Senbeï / Tōitsu
[Banzaï Lab]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Senbeï - ToitsuIl y a le fond et la forme. Et une réussite absolue. C’est ce qu’on retiendra sûrement du projet Tōitsu (qui signifie “unification” en japonais, langue, culture et pays de cœur du français Senbeï).  Initié en plein confinement, ce nouvel album inattendu est l’un des premiers grands disques à avoir émergé de la période. Alors qu’il se morfondait chez lui, l’hyperactif Senbeï eut l’idée de composer un titre en s’appuyant sur sa communauté de fidèles. Il leur propose alors de balancer quelques beats, quelques idées, quelques samples ou bidouillages sur un groupe en ligne pour en faire un morceau. Au fil des jours et très vite, les fans (de tous niveaux) se prennent au jeu et placent l’artiste face à une montagne de créations en tout genre, visuelles, musicales. L’idée d’un album prend corps assez vite, avec un Senbeï démiurge et chef d’orchestre stimulé par l’envie et l’enthousiasme de sa tribu, qui plie le collage, assemblage en quatre mois.

Au final (sauf à avoir suivi les échanges en direct), difficile de voir ce qui appartient à qui. Tōitsu, l’album, se révèle un projet aussi solide et cohérent que s’il avait été écrit, composé et interprété par un homme seul. Est-ce à dire que Senbeï n’en a fait qu’à sa tête ou que ses fans, pétris comme lui de culture japonaise, de l’esprit manga mêlant futurisme hip-hop et classicisme mélodique, fonctionnaient avec lui à l’unisson. Le résultat est bluffant à l’image de l’impeccable Storming In The Castle, morceau de hip-hop à la sophistication et à la complexité extraordinaires. La patte de Senbeï est immédiatement reconnaissable mais comme inséminée par des forces sœurs qui donnent à l’ensemble un cachet pop et enfantin, cartoony qui enchante. L’instru qui referme le morceau est remarquable lui aussi. Senbeï excelle sur ce disque, comme stimulé par cette conception collaborative. Aniki est un titre inoubliable où on prend toute la mesure du talent de mélangeur de sons du bonhomme. Entre la chanson traditionnelle japonaise et les beats, la fusion est parfaite, éveillant un rêve d’hybridation des cultures mais aussi des époques qui est partout stupéfiant. Il se dégage de l’ensemble une poésie et une sérénité qui sont presque inespérées comme si Senbeï réussissait ici à trouver cet amalgame parfait entre les sonorités old school, big beat du front toulousain (Al’Tarba et consorts) et son imaginaire japonisant. Entre le splendide Prelude au piano et le hip-hop RnB de On Lockdown, Senbeï maquille les coutures, les cicatrices et assemble un disque flamboyant et infiniment émouvant.

Souvent gênés par les bouturages et les jonctions chez Smokey Joe & The Kid (son “autre” groupe) dont on trouve la musique parfois un peu trop foisonnante pour notre oreille, on est réellement emballés par des séquences aussi puissantes et néanmoins bondissantes que Mafuba. Les morceaux foisonnent mais n’explosent pas. Senbeï tient son projet d’une main ferme et précise qui permet au disque de maximiser ses effets mélangés sans se disloquer. Naoned est un enchantement qui démarre au ukulélé et en mode acoustique avant de se prolonger en pop foutraque et détraquée. Tōitsu, le single, est l’exemple parfait d’une fusion réussie : c’est le choc des cultures et des genres, le choc des références et des raps. Senbeï compose comme s’il illustrait un film improbable de sabre et d’épée réalisé par Tarantino. Cela existe déjà ? Sur Remember, la caresse des sons modernes contre les boucles rétro fait penser à une version 3.0 d’un Kill Bill imaginaire. Ca sample sur Lunchbreak, ça mange des chips dans une boîte bento avant de verser sur le hip-hop à l’américaine d’un Wolfpack formidable. Les morceaux downtempo, à l’image du très beau Issho, ne sont pas en reste et viennent colorer d’émotion les dynamiques virevoltantes et jazzy assez habituelles de l’artiste.  La seule limite du projet est peut-être à chercher dans la virtuosité du montage. Les séquences sont tellement suggestives et enivrantes qu’on aurait aimé, de temps en temps, les voir fendues ou dérangées par un featuring chanté plus incisif ou déroutant.

C’est évidemment faire la fine bouche tant la qualité du voyage est grandiose et réussit à merveille à nous dépayser. Tōitsu est un disque de voyage et de transhumance qui colle à merveille à l’époque. C’est peut-être l’évocation la plus moderne, la plus ouverte et aboutie que Senbeï nous donne, depuis qu’il joue avec ce thème, ce pays et cette culture, depuis ses débuts. Ceux qui sont allés au Japon y retrouveront sûrement cette effervescence et cette vivacité caractéristiques. Ceux qui rêvent d’y aller y trouveront de quoi nourrir leur imaginaire pour les prochains mois. Le projet communautaire et collaboratif n’est peut-être pas pour rien dans la justesse du résultat global : peut-être fallait-il cette dimension collective pour rendre à la perfection cette âme japonaise qui se dérobait jusqu’ici à la représentation romantique de l’individu solitaire. Tōitsu est en tout cas un des plus beaux disques de cette année hip-hop, le plus lumineux sans nul doute dans une année marquée par des disques sombres et désespérés.

Tracklist
01. Prelude
02. Oh Lockdown (feat. Miscellanous)
03. Mafuba
04. Aniki
05.Storming in the Castle (feat. Miscellanous, Youthstar, Illaman & DJ Netik)
06. Naoned
07. Tōitsu (feat. Yoshi Di Original, Bezah Miyagi, Specta & DJ Kentaro)
08. Remember
09. Lunchbreak
10. Wolfpack (feat. DJ Nixon, L. Atipik, DJ Dino, Saligo & Groove Sparkz)
11. You’re fine
12. Ur Love
13. Issho
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