a été volontairement fait très vite, je n’ai pas eu beaucoup de recul entre le moment où j’ai écrit le texte, et le moment où j’ai posé la voix sur la musique. Des fois, je finissais un texte et je rentrais l’enregistrer le soir même dans la foulée. Donc peu de temps passé sur les mélodies vocale, et donc une voix plus spoken word. Je crois que les histoires racontées justifiait aussi cette forme du propos. Et puis oui bien sûr, le train, le mouvement a eu un impact : quand je terminais un texte dans le train, je le relisais plusieurs fois en le testant dans ma tête avec la musique qui défilait dans mes oreilles. Donc tout ça se mélange et donne le rythme que j’enregistre quelques heures après, au micro chez moi.

Plus encore que sur les précédents albums, du moins les récents, on se situe avec vous dans une musique narrative. Il y a des histoires, des évocations de souvenirs, un véritable récit. C’est à rebours d’une pop qui travaille sur l’imagination à partir de quelques concepts généraux. Est-ce que c’est l’écriture en français qui force à aller vers quelque chose de plus écrit, de plus développé sur le plan de la narration ? Ou est-ce vraiment un truc qui est propre à une « certaine » chanson française dont vous faites partie ?

Je pense être incapable d’écrire de la prose pour de la prose. Partir d’un mot, d’une idée, d’un concept et dérouler l’idée, je ne suis pas sûr d’être le type pour faire ça. Moi j’aime raconter des histoires. La chanson « le pas de côté » est une exception, parce qu’il fallait commencer par une explication de ce qui allait se passer ensuite. Mais j’aimerais essayer d’autres choses, on verra plus tard.

Vous parlez des autres un peu mais l’album est aussi l’occasion d’évoquer des souvenirs personnels, de voyager dans le temps. Est-ce que cette manière de voyager dans sa propre mémoire est quelque chose que vous associez directement au « pouvoir du train » ? C’est un mouvement qui vous rend rêveur, qui aide à votre réflexion ?

Le train a aidé au choix de cette thématique, c’est indéniable que tout cela est lié. Rêver pendant cette période de sas permet d’avancer plein d’idées, et pas seulement musicale. C’est un peu comme certains font de la méditation. Moi, je prends le train et je rêve.

Sur le disque, vous parlez de votre père, de votre premier vélo, d’une discothèque que vous fréquentiez. Il y a une vérité à chercher dans ces évocations de jeunesse ?

Le vélo, la discothèque, tout cela est authentique. Mais le disque est aussi bourré d’inventions pures ou de déformations de la réalité, j’ai romancé pas mal d’histoires. Mon père n’a par exemple jamais parlé de Ferrari, j’ai inventé ce détail car il me faisait rire. Il est comme moi, il se fiche des bagnoles. Mais par contre mon vélo était bien rouge brillant, comme les voitures de la marque italienne. Donc ça collait et c’était pertinent qu’il le dise à ce moment-là dans la chanson.

Quel statut donnez-vous à ces souvenirs par rapport à votre vie d’adulte ? Est-ce que c’était le bon temps ? On sent qu’il y a une forme de nostalgie mais en même temps que vous les racontez sans regret parce que vous les avez mis à distance ?

Oui, bien sûr, ce sont principalement des bons souvenirs que j’évoque (je garde les mauvais pour le prochain disque) et l’idée de base c’était vraiment d’éviter la nostalgie, d’être le plus distant possible de ces souvenirs, de les aborder de façon factuelle. C’est pour moi la seule façon qu’ils soient utiles à quelque chose. Je chéris tous ces souvenirs, les raconter les fait revivre un peu, mais surtout pour ce qu’ils ont d’utile au quotidien (qui je suis, comment je suis arrivé là et qu’est ce que je dois faire de çi, de ça…).

Ca vous manque d’avoir 17 ou 20 ans et d’aller passer le samedi soir à danser et à tenter d’emballer des filles en boîte avec les copains ?

Oui, je pourrais revivre ça de temps en temps, j’aimerais bien, comme dans un épisode fameux de Black Mirror qui s’appelle « San Junipero ». Après j’aime beaucoup avoir 46 ans, c’est un âge intéressant où on croit encore déborder d’énergie et où on peut donc très bien tester ses limites personnelles.

Vos chansons, au fil du temps, renvoient à une sorte d’âge d’or de la camaraderie. Est-ce que vous pensez qu’on est tous rendus à ça une fois qu’on a passé 40 ans ? Revenir à une sorte de mythologie personnelle.

Bonne question. L’amour, l’amitié, c’est ce qui cimente nos vies. On ne peut pas vivre sans. Sur ces deux points, on passe par plein d’étapes, d’états dans la vie, du bonheur, de la déception, de l’espoir, du découragement. Et toutes ces expériences nous construisent, font ce qu’on est et ce pourquoi on est différent du voisin. Mais c’est quand même toujours cette même base, l’amour, ou l’absence d’amour. Est-ce qu’il y a autre chose qui compte après tout ? Alors oui en parler, faire ce pas de côté, regarder dans le rétroviseur pour regarder ce qu’on a réussi, ce qu’on raté, ce qu’on a vécu d’intéressant, ce qui nous a saoulé, c’est capital et j’aime en parler car, encore une fois, passé la nostalgie, c’est ce qui fait avancer, éviter les erreurs, ne pas reculer. avancer.

On ne peut pas s’empêcher de penser que quelqu’un qui écrit avec ce petit côté épique sur son passé a un présent un poil moins reluisant. Vous considérez que la vie « normale » n’est pas simple à mener ?

C’est quoi mener une vie normale ? J’espère que ça n’a rien à voir avec ce que raconte Peter Gabriel dans la chanson du même nom ! De mon côté, aucune espèce d’idée tant que je n’aurai pas vécu la vie d’un autre, et comment savoir si la mienne est normale ? J’aime fantasmer la vie, mais j’aime aussi la vivre au quotidien simplement, en acceptant ses surprises. Elle n’est pas toujours reluisante, souvent très bassement matérielle mais au final elle est belle et elle devient le concept des chansons d’après. Dans 20 ans, je raconterai peut-être que j’ai répondu à cette interview, par exemple, et que c’était long !

Si on vous proposait demain de travailler à côté de chez vous, est-ce que vous pensez que cela changerait beaucoup les choses pour votre travail de musicien ?

Oui, je ferais deux fois plus de disques ! Je monterais un groupe avec une ou deux répétitions par semaine dans une cave. Je lancerais une association pour organiser des concerts dans ma ville. Je créerais un label. J’écrirais un livre. Je me remettrais au piano classique. J’irais plus souvent à la piscine.

Plutôt Fante ou plutôt Mick Jagger ?

Il vous arrive sur les réseaux sociaux d’évoquer votre statut de musicien. Vous avez le sentiment qu’on nous a un peu arnaqué avec cette idée de l’artiste qui est d’un côté vachement valorisée socialement et qui en même temps est un leurre social, au sens où ça ne permet pas complètement de vivre, voire même d’améliorer son ordinaire. Qu’est-ce qui vous avait poussé à vos débuts à y aller, à monter sur scène ?

Au départ, c’était vraiment pour draguer les gonzesses. Je sortais de 10 années de piano et je découvrais la pop anglaise. J’ai décidé de me mettre à la guitare. Je voyais mes idoles et je les imaginais évidemment tous vivant de leur musique. C’était un peu plus vrai que maintenant mais pas systématique non plus, je m’en suis rendu compte un peu plus tard. Mais je n’ai jamais voulu véritablement vivre de ma musique. Je jouais dans des groupes, j’écrivais mes chansons dans mon coin sans vraiment me soucier du caractère commercial de la chose quand j’ai été repéré par le Village Vert. Après, quand le premier album est sorti, il y a eu un moment où je l’ai envisagé, devenir musicien professionnel, mais c’était déjà infaisable à mon niveau. Donc très vite, j’ai compris qu’il allait falloir m’organiser autrement. Le travail que j’avais me permettait d’assurer le coût de la vie et j’ai décidé d’essayer juste d’équilibrer la chose pour que la musique et ce qu’elle me rapportait me permette de financer la musique. Au final, c’est plutôt un bon modèle économique, mais qui devient difficile à tenir depuis une dizaine d’années.

Est-ce qu’à un moment vous avez réalisé que finalement ce qui allait peut-être faire une partie de l’originalité de votre travail de musicien était que vous aviez gardé un pied dans la vraie vie ? Je ne vais pas faire le parallèle avec les hommes politiques qui vivent complètement dans leur bulle mais est-ce que vous pensez qu’il n’y a pas une plus-value d’artiste à rester un homme normal ? Ou alors est-ce que c’est un machin qu’on se raconte parce qu’on est pas Mick Jagger ?!

Voilà c’est exactement ça. Mick Jagger a sans doute plein d’idées et plein de choses à raconter. Mais John Fante a raconté les choses les plus intéressantes de sa vie quand il travaillait ou cherchait du travail pour payer sa chambre d’hôtel.

Est-ce que vous avez des regrets ou un peu d’amertume par rapport à ce que rapporte la musique ? Pour les artistes indépendants, c’est devenu quelque chose de quasi bénévole, voir un truc qui coûte de l’argent quand on regarde les instruments, le matériel. Les ventes sont vraiment très très modestes sur le circuit indépendant.  Le XXIème siècle ressemble comme deux gouttes d’eau au XIXème siècle de ce point de vue. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Comme je le disais plus haut, j’ai toujours recherché l’équilibre pour que la musique finance la musique. Aujourd’hui c’est devenu difficile, et il faut parfois mettre un peu la main au porte-monnaie. Ou se priver d’acheter le nouvel outil qu’on aurait bien aimé tester pour le prochain disque. Mais c’est pas très grave car finalement ça permet une autre démarche qui est de ressortir les vieux jouets et de les utiliser autrement. Ou de faire sans jouets du tout. Donc en faire au final quelques chose de positif. Avancer.

Est-ce que vous pensez que l’artiste a vocation à crever de faim ? Que c’est historique et assez normal finalement. Ou est-ce parce qu’il y a trop de monde sur le marché ? Vous pensez qu’il faudrait élargir le statut d’intermittent à d’autres arts ? L’écriture, la composition musicale ?

Fante, toujours. Quand on a la dalle, on est plus créatif. J’y crois. C’est aussi pour ça que je mange pas avant de jouer en concert. Ça pousse à chercher au fond de soi d’autres choses, à être à l’affut (et ça évite d’être un peu lourd, de somnoler aussi). Mais oui c’est clair qu’il y a trop de musique et trop de musiciens. Donc élargir le statut, non, je dirais même au contraire, rendons le aux vrais acteurs de la création et permettons leur d’en vivre.

Comment avez-vous vécu l’évolution des lieux qui donnent des concerts aussi ? On a l’impression qu’il est de plus en plus difficile de trouver des endroits où se produire en étant payé correctement. Il y a des bars mais qui ne paient pas un rond et des salles véritables mais qui sont devenues quasi inaccessibles car elles ne se remplissent plus. C’est sans solution ?

Oui, sans solution. Le royaume du « chapeau » et de l’entrée libre. La musique EST gratuite. Mais bon ces concerts permettent encore de vendre quelques disques. Les salles véritables, c’est super, mais dans plein de villes comme Orléans, ça a permis à la municipalité de tuer les concerts sauvages dans les bars et ça a participé à la fin du choix des sorties dans la ville. Les nouveaux groupe de jeunes ont du matos de bonne qualité, pas cher, ils jouent mieux que la génération précédente (les tutos youtube ?) Ils savent soigner leur image, gérer leur site internet, ils ont des super locaux pour répéter mais aucun lieu pour jouer régulièrement. C’est vraiment débile.

Sans sombrer dans le tragique, on a l’impression que la place de la musique dans la vie des jeunes a diminué fortement. C’est un constat que vous faites aussi ?

La musique se consomme comme tout le reste désormais. Par titre, par tranche, très vite. On va pas dire que c’était mieux avant, je crois que les jeunes écoutent beaucoup de musique mais pas de la même façon que nous. On avait tendance à sacraliser l’écoute de l’album. Eux se foutent royalement des albums. Qui a raison qui a tort, probablement que tout le monde a raison.

Enfin un peu de sexe…

On va parler un peu de sexe et d’amour pour éviter la déprime. Il y a toujours une place non négligeable du sexe dans vos textes. C’est un truc dont je ne suis pas fan généralement mais qui fonctionne assez bien chez vous. On a les travaux d’approche sur Cache-cache et puis il y a surtout Le souvenir des autres fois où vous énumérez tous les endroits où vous faites l’amour. C’est un truc naturel chez vous ? Ca fait partie du quotidien ? Quelle place vous donnez au sexe dans l’amour ? Est-ce que vous séparez les deux ?

Chaque histoire est différente. Parfois le sexe et l’amour sont indissociables, parfois le sexe peut être vécu sans amour, et peut être très beau. Dans « le souvenir des autres fois » il est d’ailleurs souvent facile de repérer ce qui est de l’ordre de l’aventure sans lendemain de l’histoire installée (qui donne donc lieu à du sexe avec amour). Les deux choses sont capitales et essentielles dans ma vie, mais j’ai pas toujours connu les deux en même temps, comme tout le monde je crois. Par contre, je ne crois pas avoir déjà connu d’amour sans sexe !

C’est pas forcément un thème facile à aborder dans l’art parce que ça sonne vite ridicule ou dégueu, je trouve. Le souvenir des autres fois est sauvé de ça par le caractère épique de la musique et parce qu’il y a ce retournement final qui est vraiment génial et astucieux. Comment vous avez écrit ce morceau ? On passe de quelque chose de cru à un truc glacial justement…. C’est bien vu.

J’avais d’abord la chute, là aussi ça venait des bouts d’idées dans ma tablette. J’avais imaginé l’histoire d’une fille que je rencontrais à une soirée et qui me disait qu’en fait on se connaissait déjà. J’avais trop bu et moi je lui disais que je m’en souvenais pas, en lui demandant « mais euh j’espère qu’on avait pas fini au lit toi et moi, car vraiment j’ai aucun souvenir de ça et je veux pas te vexer ». Ok c’était un peu too much. Donc quand la thématique des « souvenirs «  m’est tombée dessus pour l’album, j’ai ressorti logiquement cette histoire et je n’en ai gardé que la chute un peu revisitée et je me suis dit que ce serait intéressant de la lier à une sorte de bestiaire à la Prévert, plutôt froid et strictement descriptif, à la manière d’une liste de courses. J’ai passé plusieurs jours à penser, à fouiller dans ma mémoire pour retrouver tous les moments « importants » de ma vie sexuelle. C’était très marrant à faire et me suis aperçu que j’avais mis de côté certains moments qui avaient beaucoup compté à une époque. Quand j’ai eu fini cette compilation, j’ai conservé le best-of ! J’invite d’ailleurs tout le monde à faire sa propre liste et à poster son best-of sur ma page Facebook !

Il n’en reste pas moins qu’il n’y a pas grand monde pour parler de ça en musique. A part vous et peut-être Keen’v, je ne vois pas depuis que Prince est mort. Frank Black avait enregistré un album érotique avec sa femme il y a quelques années. C’était pas terrible. C’est un truc qui vous tenterait ça ? Un truc vraiment 100% érotique à la Aidan Moffat ?

Oui. J’ai essayé des choses, mais c’est un art très difficile. Sans être  cucul la praloche ou alors vraiment sale, il y a du chemin. C’est un art, et je ne le maitrise pas.

Parlons (encore un peu) musique pour terminer. Sûrement est-ce que vous trouvez agaçant à peine le projet bouclé qu’on vous parle du suivant mais c’est quoi le programme maintenant ? Vous faites un peu de scène ? Quelques dates ? Comment est-ce que vous allez travailler cet album-là ? Vous êtes seul ou avec un groupe, un clavier quelque chose ?

Toujours plein de projets même si celui qui va m’occuper le plus est le prochain album de laudanum. Je m’y remets en ce moment après une pause de plusieurs mois lié au pas de côté, et aux quelques concerts que je donne pour l’occasion. Je suis seul sur scène mais toujours avec une guitare, les nouveaux morceaux se fondent dans l’univers des anciens avec ce rajout de guitares. Mais j’aimerais aussi travailler un set avec un groupe complet, j’y réfléchis en ce moment pour quelques dates en fin d’année.

On a l’impression que cela devient très compliqué maintenant d’ « entretenir » un groupe. C’est (re)devenu artisanal. Est-ce que c’est handicapant parfois ou est-ce que finalement c’est quelque chose qui vous convient de tourner en formation légère ?

Cela me convenait mais j’arrive au bout, j’ai aimé me retrouver à nouveau seul face au public, face à moi-même mais l’esprit de groupe, le son, la collaboration me manque après 4 ans en solo. Mais oui un groupe c’est compliqué avec l’économie de mon projet : les répétitions, les locaux, le matériel, les déplacements, les cachets bas, les hôtels…

Matthieu Malon par Stéphane MerveilleMatthieu Malon par © Stéphane Merveille

Quoi encore ?

Pour la suite, est-ce que vous êtes toujours sur le virage électro avec laudanum ou est-ce que ce nouvel album a ouvert une nouvelle voie avec des textes en français etc ? Retour aux guitares ? Vous avez envie de quoi ?

Laudanum, le 4e. A priori peu de guitares, beaucoup de machines, retour aux samples, retour aux collaborations. Déjà une trentaine de démos, de bouts d’idées en boite, à suivre dans les 2 prochaines années… Mais j’ai aussi 3 autres projets en cours, dont le 2e album de Breaking The Wave qui va sortir en fin d’année, il est au mixage en ce moment.

Ca fait quoi de vieillir quand on est un rockeur. J’imagine que, comme tout le monde, quand vous avez débuté le rock vous n’aviez pas une idée très précise de ce que ça allait être que de monter sur scène en ayant 45,50, 60 ans… Mick Jagger n’existait pas encore… Est-ce que ça quelque chose à quoi vous avez réfléchi ? Ca vous plairait de devenir le…. Compay Segundo du rock indé français.

Pour le moment, pas prévu de m’arrêter, j’aime trop ça. composer, créer, écrire, chanter, jouer, rencontrer des gens, sortir des disques, faire des larsens, hurler, baisser le ton pour entendre dans la salle si les gens suivent. C’est tellement de choses excitantes tout ça.

Vous avez déjà pensé arrêter la musique. Du moins arrêter de faire des disques et faire un autre truc. Jouer au jeu vidéo, prendre une carte LREM, un truc comme ça ?

Non j’ai pensé essayer d’autres choses. Jouer, faire l’acteur, ça me tenterait bien maintenant que j’ai joué dans mon propre documentaire il y a deux ans. Et puis c’est tout récent mais c’est une idée qui revient de plus en plus souvent : écrire autrement. En version longue. Un scénario, une nouvelle, un blogue. J’y pense beaucoup.

En passant, votre musique n’est pas techniquement politique mais on ne peut pas dire qu’elle ne soit pas engagée. Il y a un fond de révolte chez vous. On sent que la vie de tous les jours est assez oppressante, « avilissante » serait un peu fort mais qu’il y aurait des choses à changer. Votre musique est porteuse de cet agacement. En même temps on vous sent assez détaché de ces enjeux-là. Comment vous vous situez par rapport à la portée politique de ce que vous faites justement ? C’est quelque chose que vous pourriez exprimer dans des textes ou est-ce que ça ne vous intéresse pas trop ?

C’est drôle car lors d’un récent concert au Mans, après avoir joué, un homme est venu s’asseoir à ma table et m’a dit : « je peux vous parler honnêtement, votre musique est super mais vos textes, franchement, plus nombrilistes ya pas… vous croyez pas qu’il y a plus important dans le monde, qu’il est temps d’écrire des choses politiques ». S’en est suivie une longue discussion où j’ai d’abord essayé de lui dire que mes textes ne me semblaient pas vraiment nombrilistes puis on a parlé des messages engagés dans la musique rock. Je l’ai invité à écouter « dans un mouvement général de panique » qui est ce que j’ai personnellement fait de mieux sur la question. Je crois qu’il y a des gens très doués pour faire ça, mais que moi pas. Ça ne veut pas dire que je ne me sens pas concerné par tout ce qui se passe. Un peu comme tout à l’heure quand on évoquait Moffat et le sexe. Je laisse à ceux qui savent faire.

Musicalement, il y a des choses que vous auriez aimé savoir faire ou que vous aimez et que vous êtes incapable de faire parce que votre voix ne convient pas ou parce que vous ne savez pas écrire comme ça ?

J’ai envie d’apprendre le violoncelle, un jour sûrement. J’aimerais savoir jouer de la batterie, c’est une vraie frustration mais j’en suis incapable, je pallie ce manque par l’utilisation des boites à rythme. Je parle depuis des années de prendre des cours de chant pour aller vers l’aigu davantage.

Des artistes proches de vous, français, dont vous enviez certaines qualités ?

Je ne suis pas jaloux. Chacun son truc, chacun ses qualités, ses défauts et les vaches seront bien gardées.

Je sens le rédacteur en chef qui s’impatiente mais j’en tente une dernière quand même. Je sais que vous écoutez beaucoup de musique toujours. D’autres musiciens disent que ça peut les gêner pour faire « leur truc » parce que les bons disques attirent et qu’on essaie de faire un peu pareil. Est-ce que vos « virages » musicaux sont influencés par ce que vous écoutez ? Est-ce qu’il y a des albums récents qui vous ont amené à faire les choses dans un sens ou un autre ces dernières années ?

De moins en moins, je ne me pose plus ces questions. Là pour le dernier album, on entend des trucs qui me construisent depuis plus de 25 ans, les Chemical Brothers, Underworld, Orbital… et ça ressort un peu plus maintenant. En 96, quand j’ai découvert DJ Shadow j’ai voulu acheter un sampler pour faire pareil, en tous cas essayer et ça a donné laudanum. Mais je crois que maintenant les choses ne sont plus si simples dans ma musique et j’ai tenté de construire mon propre univers et faire en sorte qu’il ressemble plus ce que je suis qu’à la somme de mes influences. Ca peut sembler un peu prétentieux mais je crois que c’est juste que si je ne le pensais pas un peu, alors à quoi bon continuer ?

Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter de bien pour finir ?

Justement, de continuer. De vivre. De vivre pour continuer d’aimer, les autres, la musique, la musique des autres. De respirer.

 

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